vignette|Ancienne sucrerie Santa Lucía, Tucumán, 2018. Ancien centre de détention clandestin pendant l’opération Indépendance et la dernière dictature militaire en Argentine (1976–1983), signalé comme site de mémoire Les centres clandestins de détention (CCD) furent des installations secrètes employées par les forces armées et de sécurité argentines pour exécuter le plan systématique de « disparition » de personnes, dans le cadre de la « guerre sale » poursuivie par la dictature militaire de 1976 à 1983. 500 centres de détention avaient été recensés en 2009 Eduardo Luis Duhalde, CARTA PÚBLICA A LA Sra. GRACIELA FERNANDEZ MEIJIDE, El Emilio, 9 août 2009 mais leur nombre est en constante révision. Avant même les élections de 1983 marquant la fin de la dictature, le Centre d'études légales et sociales (CELS) d'Emilio Mignone en avait déjà recensé plus de 300 Rodolfo Matarrollo, Aporte de la lucha contre el terrorismo de Estado del derecho, (en part. ) in CELS (dir.), Memoria, Verdad y Justicia: Las estrategias durante la dictadura y los desafíos desde la transición hasta el presente, 1999.
Les Forces Armées classaient les CCD en deux types : les « lieux de rassemblement de détenus » (LRD), organisés de façon stable, préparés pour loger, torturer et assassiner de grandes quantités de détenus ; les « lieux de transit » (LT), organisés de façon plus précaire, destinés à fonctionner comme premier lieu de résidence des détenus-« disparus ».
Panorama général Le plan de répression de la dictature, auto-proclamé « Processus de réorganisation nationale », d'abord dirigé par le général Videla, faisait partie des opérations clandestines et extra-judiciaires de contre-insurrection, commencées quelques années plus tôt, dans le cadre de l'« Opération Indépendance » (Operativo Independencia), pour éliminer la dissidence politique. Cependant, alors que l'« Opération Indépendance », inspirée des opérations de police mises en œuvre pendant la « bataille d'Alger », visait essentiellement la guérilla de l'ERP dans la province de Tucumán, la stratégie de la junte s'est étendue à tout le pays et à toute sorte d'opposants, dont les civils non engagés dans des opérations armées, les femmes, les enfants, les amis et connaissances des opposants, etc. Des opérations similaires furent perpétrées par d'autres États du Cône sud dans le cadre de la généralisation de la « guerre sale » et de l'opération Condor, tandis que l'Argentine elle-même exporta son « savoir-faire » en Amérique centrale (opération Charly).
Les premiers CCD auraient été installés sous le gouvernement d'Isabel Perón en 1975, avant le coup d'État militaire du 24 mars 1976. Durant cette année fonctionnaient déjà la Escuelita en Faimallá, dans la province de Tucumán et el Campito, dans la province de Buenos Aires. Toujours en 1975, un CCD fut organisé dans l'usine de l'entreprise Acindar à Villa Constitución, présidée par José Alfredo Martínez de Hoz, ministre de l'Économie de la dictature, comme partie intégrante de la structure répressive pour contenir la grève déclarée par le syndicat métallurgiste en "El Olimpo del horror", El País, janvier 2006. Toutefois, selon La Republica, dès 1973, le vice-chef de la police fédérale argentine, Alberto Villar, était le contact argentin des escadrons de la mort uruguayens, et les enlèvements et détention dans des centres (en particulier ceux de la "Coordinación" Federal ou de la Brigada de San Justo) se faisaient alors sous l'autorité des forces argentines Roger Rodríguez, Uruguay era el "Cóndor 5" y Gavazzo figura como "el jefe" de "CONDOROP", La Republica, 5 janvier 2009.
En 1976, selon des chiffres largement sous-estimés puisque datant de 2001, période antérieure aux procès qui ont permis la découverte de centaines d'autres CCD, 610 CCD étaient en opération , dont plusieurs ne furent que temporaires et circonstanciels. Après les premiers mois suivant le coup d'État, le nombre se stabilise à 364 CCD. En 1977, la quantité est réduite à 60, en 1978 à 45 CCD, puis en 1979 à 7. En 1980, il n'en reste que 2 : l'École Supérieure de Mécanique de l'Armée (ESMA) et el Campito. En 1982 et 1983, l'ESMA était le seul camp de concentration toujours en usage (Seoane 2001, 227/228).
À Buenos Aires, il y a eu 60 centres, dans la province de Córdoba 59, et à Santa Fe 22.
Cinq grands centres furent l'axe central de tout ce système : l'ESMA et le Club Atlético dans la ville de Buenos Aires; el Campito et le Vesubio dans le grand Buenos Aires; et la Perla dans la province de Córdoba.
Malgré leurs différences, les CCD furent organisés avec une structure et un régime de fonctionnement similaires. Tous les CCD comptaient une ou plusieurs salles de tortures, de grands espaces pour constamment garder les « disparus » en condition de grande précarité, et un quartier d'appartements pour les tortionnaires et les gardes. Presque tous avaient aussi un service médical. Dans certains cas, un service religieux permanent était à la disposition du personnel militaire.
Les « Groupes de travail » (GT, grupos de tareas), aussi connus comme patotas, étaient chargés de perpétrer les enlèvements, généralement de nuit. Immédiatement les détenus-« disparus » étaient amenés au CCD leur correspondant, où ils restaient en permanence encapuchonnés et menottés. Ils étaient alors sévèrement torturés et interrogés par les membres des GT. La durée de cette torture initiale variait considérablement, mais durait généralement d'un à deux mois. À la suite de cette période initiale de torture et d'interrogatoires, différentes possibilités étaient envisagées : l'assassinat du ou de la détenu(e)-disparu(e). Dans tous les CCD on utilisait l'euphémisme de "transport" pour parler des assassinats. Les méthodes d'assassinat et de disparition des cadavres varièrent des « vols de la mort » pendant lesquels les disparus étaient jetés en bas d'un hélicoptère au milieu du Rio de la Plata, aux pelotons d'exécutions, fosses communes, tombes anonymes, incinérations, etc. En raison de la disparition du cadavre, le décès de la personne était nié par les autorités, de même que son arrestation qui avait eu lieu de façon extra-judiciaire. S'il s'agissait d'une femme enceinte, on attendait parfois l'accouchement, afin d'enlever ensuite le bébé et de le donner à des militaires (cas des bébés séquestrés). le blanchiment : on inculpait officiellement le détenu-« disparu ». À partir de 1980, cette situation pouvait aboutir soit à la déportation et à l'exil, en vertu de l'art.23 de la Constitution, soit à la condamnation à une peine de prison par un tribunal militaire. Contrairement à la dictature brésilienne, ainsi qu'aux disparitions antérieures de l'histoire argentine, très peu de détenus furent officiellement inculpés, et la plupart exécutés de façon extra-judiciaire (c'est-à-dire assassinés sans que leurs corps ne soit retrouvés). la liberté. Extrêmement rare. En outre, le détenu pouvait être libéré puis assassiné - cas, par exemple, du sénateur péroniste , enlevé le , libéré le , crime pour lequel le général Antonio Domingo Bussi a été condamné en Perpetua sin cárcel común para Bussi en Tucumán: hubo incidentes frente al Tribunal, El Clarin, 28 août 2008. rester disparus, pour différentes raisons (esclavage, comme collaborateurs, comme otages, etc.)
Pendant le passage au CCD, on procédait systématiquement à la déshumanisation des détenus-disparus par divers procédés : substitution du nom par un numéro, viols, animalisation, humiliation, entassement, conditions de logement intolérables, dénuement forcé, racisme, antisémitisme, homophobie…
Il existait aussi un procédé commun pour les détenues enceintes : on reportait l'assassinat et on la faisait accoucher clandestinement. Ensuite, on effaçait les traces possibles d'identité du bébé et on le remettait, pour son éducation à une famille intimement liée au système répressif, dans certains cas à l'assassin ou au tortionnaire d'un ou des parents biologiques.
Emplacement des CCD en Argentine Ville de Buenos Aires L'École supérieure de mécanique de la Marine (ESMA)
Le centre clandestin de détention le plus connu, l'emblème du Proceso, fut l'École supérieure de mécanique de la Marine (ESMA). Situé dans le salon des officiers de cette institution de l'armée argentine, à Buenos Aires, dans le quartier Núñez, au 8200 Avenida del Libertador, le centre resta en fonction de jusqu'en . Le procès de l'ESMA, entamé fin 2009, implique 19 accusés, dont le capitaine Alfredo Astiz, de la disparition forcée et de la torture de 85 victimes Se reanudó el juicio por los crímenes de la ESMA, Página/12, 14 janvier 2010.
Le centre dépendait ultimement de l'amiral Eduardo Massera, et fut directement à la charge du Groupe de Travail 3.3/2, dirigé par le contre-amiral Ruben Chamorro et le capitaine el Tigre Acosta. D'autres tortionnaires connus, parce que condamnés par la suite pour crimes contre l'humanité, firent partie de ce groupe, dont Alfredo Astiz, et Adolfo Scilingo. Le capitaine José Dunda, qui fut nommé lors des années 1980 attaché militaire au Brésil Osvaldo Bayer, Batallas argentinas, Página/12, 6 juin 1998, travaillait aussi dans ce centre.
L'ESMA devint la base du pouvoir politique de la Marine et en particulier de Massera. Elle fut fermée en , après les élections ayant porté le radical Raúl Alfonsín au pouvoir, quelques jours avant l'investiture d'Alfonsín.
Le , le président Néstor Kirchner et le maire de Buenos Aires, Aníbal Ibarra, signèrent l'« accord entre l'État national et la ville autonome de Buenos Aires pour la construction de l'espace pour la mémoire et pour la promotion des Droits Humains sur le domaine de l'ESMA » (accord n°8/04). La décision fut annoncée lors d'une grande cérémonie, durant laquelle on ouvrit théâtralement les portes de l'ESMA.
Le garage El Olimpo
El Olimpo fut un centre clandestin de détention situé dans l'ouest de la ville de Buenos Aires, dans le quartier Velez Sarfield entre les rues Olivera, Ramón Falcón, Fernández et Rafaela. À l'entrée du centre un écriteau disait "Bienvenu à l'Olympe des Dieux. Les Centurions", d'où il tire son nom. Le centre ne fonctionna que 6 mois, d' à . Passèrent tout de même entre ces murs 700 détenus-disparus desquels 50 survécurent.
Ce centre clandestin était sous l'autorité de , surnommé « le boucher de l'Olympe », commandant du I Corps de l'Armée Argentine. Le responsable du camp fut le major de l'armée Guillermo Minicucci, de qui dépendaient aussi des officiers de la Police fédérale comme ("el Turco Julián") et Juan Antonio del Cerro (« Colores »). Certains de ces policiers, dont Eugenio Pereyra Apestegui, qui forçait les détenus à écouter des discours d'Hitler et des chansons de Nino Bravo, ou Ricardo Taddei, qui emmenait une télévision pour obliger les détenus à regarder la messe, sont aujourd'hui inculpés pour crimes contre l'humanité Diego Martínez, Los represores tienen la palabra, Página/12, 9 décembre 2009.
L'édifice était un hangar utilisé comme terminal d'autobus jusqu'au début du « Processus de Réorganisation National », moment de son expropriation par les Forces armées. Au début de 1978, des détenus-« disparus » transportés depuis d'autres centres furent contraints d'y construire des cellules.
Le CCD avait quatre rangées de 20 cellules, chacune avec des anneaux de fer aux murs pour y attacher les prisonniers. Les installations comptaient deux salles de torture avec câblage électrique renforcé. On trouvait aussi sur les lieux une salle de garde, un salon des sous-officiers, les chambres des geôliers, des latrines, un bain, une zone de douches et un magasin où étaient déposés les réfrigérateurs et téléviseurs volés pendant les opérations d'enlèvement.