Abou el Kacem Chebbi (), également orthographié Aboul Kacem Chabbi ou Aboul-Qacem Echebbi, né probablement le à Tozeur et mort le à Tunis, est un poète tunisien d'expression arabe considéré par Abderrazak Cheraït comme le poète national de Tunisie.

Très jeune, Chebbi voyage à travers toute la Tunisie. En 1920, il entre à l'université Zitouna où il connaît de difficiles conditions de vie. En parallèle à l'écriture de ses poèmes, il participe aux manifestations anti-zitouniennes qui agitent alors Tunis. Ayant terminé ses études, il commence à fréquenter des cercles littéraires et, le , tient une conférence à la Khaldounia avec pour sujet l'imagination poétique chez les Arabes. Il y critique la production poétique arabe ancienne et cette conférence, bien qu'elle déclenche dans tout le Proche-Orient des réactions violentes à son encontre, participe au renouvellement de la poésie arabe. Mais son père meurt en septembre de la même année et, en , Chebbi veut donner à nouveau une conférence qui soit à la hauteur de celle de la Khaldounia. Toutefois, celle-ci est boycottée par ses adversaires, ce qu'il ressent comme un véritable échec. Sa santé, déjà fragile, se dégrade encore considérablement et il meurt subitement à l'âge de 25 ans.

Abderrazak Cheraït considère Abou el Kacem Chebbi comme . Ses poèmes apparaissent dans les plus prestigieuses revues de Tunisie et du Moyen-Orient. Fortement influencé par le romantisme européen des , Chebbi, qu'on a pu surnommer ., se penche sur des thèmes comme la liberté, l'amour et la résistance, notamment dans son fameux Ela Toghat Al Alaam qui s'adresse et qu'il écrit en plein protectorat français de Tunisie.

Biographie Famille Chebbi naît au sein d'une noble famille lettrée et intellectuelle en (sans doute le , soit le 3 Safar 1327 dans le calendrier hégirien.) dans le hameau familial de Châbbiya (devenu aujourd'hui l'un des quartiers de Tozeur correspondant au lieu-dit Ras El Aïn.). Châbbiya est à l'origine le nom d'une confrérie mystique fondée par l'ancêtre des Chebbi, Ahmed Ibn Makhlouf Chebbi (1431-1492). Hatem Bourial s'exprime ainsi sur la date de naissance exacte de Chebbi : Est-il véritablement né un ? Nul ne le sait vraiment : seule certitude, l'année 1909 fut celle de sa naissance et, de son vivant, il n'apporta aucun démenti à cette date du ..

Son père, le cheikh Mohamed Ben Belgacem Ben Brahim Chebbi., né en 1879, amateur de poésie et de littérature, a acquis une formation traditionnelle à l'université Zitouna. ; il part en 1901 étudier à l'université al-Azhar du Caire. À son retour, après sept ans, il se marie à la mère de Chebbi. On ne sait rien de celle-ci à l'exception de quelques apparitions en filigrane dans certains de ses poèmes comme celui intitulé Cœur maternel. Chebbi est l'aîné de ses frères Abdelhamid et Mohamed Lamine, ou plus simplement Lamine. Ce dernier devient secrétaire d'État (équivalent de ministre) de l'Éducation nationale, du au , dans le premier gouvernement formé après l'indépendance de la Tunisie.. Abderrazak Cheraït indique qu'il a aussi un troisième frère. Chebbi a également une cousine poétesse, FadhilaJeune Afrique, , 2002, ..

À peine est-il circoncis que la famille Chebbi quitte Tozeur. En effet, le père de Chebbi étant devenu cadi le ., cette fonction conduit la famille à parcourir la Tunisie selon les villes où il est nommé. Ils arrivent à Siliana en 1910, à Gafsa en 1911, à Gabès en 1914, à Thala en 1917, à Medjez el-Bab en 1918, à Ras Jebel en et à Zaghouan en 1927. Chebbi reçoit une éducation traditionnelle à l'école primaire coranique de ces diverses localités. Sa poésie garde la trace de la variété des paysages de ces villes, d'autant plus que le jeune garçon mène une vie plus contemplative que ses camarades, notamment à cause de la fragilité de son cœur dont il souffre très tôt.

Jeunesse Chebbi doit suivre la voie tracée par son père : il entre donc le à l'université Zitouna de Tunis où il apprend le Coran, la tradition de la religion et quelques aspects de poésie mystique. Il habite ainsi dans des médersas pendant dix ans — soit toute son adolescence —, dans des conditions difficiles compte tenu de sa santé précaire. rapporte que . Alors que ses deux frères sont inscrits dans des écoles franco-arabes, Chebbi suit une formation dans un arabe pur et classique. Il découvre des auteurs occidentaux, notamment les romantiques, à travers des traductions en arabe qu'il trouve dans la fréquentation assidue, dès 1927, des bibliothèques de la Khaldounia (institut fondé par les nationalistes tunisiens), du club littéraire de l'Association des anciens élèves du collège Sadiki ou du club littéraire An-Nâdi Al Arabi (Foyer arabe).

À la Khaldounia, il lit Alphonse de Lamartine dont Raphaël (1849) est l'une de ses œuvres préférées, Johann Wolfgang von Goethe et ses Souffrances du jeune Werther (1774), Ossian mais aussi des auteurs arabes, comme l'écrivain égyptien Taha Hussein et son essai De la littérature antéislamique (1926), Abbas Mahmoud Al-Akkad et Muhammad Husayn Haykal et son célèbre roman Zaynab (1914). Il y lit aussi les œuvres des auteurs de l'école syro-libanaise du Mahjar (diaspora), établie principalement aux États-Unis, dont le poète libanais Gibran Khalil Gibran, Elia Abu Madi et Mikhail Naimy.. Il a apprécié toute la production de Gibran et notamment ses poèmes en prose intitulés Al-Awasif (Les Tempêtes, 1920). Au sein du club littéraire de l'Association des anciens élèves du collège Sadiki, il accède à la traduction en arabe de Paul et Virginie (1787) de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Les Martyrs (1809) de François-René de Chateaubriand, Pour la couronne (1895) de François Coppée et Sous les tilleuls (1832) d'Alphonse Karr. Il y lit également certaines œuvres de Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, mais aussi des nouvelles de Colette, de Claude Farrère et de Paul Hervieu. Il y lit aussi l'ouvrage À quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? (1897) d'Edmond Demolins, traduit en arabe par Fathi Zaghloul. Sa curiosité l'amène enfin à lire le poète anglais John Keats, le poète Al-Mutanabbi et probablement le Prométhée (1789) de Goethe ou le Prométhée mal enchaîné (1899) d'André Gide.

vignette|Abou el Kacem Chebbi durant sa jeunesse.

À partir de quatorze ans, Chebbi écrit ses premiers poèmes. En 1924, son père est nommé à Ras Jebel puis à Zaghouan. trois ans plus tard. Pendant cette période, Chebbi écrit successivement : Ô Amour (1924), Tounis al-Jamila (La Belle Tunisie, 1925), La Guerre, La Complainte de l'orphelin et Le Chant du tonnerre (1926), Poésie, Rivière d'amour, D'hier à aujourd'hui et L'Éclat de la vérité (1927). Cette même année, sa concubine à Zaghouan meurt. À 18 ans, Chebbi fait une rencontre importante avec l'éditeur tunisois Zine el-Abidine Snoussi, animateur d'une sorte de cénacle littéraire dans son imprimerie Dar al-Arab (rue Saïda Ajoula dans la médina de Tunis) qui édite des écrivains comme Mahmoud Messadi, Mustapha Khraïef, Ali Douagi ou Tahar Haddad. Snoussi publie l'année suivante son Anthologie de la littérature tunisienne contemporaine en arabe (1928) où il consacre pas moins de trente pages à Chebbi qui y rédige 27 poèmes.

Les poèmes de Chebbi sont également publiés dans le supplément littéraire du journal En Nahda. Il milite au sein de l'Association des jeunes musulmans et est élu président du récent comité des étudiants, dans un climat de contestation de l'enseignement zitounien qui agite alors la capitale et qui va jusqu'à des menaces de grève. En tant que membre du conseil de réformes, conseil composé d'étudiants, il insiste . Il rédige alors un Cahier des revendications des étudiants zaytouniens.. Ayant terminé avec succès ses études secondaires à la Zitouna en 1928, il s'installe à l'hôtel et s'inscrit en cours de droit à l'École de droit tunisien.

Il fréquente désormais les réunions et les cercles littéraires, et commence à intéresser les milieux intellectuels et artistiques. Il arbore des tenues plutôt dandy : Chebbi ne met généralement pas de chéchia et se rase la barbe — choses que les Zitouniens n'osent faire qu'après l'indépendance —, il s'habille avec élégance et ne porte pas les insignes obligatoires des bacheliers ès sciences théologiques zitouniens.

Conférence retentissante à la Khaldounia Le , à la Khaldounia, Chebbi, avec l'appui du club littéraire de l'Association des anciens élèves du collège Sadiki, tient une conférence retentissante de deux heures sur le thème de  et s'indigne que , manque qu'il explique en ces termes : Contrairement à d'autres civilisations, les légendes ou contes ne se trouvent dans aucun recueil, aucun manuscrit. Ils restent dispersés dans différents ouvrages ou sont transmis par la tradition orale, au point que les rassembler serait très difficile. Son exposé consiste en fait en une rude critique littéraire de la production poétique arabe depuis le premier siècle de l'hégire () qui fait à l'époque scandale.. Le jeune homme de vingt ans, ., surprend par l'originalité de ses idées et l'audace de ses jugements : Les poètes arabes n'ont jamais exprimé de sentiments profonds, car ils ne considéraient pas la nature avec un sentiment vivant et méditatif, comme quelque chose de sublime, mais plutôt comme on regarde d'un œil satisfait un vêtement bien tissé et coloré ou un beau tapis, rien de plus. De plus, il pense que les Arabes , mais il leur reproche qu'au lieu . Chebbi choque par des propos tels que .

Comme l'indique Ameur Ghedira, cette conférence , surtout de la part des conservateurs et des poètes salafistes. Jean Fontaine remarque quant à lui que . Il ajoute que le poète Abou el Kacem Chebbi . Le professeur Mongi Chemli décrit la conférence comme ayant . Chebbi rappelle néanmoins : .. Muhyi al-dîn Klibi, ami de Chebbi, fait le compte-rendu de la conférence en ces termes : Cette conférence avait soulevé un grand écho dans les cercles littéraires de telle sorte qu'on peut dire qu'elle constitue le début de la querelle des Anciens et des Modernes, qu'elle a poussé à une sèche polémique entre les partisans du passé et ceux du renouveau.

Le jour même de cette conférence — qui a lieu pendant le ramadan —, Abou el Kacem Chebbi doit retourner à Zaghouan où son père est gravement malade. Après l'Aïd el-Fitr, il revient à l'imprimerie vérifier l'édition par souscription du texte de sa conférence, qui devient effective en avril. Le livre paraît donc finalement et tous les exemplaires disponibles sont vendus.. Fier du succès qu'il obtient, Chebbi compte éditer un recueil de poésie avec 83 poèmes. Il l'intitule Aghani al-Hayat — plus tard traduit par Les Chants de la vie, Odes à la vie, Cantiques à la vie ou encore Hymnes à la vie. — et le propose par souscription à quinze francs. Toutefois, ce diwan n'est pas publié de son vivant.

Mariage et début de la décadence En , il écrit C'en est trop mon cœur. Vers la fin du mois, son père, mourant, retourne à Tozeur où la famille Chebbi lui rend visite. On suppose que c'est à ce moment-là qu'il promet la main de son fils à l'une de ses cousines, Shahla Ben Amara Ben Ibrahim Chebbi, avec qui Chebbi a deux enfants : Mohamed Sadok, né le , qui devient colonel dans l'armée, et Jalal, né le , futur ingénieur. Son père meurt finalement le . Cette disparition le touche profondément et, le , Abou el Kacem Chebbi lui rend hommage par son poème Ilâ Allah (1929), qui se traduit par À Dieu. Chebbi dit de lui : .

vignette|Portrait du docteur Mahmoud El Materi.