La république de Marquetalia () est une zone autonome constituée en 1958 en Colombie. Cette zone vit en marge du pouvoir central colombien entre 1958 et 1964, à tel point qu'elle a parfois été décrite comme une , une appellation récusée par ses dirigeants, qui préfèrent parler de ou de .. Elle fut utilisée comme refuge par des populations fuyant la violence des zones voisines, avant d'être reprise par l'armée colombienne le . La plupart des guérilleros parviennent à quitter la zone, et forment le noyau initial des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui sont fondées officiellement deux ans plus tard. La résistance opposée par les guérilleros à l'offensive militaire contre Marquetalia constitue un évènement fondamental pour les FARC, qui considèrent le , date du premier choc important entre l'armée et les guérilleros, comme leur date anniversaire..

Autodéfenses et guérillas pendant La Violencia (1948-1958)

Entre 1948 et le début des années 1960, la Colombie est plongée dans la période de La Violencia, une guerre civile qui oppose le Parti conservateur au Parti libéral et qui aurait fait entre .. Cette période voit, à partir de 1949, l'émergence dans les campagnes de zones d'autodéfense libérales, mais aussi communistes, avec pour but de se protéger du pouvoir conservateur. Entre 1949 et 1953, sous la pression de l'armée et de la police, ces groupes (tant libéraux que communistes) constituent petit à petit des guérillas mobiles. Pendant cette période, presque tous les futurs représentants des guérillas communistes (Manuel Marulanda, , Ciro Trujillo, Jaime Guaracas et quelques autres) militent dans les guérillas du Sud du Tolima, région où les autodéfenses aussi bien communistes que libérales sont très bien implantées.

En 1953, la plupart des guérillas libérales acceptent l'amnistie proposée par le général Rojas Pinilla et rendent les armes. Certaines guérillas, essentiellement communistes, refusent la reddition, mais cessent les hostilités et se replient, constituant de nouveau des zones d'autodéfense. Le Parti communiste prône la coexistence pacifique de ces zones d'autodéfense avec l'armée, mais cette paix relative est de courte durée et les affrontements avec les forces étatiques reprennent dès 1954 : les autodéfenses redeviennent mobiles et recourent à nouveau à des tactiques de guérilla. À partir de 1953, un groupe d'une trentaine de guérilleros commandé par Jacobo Prías Alape et Manuel Marulanda. s'installe dans la zone de Riochiquito, avant de lancer la « colonisation armée » de la zone de Marquetalia. D'autres zones d'influence communiste se constituent dans des régions voisines, dont Riochiquito, dirigée par Ciro Trujillo, futur cofondateur des FARC. La reconquête par l'armée en 1955 de la zone de Villarica (dans le Cundinamarca) entraîne le début de la colonisation des zones de et Guayabero par les paysans expulsés de Villarica (cet épisode sera parfois appelé « guerre de Villarica »). L'accord de partage du pouvoir dit du Front national acté en 1958 entre conservateurs et libéraux permet de mettre fin progressivement à la période de La Violencia. Ce contexte plus favorable, permet aux guérillas communistes de reformer des zones d'autodéfenses dans des zones reculées, dont Marquetalia.

La zone d'autodéfense de Marquetalia (1958-1964)

Géographie

Marquetalia est située près du village de Gaitania, dans l'actuel municipe de Planadas (fondé en 1966), au sud du département du Tolima, le long de la frontière avec le département du Huila, dans la cordillère centrale. La superficie de la zone d'autodéfense est estimée à par Jacobo Arenas, dans une zone montagneuse reculée traversée par deux rivières, le rio Atá et le rio Saldaña, ainsi que des affluents de moindre importance, sur les pentes du Nevado del Huila, qui culmine à plus de . Sa partie centrale est constituée d'un plateau, accessible par des sentiers de montagne difficilement praticables traversant des zones forestières très peu peuplées..

Fonctionnement socio-économique

En 1958, une conférence des guérillas communistes qui a lieu à Marquetalia fixe les conditions de la transformation des guérillas en mouvements d'autodéfense. Il est décidé de démobiliser les combattants qui le souhaitent, à la condition qu'ils s'engagent de nouveau dans la guérilla si la situation le nécessite. Les biens de l'organisation sont distribués entre ses membres, à l'exception des armes qui restent la propriété du Parti, et une parcelle de terre est octroyée aux combattants qui souhaitent rester à Marquetalia. Symbole de la volonté de coexistence avec le pouvoir central, les autodéfenses demandent la venue de personnel administratif afin de procéder au recensement de la population des zones autonomes, et les anciens chefs guérilleros deviennent des dirigeants agraires. Jacobo Prías Alape est le principal dirigeant de Marquetalia jusqu'à son assassinat le , date à laquelle Manuel Marulanda Vélez lui succède. Pendant cette période, la stratégie de cohabitation pacifique avec le pouvoir central semble fonctionner. Les autorités nomment même le futur commandant en chef des FARC au poste de responsable de la gestion d'un tronçon de la route de Neiva à Planadas, une charge qu'il occupe pendant près de deux ans.

Les zones d'autodéfenses communistes deviennent de véritables zones de refuge pour ceux qui fuient la violence des terres voisines ou l'expropriation de leurs terres. L'historien marxiste Eric Hobsbawm écrit en effet que . L'évêque colombien écrit également .

Sans remise en cause du droit de propriété, des formes de travail collectif et une distribution des terres par confiscation des terres improductives sont mises en place, permettant à ces zones d'être indépendantes sur le plan alimentaire. Les ressources financières proviennent de l'imposition de produits comme l'alcool et le tabac et des réseaux de sympathisants qui existent à Bogota.. Toutefois, un « cordon sanitaire » militaire est mis en place autour des zones d'autodéfenses, ce qui rend difficile la vente des excédents agricoles, et pénalise la vie économique. Le régime économique des zones d'autodéfense peut donc être décrit comme un à dominante agricole.

Situation militaire Marquetalia aurait bénéficié vers 1959-1960 de la venue d'instructeurs chinois et cubains qui pouvaient atterrir avec des avions C-47 sur des pistes de fortune afin d'aider à l'organisation de l'autodéfense sur le plan militaire et de la propagande. Jusqu'en 1961, il n'y a pas d'offensive militaire importante contre les zones d'autodéfense communistes.

En , le parlementaire conservateur Álvaro Gómez Hurtado dénonce au Sénat l'existence sur le territoire national de (Marquetalia, mais aussi d'autres comme Río Chiquito, El Pato, Guayabero, Sumapaz etc.), où l'armée ne peut pas entrer et où l'autorité de l'État ne s'exerce pas. Son discours constitue un véritable tournant et force le gouvernement à agir. Les FARC récusent l'appellation de , et parlent de Las FARC-EP: 30 Años de lucha por la Paz, Democracia y Soberanía, déclaration des FARC, 27 mai 1994..

Début 1962, le gouvernement, sous pression des conservateurs, décide d'attaquer Marquetalia avec appartenant à des unités anti-guérilla commandées par des officiers formés aux États-Unis ou à l'École militaire des Amériques, mais cette attaque est repoussée par les groupes d'autodéfense. L'armée subit de lourdes pertes et les guérilleros s'emparent de nombreuses armes. Le président Lleras Camargo, confronté aux échecs militaires de l'offensive ainsi qu'à l'agitation urbaine déclenchée par le Parti communiste et par le MRL, décide d'ordonner la fin de l'offensive. La « république de Marquetalia » et son chef Manuel Marulanda Vélez sortent renforcés de cette victoire sur l'armée colombienne. Au cours des deux années qui suivent, un statu quo s'installe entre l'armée et les guérilleros, marqué par quelques accrochages..

La chute de Marquetalia (1964) Le plan LASO À partir de juin 1962 est mis en œuvre le plan LASO (Latin American Security Operation), sous la direction du président Guillermo León Valencia, par le ministre de la Défense (le général Ruiz Novoa) avec l'aide des États-Unis, en particulier par l'envoi de forces spéciales américaines chargées d'entraîner l'armée colombienne à la lutte anti-guérilla « United States Army reveals participation in exterminating violence in Colombia », United Press International, 20 mai 1964.. Ce plan, aussi appelé Plan Lazo, qui a abouti à de premières offensives couronnées de succès contre des bandes armées (bandoleros) dès fin 1962 et début 1963, avait pour but de créer des patrouilles offensives pour attaquer les zones non contrôlées par l'État, en utilisant en particulier la guerre psychologique et des équipes anti-guérillas ayant pour objectif de poursuivre et tuer les rebelles (hunter-killer teams) avec l'aide de chiens spécialement entraînés, afin de les empêcher de disparaître dans la nature lors des attaques militaires Review of Plan Lazo, document militaire déclassifié, 1963.. Il encourageait également des actions civiques de l'armée (construction d'écoles, travaux publics etc.), parfois vus comme des moyens déguisés de contrôler et surveiller la population civile. Ce contrôle passait également par un recensement de la population et une surveillance de ses mouvements dans les zones de violence..

L'opération Marquetalia thumb|Hélicoptère Kaman HH-43 Huskie du type de ceux prêtés à la Colombie par les États-Unis au titre de la lutte contre les bandes armées et les enclaves communistes.

En 1964, les activités des insurgés s'étendent, et ils prennent en embuscade une colonne de l'armée.. Le gouvernement de Guillermo León Valencia décide donc de reconquérir Marquetalia, et commence au mois d'avril à masser des troupes autour de la région. Informé de cette offensive imminente, le Parti communiste envoie en Jacobo Arenas, membre du comité central, pour aider à l'organisation de la guérilla. L'offensive militaire, appelée , aurait débuté le ou le .. Elle est menée avec des ressources considérables, dont l'utilisation d'hélicoptères fournis par les États-Unis helicopters for Colombia, 14 mai 1964, Département d'État des États-Unis. et de bombardements aériens.. La carcasse de l'un de ces hélicoptères, criblée de balles, était toujours visible sur les lieux en 2017, plus de 50 ans après les combats..

Le , date du premier affrontement important entre l'armée et les insurgés., marque la date considérée depuis par les FARC comme celle de leur fondation. Après deux semaines de combats marquées par quelques accrochages de faible ampleur entre l'armée et les guérilleros au cours desquels les militaires ne parviennent pas à pénétrer profondément dans la zone insurgée, une opération héliportée est mise en place et l'armée parvient à prendre pied le sur le plateau central de Marquetalia. Le , un combat fait sept morts et vingt blessés dans les rangs de l'armée. L'occupation militaire de la zone est achevée le , mais la plupart des guérilleros parviennent à fuir et à se retrancher dans les montagnes environnantes.. Selon Jacobo Arenas, au cours de l'opération militaire de 1964 contre Marquetalia, l'armée a emprisonné et en a tué 200. Il chiffre les pertes matérielles à cent maisons, dix-mille têtes de bétail et ..

Controverse sur les forces en présence