La conquête normande de l'Italie du Sud se fait progressivement au et, pour ce qui est de la prise de Naples, au . Elle est l'œuvre d'aventuriers et mercenaires normands, initialement au service des Lombards ou des Byzantins, qui obtiennent au fil des batailles divers territoires et fiefs pour leur propre compte, et acquièrent leur autonomie et indépendance politique dans les cinquante années qui suivent leur arrivée, mettant fin aux dernières possessions byzantines d'Italie.
C'est seulement dans un second temps qu'ils se constituent en une entité unique : le royaume de Sicile, qui comprend non seulement l'île du même nom, mais aussi tout le tiers sud de la péninsule italienne (sauf le Bénévent, qui ne fut tenu que momentanément à deux reprises) ainsi que l'archipel de Malte et des territoires en Afrique du Nord. Cette conquête n'a pas été planifiée ni organisée, au contraire de celle de l'Angleterre, et se fait sur une période beaucoup plus longue, mais elle n'en devient pas moins durable et les îles reprises aux Sarrasins ne retombent plus entre leurs mains. Sur le continent, ses effets furent aussi socio-politiques : la formation du futur royaume passa par la réorganisation de comtés et de rapports aristocratiques déjà enracinés, plutôt que par une rupture institutionnelle totaleHervin Fernández-Aceves, County and Nobility in Norman Italy: Aristocratic Agency in the Kingdom of Sicily, 1130-1189, Londres-New York, Bloomsbury Academic, 2020, p. 52-58, 180-181.. vignette|redresse=1.4|Les étapes de la conquête normande de l'Italie méridionale, de la Sicile et de Malte au .
Raisons de la conquête
Contrairement à la conquête de l’Angleterre, cette conquête est menée sur une longue durée, plusieurs générations, par de petits seigneurs normands, et n'est ni dirigée ni même inspirée par le duc de NormandiePierre Bouet, 61-91.. . Il s’agit au départ de groupes de mercenaires indépendants au service de princes indigènes. D'après des études récentesL. R. Ménager, « Inventaire des familles normandes et franques émigrées en Italie méridionale et en Sicile () », in Roberto il Guiscardo e il suo tempo. Relazioni e communicazioni delle prime giornate normanno-sveve (Bari, 1973), Rome, 1975, 189-214., les deux tiers des immigrants de cette époque sont des Normands et le reste est constitué d'Angevins, de Manceaux, de Flamands et de Francs. Ces Normands sont originaires de Normandie, principalement du territoire de l’actuel département de la Manche, et issus de la classe des seigneurs de rang modeste incapables de donner des terres à leur famille nombreuse.
L’immigration normande dans le Mezzogiorno n’a rien de massif mais on estime qu'entre les années 1010 et les années 1120, il y a un flux constant de départs du duché de Normandie vers l’Italie du Sud et la Sicile et on a pu en évaluer le nombre à quelques milliersPierre Bouet, « Pour quelles raisons les Normands ont-ils émigré en Italie du Sud aux XIe et XIIe s. ? », In: « Les Normands en Méditerranée », Dossiers d'Archéologie n° 299 du 1 décembre 2004 (version archivée) de Normands (et Français) pendant un siècle environ entre le Alberto Varvaro « Les Normands en Sicile aux s : Présence effective dans l'île des hommes d'origine normande ou gallo-romane » in Cahiers de Civilisation médiévale, 1980, (à lire en ligne sur Persée) ..
Outre le manque de terres, on peut citer comme raisons de cette émigration le besoin de s'exiler pour fuir l’autorité du pouvoir ducal, « le désir de tenter la fortune par le service des armes », ou encore des raisons propres au pays conquis comme ses richesses et ressources naturelles ainsi que ses faiblesses politiques et institutionnelles.
L'arrivée des Normands en Italie (999-1017) vignette|300px|gauche|Carte de l'Italie à la veille de l'arrivée des Normands. Ils conquièrent la zone englobant tout le territoire situé au sud du Saint-Empire romain et la Sicile ainsi que le Sud du Latium (États pontificaux) et les Abruzzes (duché de Spolète). La première date avancée pour l'arrivée de chevaliers normands en Italie du sud est 999. Cette année-là, selon plusieurs sources, des pèlerins normands de retour du Saint-Sépulcre à Jérusalem s'arrêtent à Salerne, où ils profitent de l'hospitalité du prince Guaimar III de Salerne lorsque la ville est attaquée par des Sarrasins venus de SicilePierre Bouet, 62. qui exigent le paiement tardif d'un tribut annuel. Tandis que Guaimar III commence à collecter de quoi payer le tribut, les Normands reprochent aux Lombards leur manque de courage et attaquent immédiatement les assiégeants. Cette attaque fait fuir les Sarrasins et un butin important est pris. Guaimar III, reconnaissant, supplie les Normands de rester. Ceux-ci refusent, mais promettent d'apporter ses riches cadeaux à leurs compatriotes en Normandie et de leur parler de l'offre de récompense en échange d'assistance militaire à Salerne. Certaines sources disent même que Guaimar III envoie des émissaires en Normandie pour en ramener des chevaliers. Ce récit de l'arrivée des Normands est parfois appelé la « tradition de Salerne »Joranson, 355 et note 19..
La « tradition de Salerne » est pour la première fois rapportée par Aimé du Montcassin dans son histoire de li Normant entre 1071 et 1086. Pierre le Diacre emprunta à Aimé du Montcassin beaucoup d'informations la concernant pour sa suite de la Chronica Monasterii Casinensis de Léon d'Ostie, écrite au début du . À partir des de Cesare Baronio, au , la tradition de Salerne devient l'histoire communément acceptéeJoranson, 356.. Sa précision factuelle est périodiquement mise en doute durant les siècles qui suivirent, mais elle a depuis été acceptée, avec certaines modifications, par la plupart des chercheursAutant Chalandon que Norwich fournissent une histoire combinée basée sur les traditions de Salerne et de Gargano. Houben, page 8, présente la tradition de Salerne comme un fait..
Un autre récit historique sur l'arrivée des premiers Normands en Italie apparaît dans les premières chroniques sans qu'il y soit fait référence à une présence normande antérieure. Cette histoire a été appelée la « tradition de Gargano ». En 1016, des pèlerins normands venus au sanctuaire de l'archange saint Michel, dans la région du Gargano, y rencontrent le seigneur lombard Melo de Bari qui les convainc de se joindre à lui pour attaquer le gouvernement byzantin des Pouilles.
Comme pour la tradition de Salerne, il existe deux sources primaires pour la tradition de Gargano : la Gesta Roberti Wiscardi de Guillaume de Pouille, datée d'entre 1088 et 1110, et la Chronica monasterii S. Bartholomaei de Carpineto d'un moine nommé Alexandre, écrite environ un siècle plus tard et basée sur le travail de Guillaume de PouilleJoranson, 358.. Certains chercheurs ont combiné les récits de Salerne et de Gargano, John Julius Norwich suggérant que la rencontre de Melo de Bari avec les Normands avait été préalablement organisée par Guaimar IIIChalandon établit une relation similaire entre les deux traditions. Joranson, 367, trouve ces hypothèses irréalistes., Melo de Bari ayant été à Salerne juste avant de se trouver au Monte Gargano.
Une autre histoire relate l'exil volontaire d'un groupe de frères de la famille Quarrel-Drengot. L'un des frères, Osmond selon Orderic Vital, ou Gilbert selon Aimé du Montcassin et Pierre le Diacre, aurait assassiné un certain Guillaume Repostel en présence du duc de Normandie Robert le Magnifique. Guillaume Repostel se serait vanté d'avoir déshonoré la fille de son futur meurtrier et aurait été tué pour la venger. Menacé lui-même de mort, le meurtrier Drengot fuit le pays avec sa fratrie pour Rome, où l'un des frères a une audience avec le Pape, avant de rejoindre Melo de Bari. Aimé du Montcassin date ces événements d'après l'an 1027 et ne mentionne pas de Pape. Selon lui, les frères de Gilbert sont Osmond, Rainulf, Asclettin et Raoul (ou Raulf).
L'assassinat de Repostel se situe d'après toutes les chroniques sous le règne de Robert II le Magnifique, donc après 1027, cependant certains chercheurs pensent que Robert est une erreur scripturale à la place de Richard, et qu'il eut lieu sous le règne de Richard II de Normandie, duc en 1017Joranson, 369.. La plus ancienne date est nécessaire si l'on veut relier l'émigration des premiers Normands avec les frères Quarrel-Drengot et le meurtre de Guillaume Repostel. Dans les Histoires. de Raoul Glaber, un « Rudolfus » (Raoul, ou Rodolphe) quitte la Normandie après avoir déplu au comte Richard (à savoir Richard II)Joranson, 371.. Les sources divergent quant à savoir qui parmi les frères était le meneur du voyage vers le sud. Orderic Vital et Guillaume de Jumièges, dans sa Gesta Normannorum ducum, donne le nom de Rudolf. Léon d'Ostie, Aimé du Montcassin et Adémar de Chabannes parlent de Gilbert. Selon la plupart des sources italiennes, le chef du contingent normand à la bataille de Cannes en 1018, est GilbertChalandon, 52. Norwich.. Si Rudolf le frère Drengot ne fait qu'un avec celui du récit d'Aimé du Montcassin, alors Rudolf était peut-être le chef de la bataille de CannesJoranson, 371, conteste l'identité entre les deux Rudolf..
Une autre hypothèse, moderne, concernant l'aventure des Normands dans le Mezzogiorno implique les chroniques de Glaber, d'Adhémar, et de Léon d'Ostie (par la suite de Pierre le Diacre). Les trois chroniques indiquent que des Normands (allant d'une quarantaine à deux cent cinquante), sous la conduite de « Rudolfus » (Raoul), fuyant la colère de Richard II, allèrent voir le pape Benoît VIII à Rome, qui les envoya à Salerne ou Capoue se battre contre les Grecs, envers qui le Pape était alors en conflit au sujet de leur invasion au Bénévent (sous tutelle papale)Joranson, 371-373.. Ils y rencontrent alors les primats du Bénévent : Landolf V de Bénévent et Pandolf IV de Capoue et peut-être Guaimar III de Salerne et Melo de Bari. Sur le fondement de la chronique de Léon d'Ostie, Rudolf est supposé avoir été la même personne que Raoul de TosnyJoranson, 373. Léon d'Ostie l'appelle « Rodulfus Todinensis »..
Si les premières actions militaires normandes dans le sud de l'Italie furent celles de mercenaires à la solde de Melo dans sa bataille contre les Grecs en (ce sont en tout cas les premières attestées), les Normands durent probablement quitter la Normandie entre janvier et avril de cette annéeJoranson, 372..
Les révoltes des Lombards (1009-1022) vignette|droite|220px|alt=Représentation de personnages entrant dans une prison fortifiée|L'emprisonnement du prince Pandolf IV de Capoue, après la campagne de 1022 de l'empereur Henri II Le , une insurrection éclate à Bari contre le Catépanat d'Italie, l'autorité régionale byzantine, qui est basée à Bari. Menée par Melo de Bari, un noble lombard, l'insurrection se répand rapidement à d'autres villes. Fin 1009 et début 1010, le catépan, , est tué au combat. En , son successeur, Basile Mesardonites, débarque avec des renforts et assiège immédiatement les rebelles dans la ville. Les citoyens byzantins de la ville négocient avec Basile Mesardonites et forcent les dirigeants lombards, Melo et son beau-frère , à fuir. Basile entre dans la ville le et rétablit l'autorité byzantine. Il ne fit pas suivre sa victoire de sanctions importantes, envoyant simplement la famille de Melo, y compris son fils Argyrus, à Constantinople. Basile meurt en 1016.