Marcel Duchamp, né le à Blainville-Crevon et mort le à Neuilly-sur-Seine, est un peintre, plasticien et homme de lettres français, naturalisé américain en 1955.
Depuis les années 1960, il est considéré par de nombreux critiques et historiens de l'art comme un artiste majeur du . Déjà, André Breton le qualifiait d'. Grâce à son invention des ready-mades notamment, son travail et son attitude artistique continuent d'exercer une influence majeure sur les différents courants de l'art contemporain.
Rare artiste n'appartenant à aucun courant artistique précis, Marcel Duchamp a un style unique. Cassant les codes artistiques et esthétiques alors en vigueur, il est vu comme le précurseur et l'annonciateur de certains aspects les plus radicaux de l’évolution de l'art depuis 1945. Les protagonistes de l'art minimal, de l'art conceptuel et de l'art corporel, dans leur inspiration, leur démarche artistique et idéologique, témoignent de l'influence déterminante de l’œuvre de Duchamp. Il aurait également été, d'après les nombreux essais qui lui sont consacrés, l'inspirateur d'autres courants artistiques dont le pop art, le néodadaïsme, l'art optique et le cinétisme.
Biographie Origines familiales vignette|gauche|Maison d'enfance de Duchamp à Blainville-Crevon.
Né dans une maison construite en 1827 par le capitaine Délorier en Seine-Inférieure, Henri Robert Marcel Duchamp est le fils du notaire de Blainville-Crevon, Justin Isidore Duchamp (dit « Eugène »), et de Marie Caroline Lucie, née Nicolle, musicienne accomplie. Marcel est le petit-fils d'Émile Frédéric Nicolle (1830-1894), courtier maritime et artiste, qui enseigna l'art à ses petits-enfants. Il est le troisième enfant d'une famille qui en compte sept, dont le sculpteur Raymond Duchamp-Villon (1876-1918), et les peintres Jacques Villon (Gaston Duchamp, 1875-1963) et Suzanne Duchamp (1889-1963).
Il entreprend son apprentissage de la peinture auprès de son grand-père artiste, puis de ses frères, de sa sœur et de leurs amis. Sa marraine, Julia Pillore, avait épousé en 1900 le peintre Paulin Bertrand. Cette année-là, au collège, en , Marcel remporte un prix de mathématiques et exécute son premier dessin connu, Magdeleine au pianoRéf. Schwartz, 001 ; Magdeleine Duchamp était sa sœur (1898-1979).. Durant l'été 1902, il entame ses premières toiles en s'inspirant des paysages de Blainville et ne jure que par Monet. Le soir, il apprend à jouer aux échecs en observant ses deux frères, particulièrement doués.
Il poursuit brillamment ses études à l'école Bossuet de Rouen, décrochant à quinze ans la première partie de son baccalauréat avec un de dessin. Durant l'été, il part en voyage à Jersey. L'année suivante, il obtient la deuxième partie du bac (Lettres-Philosophie) et la médaille d’excellence des « Amis des Arts ».
En , avec l'accord de son père, il part s'installer à Montmartre, au 71, rue Caulaincourt ; il vit chez son frère, devenu le peintre Jacques Villon. Il s’inscrit à l'académie Julian, et tiendra seulement une année, abandonnant à cause des cours théoriques. Il ne cesse de dessiner, de jouer au billard et assiste aux numéros de cabaret humoristiques.
N'ayant jamais fait d'école d'art au sens classique du terme, Marcel Duchamp est un autodidacte.
Ses débuts : tableaux et dessins vignette|Affiche d'Henri Privat-Livemont (1896) : Duchamp fut toute sa vie impressionné par le bec Auer qu'il commença à dessiner dès 1903.
Après avoir échoué au concours d'entrée des Beaux-Arts de Paris, Marcel est appelé à faire son service militaire le : son livret militaire précise alors qu'il mesure , qu'il a les cheveux blonds et les yeux gris.Matricule militaire de Marcel Duchamp.. En tant qu'ouvrier d'art, il voit son temps réduit à une année au lieu de trois : employé chez un imprimeur de Rouen, il a obtenu quelques semaines plus tôt un diplôme d'imprimeur de gravures, dans le but unique de réduire autant que possible son passage sous les drapeaux. Par ailleurs, son père part en retraite, quitte Blainville pour Rouen et emmène toute la famille au 71, rue Jeanne-d'Arc. Nommé caporal le , Marcel est libéré le et emménage au 65, rue Caulaincourt (Paris). Son meilleur partenaire de billard s'appelle Juan Gris.
Pour arrondir les fins de mois, Marcel, à l'imitation de Villon, tente de proposer des caricatures satiriques à des journaux comme Le Rire et Le Courrier français. Après quelques refusLe premier dessin, intitulé Inquiétude du cocu, est présenté du au au Salon des artistes humoristes : il est à ce jour introuvable (Schwartz, )., dix-huit dessins furent publiés entre et Dont un dans Le Témoin, daté du ; au total, 31 dessins furent réalisés.. Il signe « Duchamp » et pratique un humour parfois jugé gaudriolesqueDuchamp est un lecteur passionné de Jarry et de Rabelais (in Lewis Jacobs, Marcel Duchamp: In His Own Words, MoMA, 1978).. Pour la première fois, Marcel hésite entre deux carrières : humoriste ou peintre. Il propose ses dessins au Salon des Humoristes (Palais des Glaces, Paris) en mai et , mais sans grand succès : c'est son premier contact avec le public. Entre Noël 1907 et la rentrée 1908, Marcel mène la belle vie : fêtes mémorables rue Caulaincourt, exposition de quatre nouveaux dessins au des artistes humoristes (mai-juin) puis longues vacances à Veules-les-Roses. Il déménage à Neuilly-sur-Seine et y demeurera jusqu'en 19139, rue Amiral-de-Joinville (in Partouche, )..
Il commence à exposer des tableaux au Salon d'Automne (Grand Palais, octobre-), à savoir Portrait, Cerisier en fleurs, et Vieux cimetière, très marqués par les impressionnistes. Au printemps 1909, il expose au Salon des indépendants (Orangerie des Tuileries) deux paysages dont l'un sera acheté : pour Marcel, c'est une premièreIl s'agit de Saint-Cloud.. De nouveau à Veules-les-Roses, il se met à peindre les environs et expose ses paysages au Salon d'Automne pour la seconde fois. Une toile est achetée par Isadora Duncan. À la fin de l'année, il expose à la Société normande de peinture moderne organisée à Rouen par son camarade d'enfance, Pierre Dumont, qui lui présente Francis Picabia, qui exposait également. Ses deux frères, Jacques et Raymond, l'invitent souvent à les rejoindre à Puteaux au 7, rue Lemaître où ils vivent dans une sorte de communauté d'artistes où se croisent des cubistes comme Albert Gleizes, Fernand Léger, Jean Metzinger, Roger de La Fresnaye, mais aussi des poètes comme Guillaume Apollinaire (qui n'aime pas ses nus, en évoquant « les nus très vilains de Duchamp »Pierre Lartigue, Rose Sélavy et caetera, University of Michigan, Le Passage, 2004, , .Judith Housez, Marcel Duchamp: biographie, Grasset, 2006, , .Bernard Marcadé, Marcel Duchamp: la vie à crédit : biographie, Flammarion, 2007, , .), Henri-Martin Barzun, Maurice Princet et le jeune Georges Ribemont-Dessaignes.
Les années de transition (1910-1915) Après les années 1902-1910, qui sont qualifiées par Duchamp de « huit années de leçons de mutationCf. bibliographie, Francis M. Naumann, Marcel Duchamp. L'art à l'ère de la reproduction mécanisée, . », durant lesquelles il explore toute une série de styles artistiques — impressionnisme, fauvisme, cubisme — s'ouvre une période de recherches intenses.
Nu descendant un escalier : des Indépendants à New York en passant par Munich
Entre 1910 et 1912, la manière de s'exprimer de Duchamp évolue considérablement et passe par différentes phases. Il est d'abord très marqué par Cézanne, comme en témoigne sa toile La Partie d'échecs, mais aussi par le fauvisme avec, par exemple, Le Portrait du docteur Dumouchel, tout en refusant de coller au modèle. Une amie de sa sœur Suzanne puis une certaine Jeanne Marguerite Chastagnier posent pour lui, et Duchamp exécute des études de nus, avant de nouer une relation amoureuse avec cette dernière. Au cours de cette période, il devient également sociétaire du Salon d'Automne et ne passe plus par le jury de sélection (mais ironiquement il n'y exposera plus). En 1911, il réalise la fusion entre le symbolisme et le cubisme, entreprenant des recherches picturales sur le mouvement, très marqué par les travaux de Kupka, son voisin de Puteaux et, dans la foulée, il exécute pour ses frères Moulin à café, sa première représentation de machine et de rouages.
C'est au début de 1911 qu'il peint une toile intitulée Le Printemps (ou Jeune homme et jeune fille dans le printemps) : rétrospectivement, Arturo Schwarz y voit « la première œuvre de Duchamp qui lui soit vraiment personnelleLe Nouveau Cénacle, citant l'ouvrage d'A. Schwarz (G. Fall, 1974), Marcel Duchamp. La mariée mise à nu chez Marcel Duchamp. ». Dans cette œuvre notamment, la figure de l'androgyne deviendra un thème hautement symbolique pour ses futures grandes réalisations..
De 1911 à 1912, Duchamp élabore des dessins énigmatiques (série des Roi et reine traversés par des nus en vitesse, Joueurs d’échecs) et de minutieux tableaux travaillés à l’ancienne (les deux Nu descendant un escalier, Les Joueurs d'échecs, Le Roi et la Reine entourés de nus vites, Le Passage de la Vierge à la Mariée, Mariée). Il compose alors une iconographie hermétique, déconcertante de complexité, relevant d’une forme de maniérisme arcimboldesque. On a pu avancer que les peintures de cette période, à l’interprétation si problématique, et se démarquant manifestement du cubisme ou du fauvisme alors en vogue, seraient le produit d’un intérêt persistant, et certes paradoxal pour un artiste considéré comme l’apôtre de l’anti-art, pour certains maîtres du passé (Bosch, Lucas Cranach l'Ancien, Léonard, Bellange, Hogarth, Goya) ou anonymes de la Renaissance française, et surtout pour Vélasquez. Les « figures » des compositions de cette période, puisées dans le répertoire de la peinture ancienne, deviennent agencement intriqué d’objets divers, processus qui trouvera son aboutissement dans Le Grand Verre (1915-1923) , qui pourrait alors être lu comme la version mécaniste des Ménines de VélasquezPhilippe Coudraud, Marcel Duchamp. De la peinture avant toute chose, Sudoc, 2005, et suivantes..
Outre ce regard incisif porté sur la peinture ancienne, Duchamp revendique son grand intérêt pour des auteurs tels que Jules Laforgue, Villiers de l’Isle-Adam et Alfred Jarry, qui nourrissent également les productions de cette période. C'est de cette époque, en , que date Jeune homme triste dans un train : il y expérimente déjà les effets de la chronophotographie. C'est un poème de Laforgue qui lui aurait inspiré une composition, le Nu descendant un escalier, qu'il entame également fin 1911, et dont la seconde version fut proposée au Salon des indépendants, le . Cette toile fut refusée par ses amis du jury : Duchamp est profondément blessé. Il dira, bien plus tard :
Fin , il entreprend un voyage à Munich, où il retrouve son ami le peintre allemand Max Bergmann (1884-1955), à qui il offrit en 1910, un bilboquet dédicacé. Ce voyage met Duchamp au contact de l'avant-garde munichoise, il visite les musées et les expositions temporaires, il est pris en photo par Heinrich Hoffmann et achète Über das Geistige in der Kunst (Du spirituel dans l'art), un essai signé Vassily KandinskyUne exposition célébrant le centenaire de la venue de Duchamp à Munich s'est tenue à la Lenbachhaus, du au , in « Marcel Duchamp in Munich 1912 », notice en ligne le .. Il passe ensuite par Bâle, Dresde et Berlin. Ce nouveau contexte intellectuel, artistique et scientifique le conduit sans doute à concevoir le plan du Grand VerreMarcel Duchamp, la peinture même, dossier pédagogique, Centre Pompidou, en ligne le ..