L (expression italienne signifiant « art pauvre », est un mouvement artistique apparu en Italie dans la seconde moitié des années 1960, principalement à Turin et à Rome, avant d'acquérir une reconnaissance internationale.

Le terme est forgé en 1967 par le critique d'art et commissaire d'expositions italien Germano Celant. Le mouvement se définit par une volonté de sobriété et de réduction de l'oeuvre d'art à ses composants plastiques épurés, se positionnant à contre-courant du consumérisme de la société industrielle. Il émerge en réaction au lyrisme de l’expressionnisme abstrait et à la figuration du Pop art, partageant des affinités contemporaines avec le minimalisme américain.

Principes et matériaux Le concept de « pauvreté » revendiqué par le mouvement ne qualifie pas une indigence matérielle, mais un détachement de la sophistication artistique traditionnelle et de la marchandisation de l'objet d'art. La démarche povériste cherche à ouvrir le sens de l'œuvre à une démarche globale incluant sa création, sa diffusion et sa réception, invitant le public à s'approprier la proposition artistique, voire à y contribuer.

Cette approche se traduit par l'utilisation de matériaux courants, bruts ou de récupération, qui n'ont pas de vocation artistique initiale (végétaux, terre, charbon, chiffons, animaux vivants). Transposés dans l'espace d'exposition par un « geste pauvre », ces éléments naturels ou industriels obsolètes visent à créer un rapport d'immédiateté avec la matière et à réintégrer le quotidien dans la sphère artistique.

Contexte historique vignette|Trap, 1968, Pino Pascali, Tate Modern. En Italie, à la suite de la reconstruction de l’après-guerre, un bouleversement du mode de vie apparait s’orientant vers le modèle américain. L’essor économique est marqué par une industrie qui produit en masse des biens de consommation, l'issue d'une période de développement économique et avant les tensions politiques des années de plomb. La société de consommation engendre des réactions notamment dans le domaine artistique. Alors que l’art du moment est le Pop art qui glorifie la culture industrielle, un autre courant de pensée émerge dans le milieu artistique italien qui prône une réhabilitation de l’homme et la nature.

De 1961 à 1971, date du centenaire de l’unification de l’Italie, l’ trouve ses racines à Rome et à Turin. Les artistes de ces deux villes proposent une orientation stylistique marquée par un héritage artistique qui leur est propre. Turin possède une vision expérimentale et cherche à dépasser le statut traditionnel de l’art pour s’aiguiller vers des valeurs analytiques et conceptuelles. En revanche Rome, davantage imprégnée par l’héritage baroque et la culture classique, envisage l’évolution artistique avec la conservation des valeurs institutionnelles.

Les artistes povéristes partagent une même approche de l’art, mais chacun suit sa propre recherche personnelle. Par exemple, tous ont la même approche d’un matériau naturel, ou d’un matériau culturel par son origine, qui consiste à l’estimer en tant que tel sans le manipuler, ni le détourner de sa nature première par une intervention. L’intervention consiste à valoriser le matériau par un assemblage ou un montage conçu comme contraste de matières et d’énergies, ou comme possibilité d’une nouvelle perception. Ainsi, Jannis Kounellis expose des animaux vivants ou du charbon ; Gilberto Zorio utilise des processus de réactions chimiques ou d’actions physiques simples comme l’oxydation et l’évaporation

Giuseppe Penone se fixe un leitmotiv dans son rapport à la matière : ..

Durant la deuxième moitié du , l’Italie est en pleine ébullition artistique qui a pour point d’ancrage la reprise de la Biennale de Venise en 1948. Durant cette période, l’art informel et l'art concret côtoient les avant-gardes telles que le MAC (Mouvement pour l'art concret) de Bruno Munari et l’art nucléaire d’Enrico Baj. En parallèle, une réminiscence du mouvement futuriste apparaît dans la création du concept spatial de Lucio Fontana avec le mouvement nommé Spatialisme.

L’ est le fruit d’une histoire jalonnée par un ensemble d’artistes qui se sont par moments rassemblés dans une optique plastique et sémantique commune. La souffrance endurée durant ces années de guerre a également apporté après-guerre un désir de partage et d’échange dans le domaine de l’art. Le désir d’une interactivité internationale jumelé à la volonté d’un renouveau artistique s’est réalisé par exemple avec le groupe ZERO. L’orientation artistique s’est opposée à la société matérialiste tel que le suggère Otto Piene dans un article :

« La guérilla » selon Germano Celant vignette|Sans titre, 1966, Marisa Merz, Tate Modern. À la fin de l’année 1967, l’avènement de l’ s’établit par la publication dans la revue milanaise Flash Art d’un article intitulé (Note pour une guérilla) de Germano Celant. Cet article identifie l’origine du mouvement en 1966 avec l’exposition (Art habitable). Germano Celant définit l’ comme une critique des objets normalisés de la société de consommation. Il s'oppose au , mais aussi au minimalisme, rejetant la froideur de ce mouvement artistique pour lui opposer la sensibilité. Germano Celant considère que l’Arte povera efface la séparation entre l’art et la vie car il épouse l’incohérence et l’instabilité de la réalité en devenir : c’est un art qui surprend en mettant en crise toute certitude, en détruisant la fixité des valeurs et des structures de la société bourgeoise. À cette date, les artistes inclus dans l’ sont Michelangelo Pistoletto, Marisa et Mario Merz, Paolo Icaro, , Giovanni Anselmo, Gianni Piacentino, qui quitte l’ en 1969 pour rejoindre l’année suivante le minimalisme américain, Gilberto Zorio, Piero Gilardi, Alighiero Boetti, Emilio Prini qui n'est plus mentionné par Germano Celant à la fin des années 1970, Pino Pascali, Jannis Kounellis, Luciano Fabro, Giulio Paolini, en Pier Paolo Calzolari et en Giuseppe Penone qui est le dernier à intégrer ce mouvement.

Ces artistes sont considérés par Germano Celant comme des « guérilleros », en lutte contre la culture industrielle. L’assimilation à la guérilla fait également référence au mythe des Viêt-Cong qui affrontent l’armée américaine aux capacités technologiques supérieures. Sur un plan plastique, l’Igloo di Giap (Igloo de Giap de 1968) de Mario Merz atteste de l’atmosphère tendue de l’époque. Cet igloo non-habitable se présente comme une structure hermétique constituée d’une cage de fer hémisphérique sur laquelle repose des sacs en plastique remplis d’argile suggérant les sentiments de résistance et de survie.

La lutte énoncée par l’ se situe au niveau idéologique plus que dans un engagement politique. Aussi en , lors d’un colloque sous la thématique (D’un nouveau sens du spectacle), Germano Celant peaufine la trajectoire povériste en la qualifiant de « néo-futurisme ». Cette conception prône un appel à la vie, à son énergie dans le cadre d’une réalité contemporaine. La guérilla cède la place à la mythologie vitaliste du futurisme et de la Trans-avant-garde.

Art pauvre Au regard de Germano Celant, le qualificatif « pauvre » se justifie par l’emprunt tant du vocabulaire concernant le théâtre de Jerzy Grotowski ou d’Artaud qu’à la pensée psychanalyse de Jung ou aux philosophies orientales. « La pauvreté », écrit-il, « dans ce contexte doit être comprise comme un dépouillement volontaire des acquis de la culture pour atteindre à la vérité originaire du corps et de ses perceptions. ».

L’ souhaite se soustraire au système bourgeois et à sa rationalisation du mode de vie. Ce désir a été partiellement concrétisé par Marcello Rumma, un jeune mécène et collectionneur : échappant au protocole des galeries, les expositions organisées par Marcello Rumma, comme Arte povera + Azioni Povere (Art pauvre et actions pauvres) à l’Arsenal d’Amalfi en , sont l’occasion pour les artistes de laisser libre cours à leur imagination dans le déroulement de l’exposition et la présentation des œuvres. La présence de représentants du land art et de l’art conceptuel à cette expositions montre que les frontières entre ces mouvements artistiques ne sont pas encore nettement tracées.

Giovanni Lista se réfère dans son ouvrage au dépouillement consenti de saint François d’Assise. Celui-ci a vécu sa pauvreté comme une forme de liberté à l’instar de l’Arte povera. .

L’ s’apparente également à une esthétique spirituelle et philosophique dépassant la simple matérialité économique à travers le théâtre pauvre de Jerzy Grotowsky. Ce théâtre utilise des matériaux dit pauvres comme la terre, le carton, les journaux, dans son paysage scénique.

Ancrage historique de l’Arte povera L’ en 1967 est à l’aube de sa naissance officielle. Cette année est ponctuée par deux expositions annonciatrices des aspirations de l’Arte povera. Tout d’abord en , la galerie L’Attico de Rome organise l’exposition Lo spazio degli elementi. Fuoco, Immagine, Acqua, Terra (L’espace des éléments. Feu, Image, Eau, Terre). Ensuite, la deuxième exposition intitulée (L’Espace de l’image) a lieu à Foligno en . À cette occasion, Germano Celant lance le concept d’ (im[age]-espace) afin d’expliquer un art dans l’espace où l’image se trouve assimilée à l’espace réel.

En , Germano Celant, lors d'une exposition à la galerie La Bertesca de Gênes, y présente entre autres Alighiero Boetti, Luciano Fabro, Jannis Kounellis, Giulo Paolini et Emilio Prini, sous les thématiques de (Art pauvre et im [age]-espace). Ces thématiques s’inspirent par l’appropriation d’éléments géométriques principalement présentés dans un dispositif épuré. Dans cette période Germano Celant n’a toujours pas défini « l’appauvrissement » de l’. Toutefois . Les œuvres de l’Arte povera sont des matériaux communs qui sont directement transposés dans le monde artistique. En transposant et sortant ces matériaux de leur condition ordinaire, les artistes povéristes mettent en évidence, pour lui, l’essence même de ces matériaux. Le matériau est donc observé pour les qualités qui lui sont propres et non plus pour les choses qu’il représente.

En 1969, l’exposition Amalfi offre la première reconnaissance officielle des recherches plastiques povéristes. Néanmoins dans le but d’asseoir l’« art pauvre » dans une analyse critique, Marcello Rumma publie en . En octobre de la même année, Germano Celant publie aux éditions Mazotta en intégrant pour la première fois Pier Paolo Calzolari et Giuseppe Penone. Germano Celant ne délaisse pas la part conceptuelle de l’Arte povera raison pour laquelle il situe les artistes de l’art conceptuel et du Land art dans le prolongement des recherches povéristes. D’ailleurs, il organise en une exposition intitulée '' tout en implantant l’œuvre de Piero Manzoni qu’il considère comme le pionnier de l’Arte povera et de l’art conceptuel.

En 1970, sans démordre d’une forme de puritanisme, les povéristes sont en quête d’une évolution dans leur approche plastique. Cette réflexion identitaire trouve une correspondance avec le passé artistique italien. Cette identité au passé actualisé se constate, par exemple, avec les sérigraphies de nus et l’installation (Vénus au chiffon) de Michelangelo Pistoletto qui convoque une iconographie antique ou renaissante. À ce moment, l’Arte povera s’éloigne du réductionnisme minimaliste. .

Dans l’univers plastique teinté d’une certaine âpreté sans pour autant lui occulter une certaine poésie, Jannis Kounellis confectionne des œuvres traduisant l’atmosphère des années de plomb causée par le terrorisme des Brigades rouges qui tourmente l’Italie.