Le système monétaire de l'Ancien régime, hérité de Charlemagne, se caractérise par son caractère métallique (l'étalon-argent sert de référence, mais sont également utilisés l'or pour les pièces de plus grande valeur, et divers alliages pour les unités de moindre valeur), sa base (arithmétique) mixte (duodécimal et vicésimal), la distinction qu'il faisait entre monnaies de compte (elles-mêmes multiples) et monnaies de règlement (également très diverses).

Complexe mais souple et adaptable, ce système et ses variantes furent en usage pas seulement dans le royaume de France mais sur une très grande étendue spatiale (Péninsule Ibérique, Péninsule italienne, Saint-Empire romain, Grande-Bretagne jusqu'en 1971, etc.) et temporelle, du Haut Moyen Âge jusqu'aux révolutions américaine et française qui adoptent la décimalisation.

Origine Entre 781 et , Charlemagne homogénéise la monnaie dans son vaste empire : le denier d'argent, frappé sous un seul type, devient la seule monnaie de compte de l'empire« Le capitulaire de juin 794 dit de Francfort », voir Jean Lafaurie, « Les monnaies impériales de Charlemagne », in: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1978, 122-1, — lire sur Persée.. L'or est devenu trop rare en Occident pour pouvoir alimenter les ateliers monétaires, et il dispose d'une mine importante dans son domaine qui peut l'alimenter en argent métal, lequel devient le standard monétaire sous la forme d'une masse, la carolus pondus : une nouvelle livre-poids elle aussi standardisée, équivalente à 434,80 g (16 onces), dans laquelle sont taillés 240 deniers. Le titrage est fixé (neuf dixièmes d'argent pur). 12 deniers font un sou (ou sol), et 20 sous font 240 deniers c'est-à-dire par définition une livre ; sous et livres ne sont que des unités de compte, qui n'ont pas de pièce circulante de leur valeur, et il en sera ainsi jusqu'aux réformes monétaires du Henri Pirenne, Histoire de l'Europe. des Invasions au , Paris-Bruxelles, 1939, .. Le denier d'argent, monnaie unique de l'Empire carolingien, modèle direct ou indirect du monnayage occidental, est produit du au Avant le franc, site de la Bibliothèque nationale de France..

Au haut Moyen Âge, l'empire carolingien se disloque mais les échanges commerciaux et financiers subsistent. Les anciens territoires héritent de ce systèmeLaurent Feller, « Les choses ont-elles une valeur au Moyen Âge ? », La Vie des idées, 25 janvier 2016. . mais il apparaît des différences locales dans les standards de poids (différents de ceux de l'époque carolingienne), et dans la nature des pièces frappées, qui peuvent être de titre, de poids, de valeur faciale (en deniers), et même de métal différent (l'or réapparaitra en monnaie, et inversement des alliages de moindre valeur que l'argent sont utilisés pour les sous-multiple du denier). Les changeurs et les commerçants comptent en livres, sous et deniers (locaux), directement quand ils utilisent les pièces locales, indirectement pour les pièces étrangères auxquelles ils peuvent donner une valeur dans leur système.

Monnaie de compte et monnaie de règlement vignette|Prix du beurre et des œufs à Paris le 8 janvier 1779, Journal de Paris, 9 janvier 1779, .

Le système peut sembler complexe mais en contrepartie il est assez souple et adaptable, ce qui explique sa longévité et son extension spatiale : Les objets (terres, chevaux, vaches, objets précieux, etc.) ont leurs prix fixés en monnaie de compte locale (en sous, par exemple). Les systèmes de compte, en livre, sous, et deniers locaux, peuvent accepter en règlement toutes pièces connues des commerçants ou changeurs. Les pièces réellement circulantes (monnaie de règlement) peuvent avoir une valeur de compte attribuée dans n'importe quel système de compte local, et qui sera différente selon les lieux. Une quantité de pièces valant dix livres d'un endroit en vaudra peut-être douze, ou huit, en livres d'un autre territoire, mais elle peut quand même y être utilisée commercialement. Ces unités dites de règlement, concrètes, sont des pièces de monnaie frappées par les ateliers autorisés et utilisées pour les échanges : par exemple, le louis (à partir de 1640), l'écu d'or ou d'argent, le gros, le double tournois et le liard de cuivre, etc., mais des pièces étrangères peuvent être aussi utilisées : thalers germaniques, doublons espagnols, ducats, sequins et florins italiens (puis imités partout)... Compte tenu de l'extension temporelle et spatial du système et du nombre d'ateliers de frappe de pièces en Europe, ainsi que des variations de leur production (les motifs peuvent changer chaque année), ce sont des centaines de milliers de types de pièces qui ont existé, et que le système a été capable de gérer. Le seigneur peut procéder à des manipulations monétaires en fixant un cours légal (local) aux pièces qu'il fait frapper, en changeant leur titre ou leur poids. Ces opérations changent la valeur de la livre locale et, étant plus souvent des dévaluations que le contraire, elles conduiront progressivement (mais presque imperceptiblement) la livre (monnaie) à n'être plus qu'une infime fraction de la valeur qu'elle avait à l'origine (Cf. L'extrait de journal ci-contre : en un millénaire, la livre-monnaie a fondu de la valeur exacte d'une livre-poids d'argent à environ celle de la même masse de beurre, ou de trois œufsCette fonte est impressionnante, mais il faut souligner qu'elle se produit en un millénaire, alors que 0,995^1000 fait quasiment 1/150, c'est-à-dire qu'une inflation d'un demi pour cent par an en moyenne sur mille ans divise la valeur de la monnaie par 150. Or la fonte observée est inférieure, ce qui signifie que l'inflation subie par la monnaie d'ancien régime est inférieure à 0,5% par an (quasiment imperceptible, hors période de crise) et que cette dernière est en fait incroyablement stable, comparée à la monnaie de la période actuelle.). outre leur intérêt financier (ponctuel) pour le seigneur, ces dévaluations permettent de pallier le manque de métal précieux : plus de pièces peuvent être frappées avec la même quantité d'argent. En effet, il « a été démontré par des fouilles archéologiques, que des zones entières, comme la ville de Rome et ses environs, sont presque totalement dépourvues de monnaie entre les et cela malgré une vie d’échanges réelle et sans doute assez intense ». La famine monétaire (manque de métal pour frapper les monnaies) est en effet récurrente, intensifiée par la balance commerciale déficitaire avec l'Orient, et se soldant donc par des exportations de métal précieux. La monnaie fiduciaire est inconnue ; les systèmes formalisés (comptabilité en partie double dans les banques, monnaie papier...) capables d'effectuer des règlements en monnaie de compte n'apparaitront et ne se généraliseront en occident que bien plus tard. La petite paysannerie et la petite aristocratie ne sait pas lire ni compter, et n'utilise pas, ainsi, de monnaie scripturale. Cependant, des systèmes plus rustiques de compte et de crédit sont accessibles même en l'absence d'éducation au comptage, comme le bâton de comptage et les achats "à la taille" (même s'il ne sont pas compris comme des systèmes de crédit). Les échanges aboutissent à un troc complexifié, avec une référence à la monnaie de compte mais peu d'usage des pièces réelles. Ainsi, la plus grande partie de population (majoritairement analphabète) n'avait pas besoin d'utiliser l'ensemble de ce système et ne souffrait pas de sa complexité.

L'extrait de journal ci-contre donne une liste de prix exprimés en unités de compte (Liv., S. et D. pour livre, sous et denier). Lors d'un achat au comptant, n'importe quelles pièces correspondant à la valeur requise aurait pu être utilisée, mais en pratique chaque lieu avait ses types de pièces les plus utilisées, les pièces inconnues étant acceptées avec une forte décote voire simplement refusées. Seuls des spécialistes comme les changeurs avaient besoin de savoir jongler entre les nombreux types de pièces et leurs valeurs disparates.

Les unités de compte Les unités de compte étaient la livre, le sou et le denier. La livre vaut 20 sous ou 240 deniers - ces rapports présentent des facilités de calcul, 240 étant un nombre hautement composé, divisible par 1, 2, 3, 4, 5, 6, 8, 10, 12, 15, 16, 20, 24, 30, 40, 48, 60, 80, 120, 240Une livre peut donc se diviser en deniers de 20 manières différentes ; par comparaison, 1 franc ou un euro de 100 centimes n'a que 9 diviseurs (1, 2, 4, 5, 10, 20, 25, 50 et 100)..

Livre Sou DenierLivre (£)Denis Diderot et Jean Le Rond d'Alembert, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, , . 1 20 240 Sou (S) 1/20 1 12Denier (d) 1/240 1/12 1

Les livres

Comme la livre était définie par rapport à un poids de métal dans lequel étaient taillés un certain nombre de flans destinés à la frappe mais que les poids et mesures n'étaient pas uniformes dans le royaume, le système de compte était alourdi par l'existence de plusieurs livres différentes (notamment : de Paris, de Tours, de Troyes, etc.), de poids différents et de rapport différents avec leur subdivision (elles peuvent faire 16 ou 12 onces) et donc de valeurs différentes. Le terme générique de livre fut donc rapidement flanqué d'un adjectif géographique indiquant l'unité de masse de référence. Deux livres surtout se sont imposées durant l'Ancien régime : la livre parisis (lp) et la livre tournois (lt). Ce n'est qu'en 1667 que la livre parisis sera définitivement supprimée et, à partir de 1720, toute ambigüité ayant disparu, la livre tournois peut se laisser appeler simplement la livre. Entretemps, à chacune de ces deux livres, correspondait le sou et le denier correspondants. Le rapport de valeurs était identique (une livre valant toujours 20 sous et un sou, 12 deniers), mais la valeur était différente parce que la quantité de métal initial était différente. On doit donc parler de sou parisis (sp), de denier tournois (dt),… et tenir compte de conversions supplémentaires. 1 livre parisis = 5/4 livre tournois 1,25 livre tournois = 1 livre parisis Comme une livre vaut 20 sous, 1 livre parisis vaut sous tournois, soit 25 sous tournois.

Livre tournois Sol tournois Denier tournois   Livre parisis |bgcolor=#FFFFCC| 5/4|bgcolor=#FFFFCC| 25 |bgcolor=#FFFFCC| 300 |- | align=center|   Sol parisis|bgcolor=#FFFFCC| 1/16 |bgcolor=#FFFFCC| 5/4|bgcolor=#FFFFCC| 15 |- | align=center|   Denier parisis 1/192 5/48 5/4

Livre parisis Sol parisis Denier parisisLivre tournois 4/5 16 192Sol tournois 1/25 4/5 48/5Denier tournois 1/300 1/15 4/5

Le sou

La terminologie sou a été héritée d'une monnaie romaine.

Le denier

La terminologie denier a été héritée d'une monnaie romaine.

Système duodécimal Le système, souvent présenté comme duodécimal, ne l'était donc que partiellement, puisqu'une livre vaut 20 sous. L'intérêt majeur était de travailler à partir du nombre 240, dit hautement composé, c'est-à-dire divisible par un grand nombre de nombres.

Une livre peut ainsi être divisée de manière exacte par 2, 3, 4, 5, 6, 8, 10, et 12, 15, 16 et 20, en respectivement 10 sols, 6 sols et 8 deniers, 5 sols, 4 sols, 3 sols et 4 deniers, 2 sols et 6 deniers, 2 sols, 1 sou et 8 deniers, 1 sou et 4 deniers, 1 sou et 3 deniers et 1 sou. Toutefois, les divisions par les nombres 7, 9, 11, 13, 14, 17, 18 et 19 ne sont pas exactes. De même, pour les nombres au delà de 20, seules les divisions par 24, 30, 40, 48, 60, 80, 120 et 240 donnent un résultat exact (respectivement 10, 8, 6, 5, 4, 3, 2 et 1 deniers).