Cet article traite de différents aspects du christianisme dans le monde romain.
Questions posées par la christianisation de l’Empire romain
La progression du christianisme dans l’Empire est sujette à de nouveaux débats. En effet, les sources à la disposition des historiens rendent ardue la quantification du développement du christianismePour le problème des sources voir Yves Modéran, La conversion de Constantin et la christianisation de l’Empire romain, conférence pour la Régionale de l’APHG en juin 2001...
Pendant longtemps a prévalu l’idée qu’au début du , les provinces d’Orient sont majoritairement acquises au christianisme. En Occident, les provinces méditerranéennes sont plus touchées par la nouvelle religion que les autres. Mais partout dans cette partie de l’Empire romain, les campagnes restent profondément polythéistesChristol et Nony, . Aline Rousselle dit que « les chrétiens étaient une puissante minorité présente dans des lieux et positions clés (en 312). » in Nouvelle histoire de l’Antiquité, tome 9, Seuil, 1999.. Dans cette optique, la conversion de Constantin n’aurait été qu’un couronnement, et non un tournant de l’histoire de l’EmpireC’est entre autres le point de vue que le cardinal Daniélou développe dans la Nouvelle histoire de l’Église parue au Seuil en 1963. Il écrit : « Au début du , les forces vives de l’Empire étaient en grande partie chrétiennes… En dégageant l’Empire de ses liens avec le paganisme, Constantin ne sera pas un révolutionnaire. Il ne fera que reconnaître en droit une situation déjà réalisée dans les faits ».. Aujourd’hui l’ampleur de la christianisation de l’Empire est remise en questionEntre autres par Alan Cameron et Robin Lane Fox aux États-Unis, et Pierre Chuvin et Claude Lepelley en France..
De son côté, Robin Lane Fox pense que le paganisme est toujours très bien implanté au début du et que le christianisme est encore un phénomène très minoritaireRobin Lane Fox, Païens et chrétiens : La religion et la vie religieuse dans l’Empire romain de la mort de Commode au Concile de Nicée, Presses Universitaires du Mirail, 1997.. Selon lui les chrétiens ne représentent en 312, que 4 à 5 % de la population totale de l’Empire. Le débat est d’autant plus délicat que, derrière les chiffres, il y a un enjeu idéologique fort.
Certains points semblent néanmoins établis. L’inégalité de la christianisation selon les régions et le retard de la Gaule en particulier sont admis par tous. À un moindre degré, la situation est la même en Espagne et en Italie, mais avec en plus de fortes différences régionales. On pense qu’à Rome, la ville la plus christianisée d’Italie, peut-être un peu moins de 10 % des habitants sont chrétiens en 312. L’étude des papyrus égyptiens permet le chiffre de 20 % de chrétiens en 312 en ÉgypteRoger S. Bagnall, Egypt in Late Antiquity, Princeton, Princeton University Press, 1993.. En Asie Mineure, une proportion d’1/3 de chrétiens est envisageable, 10 à 20 % en Afrique. En 312, les chrétiens ne sont donc qu’une minorité dans l’EmpireYves Modéran, « La conversion de Constantin et la christianisation de l’Empire romain », Association des professeurs d’histoire et de géographie Caen..
La question du développement du christianisme a longtemps été posée en termes d’affrontement avec la culture antique. Le « Bas Empire » (terme parfois péjoratif pour l’Empire romain de l’Antiquité tardive) est, dans cette perspective, vu comme une période de triomphe de la foi nouvelle face aux religions traditionnelles ou aux cultes à mystères. Aujourd’hui, l’examen des sources pousse à modifier ce point de vue. Le christianisme s’est nourri de la culture antique et s’en est servi pour se développer : il n’a donc pas détruit, mais transformé la culture antérieureLançon (1997), .. Guy Stroumsa explique le passage des Romains (et ultérieurement, des « barbares ») du polythéisme au christianisme, par un processus d’intériorisation de la foi, de passage du rituel et du culte, à une conviction personnelle, fut-elle cachée et inexprimée. Dans une période d’incertitudes, d’insécurité et de doutes, une partie croissante des habitants ne se serait plus reconnue dans les religions formalistes et aurait cherché une croyance portant davantage d’espérance, sinon pour le monde terrestre, au moins pour l’après-vie. L’essor des religions monothéistes grâce à la généralisation du codex, sert d’accélérateur à un nouveau « souci de son âme », présent dans l’ascèse et la lecture. Ainsi, la religion civique recule au profit des religions communautaires et privéesGuy Stroumsa, La Fin du sacrifice. Les mutations religieuses de l’Antiquité tardive, Odile Jacob, 2005, .. Cette thèse ne fait pas l’unanimité parmi les historiensLire le compte rendu de Bruno Delorme sur l’ouvrage de G. Stroumsa en pages 3 et 4 dans ..
En devenant la religion officielle de l’Empire romain au , le christianisme sert à justifier un ordre politique autoritaire qui s’exerce au nom du Dieu unique. La nouvelle religion devient un élément essentiel de la cohésion de l’Empire. La conséquence en est l’exclusion de toutes les autres convictions religieuses, qui ne survivent, au mieux, que comme « superstitions » populaires, d’où le terme de « paganisme » signifiant « des paysans ». Les non-chrétiens sont progressivement désolidarisés de l’idéal romainA. Momigliano, The Disadvantages of monotheism for an universal state, Classical Philology, t. 81, 1986, ..
Pour l’Église impériale de l’antiquité tardive, romanité et christianisme sont si indissociables que les évêques trouvent normal de défendre, face aux barbares, l’Empire puis les deux Empires d’Occident et d’OrientBalard, Genêt, Rouche..
Grande persécution
Si le motif anti-chrétien de la persécution de Dèce (249-251) est aujourd'hui largement contesté, il en va autrement de la persécution de Valérien (257-259) durant laquelle le christianisme connaît pour la première fois de son existence une persécutions généralisée, bien qu'elle soit de courte durée et d'une efficacité relativevoir par exemple . En 260, à la mort de son père et co-empereur Valérien, Gallien fait cesser la persécution générale en cours et promulgue un édit de tolérance qui constitue la première légitimation officielle du christianisme par les autorités romaines. Cette décision inaugure pour les chrétiens une période de coexistence pacifique avec l'État romain qui, retenue sous le nom de « petite paix de l'Église », dure une quarantaine d'années au cours desquelles le christianisme connaît une augmentation significative de ses adeptes et un renforcement de sa présence à travers l'Empire.
Mais au début du , avec la Tétrarchie, la lutte des empereurs contre les chrétiens, en expansion mais encore très minoritaires, reprend et donne lieu à une dernière persécution généralisée. En 303, Dioclétien et ses collègues lancent plusieurs édits contre les chrétiens : c’est la « grande persécution ». Les gouverneurs et les magistrats municipaux doivent saisir et faire brûler le mobilier et les livres de culte. Au début de l’année 304, un édit ordonne à tous les citoyens de faire un sacrifice général pour l’Empire, sous peine de mort ou de condamnation aux travaux forcés dans les mines. La persécution est très inégalement appliquée sur l’Empire, assez vite abandonnée en Occident après 305, plus longue et sévère en OrientPetit, Histoire générale de l’Empire romain, Seuil, 1974, et 582.. En 311, juste avant sa mort, Galère décrète l’arrêt de la persécution, et, selon le polémiste chrétien Lactance, demande aux chrétiens de prier pour son salut et celui de l’EmpireLactance, De la mort des persécuteurs, XXXIII, 1.. Cet appel est dans le droit fil de la tradition religieuse romaine, qui se soucie surtout d’utilité civique et finit par admettre celle des chrétiensRobert Turcan, Constantin en son temps, Édition Faton, 2006, , ..
Une des conséquences de la « grande persécution » pour le monde chrétien est la division de la chrétienté entre donatistes et orthodoxes à partir de 307. Les donatistes refusent la validité des sacrements délivrés par les évêques qui avaient failli lors des persécutions de Dioclétien, position condamnée en 313 au concile de Rome par les orthodoxes, qui considèrent le donatisme comme hérétique. Le schisme dure jusqu’à la fin du siècle en Afrique romaine.
La « grande persécution » marque plus que les autres la tradition chrétienne orientale : l’hagiographie positionne le martyre de saints d’existence légendaire pendant la persécution de Dioclétien et de ses successeursPar exemple sainte Catherine, saint Georges ou encore la légion thébaine.. Une autre trace de l’impact significatif sur la mémoire chrétienne est le choix de l’ère copte ou « ère des Martyrs » qui débute avec l’avènement de Dioclétien.
Empereurs chrétiens
Constantin, initialement adepte du Sol invictus (le « Soleil Invaincu »), se convertit au christianisme, pour certains dès 312 à la suite d’une vision précédant la bataille du pont Milvius (Eusèbe de Césarée), pour d’autres en 326 par remords après l’exécution de son fils et de son épouse (Zosime). Ces interprétations sont cependant à considérer avec prudence, puisque le principal intérêt de ces auteurs est de constituer la légende du christianisme impérial. Une seule chose est sûre : il est officiellement converti sur son lit de mort en 337 par Eusèbe de Nicomédie, un prêtre arien. Il concilie le christianisme et une divinité d’où émaneraient tous les dieux, un être suprême identifié à partir du milieu du à Sol Invictus, dont le culte instauré par Aurélien répondait à une politique de conquête de l'Est et à un syncrétisme avec la religion mazdéenne encore très présente dans les institutions des anciennes provinces de l'Empire perse. Dans la période 312-325, les monnaies représentent le Soleil divin, compagnon de l’empereur, ou confondent son image avec la sienne. Peu de monnaies montrent des symboles chrétiens (chrisme, labarum) à la fin de ce laps de temps. La part de conviction personnelleThèse avancée par André Piganiol dans son livre, L’Empereur Constantin publié aux éditions Rieder en 1932. et de calcul politique dans l’adhésion de Constantin au christianisme reste discutée ; les deux motivations ne s’excluent pas. En 313, l’édit de Milan proclame la liberté de culte individuel et prévoit de rendre aux chrétiens les biens confisqués pendant la grande persécution dioclétienne, ce qui vaut à l’empereur le soutien des chrétiens. L’adoption du christianisme par l’empereur pose le problème des relations entre l’Église et le pouvoir (que l’historiographie moderne appellera « césaropapisme »Gilbert Dagron, Empereur et prêtre, étude sur le césaropapisme byzantin, Gallimard, 1996.).