vignette|Aperçu des principaux cabildos de la vice-royauté du Río de la Plata.

Les cabildos étaient des corps administratifs coloniaux chargés de diriger les municipalités à l'époque de l'Empire espagnol. Mis en place tant aux Philippines que dans toute l’Amérique (y compris à La Nouvelle-Orléans), ils avaient été conçus en adaptant aux besoins nouveaux les anciennes mairies médiévales espagnoles, lesquelles se nommaient parfois également cabildos, par analogie avec les assemblées de chanoines (chapitres, ) des églises cathédrales ou collégialesLe terme cabildo dérive du latin capitulum, lui-même dérivé de caput, tête.. La dénomination complète par laquelle on avait coutume de désigner chacun d’eux était « Muy Ilustre Cabildo, Justicia y Regimiento de... » (soit : « Très-Illustre Cabildo, Justice et Administration de... »). Le cabildo espagnol ne procédait pas de Rome, mais fut une émanation de l’individualisme germanique.

Le cabildo était le représentant légal de la ville ou du bourg (villa) concerné, l’institution municipale par laquelle les citadins réglaient leurs affaires judiciaires, administratives, économiques et militaires. Sa structure et sa composition étaient similaires à celles des concejos d’Espagne, mais son domaine de compétence était variable ainsi que son importance politique, en fonction des conditions spéciales prévalant dans la société des royaumes et provinces d’outremer.

Dès les premières années de l’ère coloniale en Amérique, les cabildos furent un mécanisme efficace de représentation des élites locales face à la bureaucratie royale espagnole. Par diverses dispositions royales, l’on tâcha certes de les soumettre à l’autorité des représentants du roi d'Espagne, mais l’éloignement avec la métropole obligea à leur accorder un haut degré d’autonomie, tout au moins jusqu’à la fin du , lorsque les attributions des cabildos se trouvèrent restreintes sous l’effet des réformes bourboniennes, principalement à travers la création des intendances.

Histoire Genèse L’institution du cabildo provenait d’Espagne, où, au Moyen Âge, les habitants de chaque ville élisaient leurs regidores (échevins) et alcaldes (alcadesSelon le TLF, alcade est le « nom donné autrefois à certains juges et magistrats qui occupaient des charges civiles et judiciaires correspondant à la fois à celles du juge de paix, du lieutenant de police et du maire », charges qui coïncident donc grosso modo avec celles de l’alcalde du cabildo colonial. Au sens moderne, le mot espagnol alcalde a la même signification que le mot français maire (ou bourgmestre).) pour qu’ils administrent et réglementent leurs communautés. Au moment où les conquistadores mettaient le pied en Amérique, les cabildos espagnols (dans la métropole) avaient déjà perdu une partie de leur pouvoir, nombre de leurs compétences ayant en effet déjà été transférées à la monarchie.

L’origine du cabildo colonial est en lien direct avec la fondation des premières villes hispano-américaines au . Quand une ville était fondée, le fondateur désignait, parmi les soldats qui l’avaient accompagné lors de cette fondation, les échevins et alcades appelés à constituer le cabildo de la nouvelle localité. En accord avec l’une des lois des Indes, la nomination des échevins était à la discrétion de l’adelantado – en personne ou par l’intermédiaire d’un sien délégué – ayant fondé la ville, et ce « pour la durée des jours de sa vie, et d’un fils ou héritier »El Cabildo Venezolano, dans Efemérides Venezolanas. Consulté le 20 avril 2011..

Les premières lois tendaient à soumettre totalement les cabildos à l’autorité nommée depuis l’Espagne européenne et visaient à placer les cabildos d’outremer dans la même situation que les municipalités péninsulaires, lesquelles avaient, au déjà, perdu une grande partie de leur autonomie. Toutefois, les rois finirent par reconnaître que cette situation ne pouvait être étendue aux lointains et immenses territoires d’outremer, et admirent que les cabildos eussent une certaine autonomie (restreinte, attendu que la législation était de la compétence exclusive du roi)En 1573, selon Juan de Solórzano Pereira, le roi avait ordonné que les fonctionnaires municipaux fussent désignés directement par les gouverneurs et leur nomination ratifiée par le roi. Cette même année furent fondées les villes de Córdoba et de Santa Fe, dans l’actuelle Argentine, dont les fondateurs disposèrent que les charges municipales fussent d’une durée d’un an (cf. Oscar Mazin, l'Amérique espagnole. , ) et attribuées après élection par les membres sortants de ce cabildo, sans ingérence aucune du gouverneur. ; les cabildos acquirent effectivement d’amples attributions en matière de gouvernement et de justice, certains d’entre eux venant même à nommer directement le gouverneur.

Évolution au cours des s

vignette|220px|Le Cabildo et l’Audiencia de Quito assistant au spectacle d’une Indienne en train d’être exorcisée pendant la grand’messe devant l’autel de la Vierge de Guápulo en 1646 en présence du président Martín de Arriola et de l’évêque Agustín Duarte. Tableau de Miguel de Santiago.

À partir de la fin du , le roi d’Espagne prit une série de mesures désespérées pour accroître les recettes de la Couronne. Parmi ces mesures figurait la vente à vie des fonctions publiques, dont celles de regidor (échevin), lequel regidor était alors appelé regidor perpetuo. Souvent, ces charges se vendaient en dehors de la ville où les fonctionnaires bénéficiaires seraient appelés à exercer leur fonction, et ceux-ci ne tardèrent pas à être accusés de chercher à récupérer promptement leur investissement en abusant de leur autorité. Cependant, les échevins perpétuels étaient en contrepartie tenus de résider dans la ville, et finirent à la longue par mieux s’identifier avec le milieu dans lequel ils agissaient que les échevins transitoires, nommés directement depuis l’EspagneLes regidores perpetuos étaient à l’origine une institution centralisatrice instaurée par la Couronne espagnole : au milieu du , le roi commença à nommer des échevins perpétuels dans les municipalités péninsulaires les plus importantes, ce par quoi le corps municipal devint une dépendance directe du roi, non plus une émanation de la communauté locale. La situation en Amérique était totalement différente, étant donné qu’il s’agissait de fonctions mises en vente, avec des fonctionnaires qui, pour des raisons géographiques, étaient obligés de résider de façon permanente dans les villes où ils remplissaient leur charge. Ainsi, une institution établie à des fins centralisatrices en Espagne prit en Amérique une valeur décentralisatrice..

Il s’ensuivit qu’à la fin du , les cabildos américains gardaient un haut degré d’autonomie vis-à-vis de la Couronne et des gouverneurs nommés par celle-ci, encore que souvent les regidores eux-mêmes apparaissaient autonomes par rapport au peuple qu’ils étaient censés représenter.

Une autre mutation importante fut provoquée par l’augmentation de la population et par l’enrichissement de nouvelles familles locales, soit, dans le cas des villes portuaires, les familles liées au négoce, ou dans les villes situées dans les zones minières, les familles engagées dans le commerce des produits d’extraction. En conséquence de ce changement social lent et graduel, mais effectif, les descendants des premiers fondateurs furent supplantés, en tant que corps représentatif, par les nouveaux groupes de fortunés, souvent admis dans l’administration à la suite d’accords conclus avec les échevins perpétuels.

Ainsi, les cabildos les plus importants, tout en devenant des institutions représentatives surtout de l’élite criolla, surent s’emparer d’une grande part de pouvoir dans le système colonial. Le résultat de ce processus fut que l’institution du cabildo perdit tout caractère populaire et démocratique et se convertit en un organisme dominé par l’oligarchie criolla. Dans les cabildos des localités mineures en revanche, les postes administratifs ne furent pas offerts à la vente, mais il convient de souligner que souvent ils restèrent vacants sans pouvoir être pourvus.

En principe, le gouverneur de la ville ou le vice-roi devaient présider les sessions du cabildo de sa zone de tutelle. Avec le temps toutefois, ces hauts fonctionnaires finirent par considérer comme trop locales et peu importantes les affaires dont le cabildo avait la charge, de sorte qu’ils cessèrent d’assister aux sessions du cabildo. Ses décisions n’étaient plus désormais prises en concertation avec l’autorité royale, laquelle en était seulement informée. L’élection des fonctionnaires les plus importants donnait lieu encore à consultation avec l’autorité coloniale, qui opposait souvent son véto à tel ou tel des candidats élus, mais davantage pour marquer son autorité. En général, les gouverneurs et les vice-rois se gardaient d’entrer inutilement en conflit avec les cabildos, eu égard au fait que ceux-ci seraient les premiers consultés lors des jugements de résidence tenus au terme de leur mandat.

Le centralisme bourbonien

Jusqu’à la fin du , les cabildos durent faire face à la mise en place de la bureaucratie royale, qui s’appliqua à grignoter graduellement les attributions des corps municipaux.

Au début du , à l’issue de la guerre de Succession d'Espagne et de l’avènement subséquent des Bourbons, se produisit une série de changements dans les rapports entre l’Espagne et son empire colonial. Jusque-là, les royaumes américains dépendaient directement du roi, qui les administrait par le truchement des vice-rois et des gouverneurs en tant que ses représentants. Par suite des réformes introduites par les Bourbons, les vice-royautés et les capitaineries générales allaient dépendre dorénavant directement de la métropole. Leur structure sociale et économique fut modifiée dans le sens d’une dépendance absolue envers l’Espagne européenneEduardo Martiré, 1808, La clave de la emancipación hispanoamericana, Ed. Elefante Blanco, Buenos Aires, 2002. .

Un élément positif fut certes l’élimination progressive de la vénalité des charges publiques, remplacée par un système de regidores élus, dans le but présumé de combattre la corruption. Mais il y eut un accroissement du nombre de regidores nommés par les autorités espagnoles locales, et même de ceux nommés depuis la métropole. En outre, l’on maintint les dispositions royales tendant à faire désigner par la haute administration les fonctionnaires appelés automatiquement à suppléer, en cas de vacance, aux administrateurs absents, ôtant ainsi ce privilège aux cabildos.

La mise en application, au dernier quart du siècle, des ordonnances relatives aux intendants, vint compléter le nouveau dispositif administratif : vers la fin de la période impériale, tandis qu’était instauré le système centraliste à l’image de l’État français, les cabildos, s’ils gardaient leur prestige, avaient dû renoncer déjà à une grande partie de leurs anciennes prérogatives.

La période des indépendances

vignette|Tucumán vers 1812, avec son cabildo et l’église Saint-François (tableau actuel).

Lorsque se furent produits en Espagne les événements consécutifs à l’invasion napoléonienne, en particulier la déposition du roi , les cabildos furent soudainement remises en possession de leurs anciennes prérogatives : ils destituèrent leurs gouvernants, vice-rois et capitaines généraux y compris, et assumèrent eux-mêmes la représentation du peuple de chaque ville. Ce fut l’amorce des différentes révolutions qui devaient à leur tour déboucher sur les indépendances hispano-américaines. En règle générale, l’on eut alors recours à la procédure dite cabildo ouvert pour recueillir l’opinion de la « partie saine et principale » des citoyens.