était un poète japonais de la seconde moitié du (fin de l'Ère Shōwa). Né Harumi Sumitaku, il est plus connu sous son seul prénom de plume .
Prêtre bouddhiste diagnostiqué avec une leucémie aiguë à 23 ans, il a consacré au poème court les vingt derniers mois de sa vie. Météore du haïku, au destin littéraire plus bref encore que ceux des mélancoliques tuberculeux Takuboku (1886-1912) et Kajii (1901-1932), Kenshin a laissé 281 haïkus qui ont marqué une génération. Les Japonais l'appellent « le poète du haïku de l'âme ».
Biographie
Enfance (1961-1976) Le printemps de Harumi Kenshin est né le , à Okayama, une ville de taille moyenne du sud-ouest du Japon (environ à l'ouest d'Ōsaka). Bien que le prénom Harumi (« beauté de printemps ») soit habituellement donné aux filles, c'est le sien ; il vient probablementSato 2004. du fait que c'était l'équinoxe de printemps. Premier enfant de la famille, il a une sœur l'année suivante, Keiko. C'est une famille de quatre unie, qui le soutiendra sans faille à chaque tournant de sa vie.
Kenshin lit beaucoup de mangas, en particulier Osamu Tezuka, et pendant longtemps souhaite devenir dessinateur. Il suit des études normales jusqu'à la fin du collège, en . À l'âge de 15 ans, il décide alors de ne pas aller au lycée (ce qui n'était pas obligatoire, bien que 92 % de ses condisciples le fassent à l'époque) mais d'entrer dans la vie active ; il souhaite devenir cuisinier.
Travail (1976-1983) Un été précoce À la mi-1976 (âgé de 15 ans), Kenshin trouve une place de serveur par le centre social d'Okayama ; en parallèle, il suit des cours du soir à l'école hôtelière Shimoda. Il a rapidement une petite amie de cinq ans son aînée, une serveuse de café de 20 ans. Quand elle tombe enceinte, il souhaite garder l'enfant mais elle préfère avorter. Les parents de Kenshin autorisent la jeune femme à venir vivre avec lui chez eux. Le jeune couple y reste en ménage huit mois avant qu'elle ne décide de s'en aller, Kenshin étant absent la journée et les relations étant mauvaises avec sa mère et sa sœur ; leur relation durera encore quelques mois avant qu'elle ne rompe.
En (âgé de 17 ans), il obtient son diplôme de cuisinier. Il travaille dans quelques restaurants, mais ses embauches ne durent pas. En 1980, il obtient par son père un travail dans l'équipe municipale d'entretien des véhicules ; il commence aussi à se passionner pour le bouddhismeChūōkōron 2002..
En , Kenshin entame un cours de bouddhisme par correspondance dont il est diplômé en , et en juillet (âgé de 22 ans) il est ordonné prêtrePrêtre et non pas moine comme on le voit parfois à tort (Kenshin n'étant pas célibataire dans un monastère, mais marié vivant dans la cité) ; quant au terme bonze, il désigne tous les religieux bouddhistes en général, prêtres ou moines. de la branche Hongan-ji de l'école Jōdo shinshū (bouddhisme Shin) du bouddhisme de la Terre pure alias amidismeLe bouddhisme amidiste est le principal courant du bouddhisme au Japon, devant le bouddhisme zen. Le poète Issa, son illustre prédécesseur du , était également amidiste.. C'est lors d'une cérémonie tenue au temple Nishi-Honganji de Kyōto (alias Hompa-Honganji) qu'il reçoit le prénom . Avec un prêt de ses parents, il monte un ermitage.
Trois mois plus tard en , Kenshin se marie avec une femme d'un an sa cadette, ; elle est enceinte d'un mois.
Maladie (1984-1987) Un automne en haïku En (âgé de presque 23 ans), Kenshin est diagnostiqué avec une leucémie aiguë (de type myéloblastique) et doit être hospitalisé à l'hôpital de la ville ; sa sœur Keiko, qui y est infirmière, veillera sur lui. Ses beaux-parents exigent et obtiennent un divorce, bien que sa femme soit enceinte de lui.
Son ex-femme accouche en juin d'un fils, ; le prénom fait écho au sien, et est un hommage à la poésie de Haruki Kadokawa(en anglais) (plus connu comme producteur et réalisateur de films). L'enfant est pris en charge par les parents de Kenshin mais passera la plupart de son temps dans la chambre de son père à l'hôpital.
Kenshin se met au haïku, la forme poétique la plus courte du mondeVoir Bibliographie en français, anthologie 2002, Haiku, 207.. Au lieu de sa forme traditionnelle, dont les codes impliquent un plus long apprentissage, il en adopte la forme libre (détails en section Poésie) : elle est alors minoritaire et peu considérée au Japon, mais offre plus d'expressivité pour qui est dans l'urgence. Il étudie plusieurs représentants notables de ce courant (Seisensui Ogiwara, Shurindō Nomura, Hōko Kaidō, Santōka Taneda qu'il avait lu plus jeune) et tout particulièrement Hōsai Ozaki (1885-1926, en anglais)Kayama 2009., dont il laissera un volume fatigué et annoté des Œuvres complètes. En , il devient membre du groupe de la revue , alors la seule à accueillir le haïku libre.
Début 1985, son état s'est assez amélioré pour qu'il puisse sortir, et pendant quelques mois Kenshin se consacre à la promotion du haïku libre. La revue Sōun n'a accepté que deux de ses poèmes, parus en février, mais en aoûtFujimoto 2008. il participe à la fondation de , la nouvelle revue de haïku libre voulue par , ancien rédacteur de Sōun ; ils deviennent amis. À la fin de l'été, Kenshin doit définitivement retourner à l'hôpital, mais reste en contact avec Fujimoto par cartes postales et téléphone. En décembre, Kenshin fait publier à compte d'auteur un recueil de ses haïkus, Shisaku (litt. « ÉbaucheComme la langue japonaise le permet souvent, le titre joue sur les mots : il est homophone de plusieurs termes dont et . »).
En 1986, Kaishi va publier 96 de ses haïkus, douze par numéro pendant huit mois. En été, Kenshin se lie d'amitié avec , un professeur de mathématiques de l'université d'Okayama qui a remplacé son alcoolismeIkehata 2007. par une passion pour le haïku (et deviendra son éditeur posthume) ; Ikehata le visite deux fois par mois à l'hôpital. En octobre, Fujimoto le voit pour la dernière fois : Kenshin a le visage déformé par les antibiotiques mais est calme devant la mort grâce au bouddhisme et travaille au manuscrit d'un recueil. En novembre, son état se détériore gravement et les visites sont interrompues. Ikehata lui rend malgré tout visite la veille de Noël : Kenshin est déterminé mais si affaibli qu'il ne peut plus écrire et doit dicter ses notes à une femme qui semble avoir été une admiratrice.
Kenshin consacre ainsi les vingt derniers mois de sa vie à son fils, aux visites de ses proches, et aux haïkus.
Décès (07/02/1987) Un hiver précoce Début 1987, la chimiothérapie cesse d'agir en phase terminale : Kenshin souffre de douleurs extrêmes constantes, vertiges, nausées et vomissements de sang. Il garde à la main son manuscrit qu'il a intitulé Inachevé.
Kenshin meurt de sa leucémie aiguë myéloblastique le en fin de soirée à l'hôpital d'Okayama, veillé par sa sœur. Il avait 25 ans et dix mois. Comme la plupart des Japonais, il est incinéré. Sa tombe se trouve au cimetière de sa ville.
Il laisse un orphelin et 281 haïkus. Avec l'aide de ses amis, sa réputation va grandir lentement mais sûrement et Harumi Sumitaku, devenu Kenshin Sumitaku, deviendra simplement Kenshin – les Japonais désignant traditionnellement par leur seul prénom leurs poètes préférésVoir Bibliographie en français, anthologie 2002, Haiku, 227..
Postérité (1987-2001) Un nouvel an En , son ami Ikehata contacte les éditions Yayoi shobō car ils publient déjà les Œuvres complètes de Hōsai dont Kenshin se sentait si proche. En juillet, ils acceptent le projet de publier le recueil posthume des 281 haïkus de Kenshin, Mikansei (trad. Inachevé).
Le pour l'anniversaire de sa mort, l'ouvrage sort. Les médias locaux en parlent, c'est un succès à l'échelle de la ville et son modeste tirage de est vite épuisé et réimprimé en mai.
En 1989, la revue lui consacre une partie de son numéro d'octobre sous le titre .
En 1993, à la date anniversaire des six ans de sa mortOkayama 2002., la municipalité de sa ville natale inaugure un monument à sa mémoire, financé sur des fonds collectés par un comité ad hoc des Amis de Kenshin : une grande pierre commémorative à la manière japonaise, près de laquelle on plante un cerisier pour l'abriter. Elle est située près du pont de KyobashiAkura 2005., sur la rive du fleuve Asahigawa. Le rocher porte simplement un de ses haïkus et son prénom (voir photo et légende en tête d'article).
Vers 2000, la psychiatre Rika Kayama (professeure d'université) tombe par hasard sur les haïkus de Kenshin. Ignorant tout de sa vie, elle juge d'abord sévèrement ce qu'elle prend pour des « lamentations » d'adolescent, mais intriguée et cherchant à en savoir plus, elle deviendra quelques années plus tard l'auteure de la première biographie publiée sur Kenshin.
Célébrité (2002-…) Le printemps de Kenshin Lancée en , une vague commémorative pour les 15 ans de sa mort le fait connaître du grand public : cinq livres sur Kenshin sortent en 2002-2003, dont deux biographies, un livre d'estampes de l'artiste Makoto Matsubayashi et un recueil de textes type Cahier de l'Herne où Kenshin est évoqué par une douzaine de personnalités qu'il a marqué, allant de divers auteurs (comme le poète Ban'ya Natsuishi, l'écrivain Yū Nagashima, le romancier-réalisateur Hitonari Tsuji, le publicitaire Jun Maki) à des célébrités (comme le chanteur Kazuki Tomokawa, l'acteur Shirō Sano, le réalisateur Sōgo Ishii, le catcheur Jinsei Shinzaki). Ce même chanteur Tomokawa lui consacre son vingtième album de folk-rock, Kenshin no ichigeki P.S.F. Records, Catalogue des albums PSFD-8001 à PSFD-8020, <www.psfrecords.com> : « Kazuki Tomokawa / Kenshin no Ichigeki : Screaming folk-poet Tomokawa's twentieth album was inspired by and is dedicated to the memory of Kenshin Sumitaku, a young free-meter haiku poet who died from leukaemia at the age of twenty-five. » — Voir aussi la Fiche album de sur Discogs. (« Un coup de Kenshin », 2002).
Lui qui n'était jamais allé au lycée y entre au programme de littérature des livres scolaires. En 2007, pour les vingt ans de sa mort, sort une troisième biographie. En , la télévision publique japonaise NHK lui consacre un documentaire : ; multidiffusé à des heures de grande écoute (un mardi de à , et un dimanche de à ), il achève de le faire connaître nationalement.
Ses biographes l'ont surnommé « le poète qui ne faisait que passer » (jinsei o kakenuketa shijin, litt. « le poète qui est passé en courant à travers la vie », en 2002) et « le poète qui n'avait pas le temps » (ikiisogi no haijin, litt. « le haïkiste à la vie pressée », en 2007) ; les Japonais l'appellent , c'est-à-dire « le poète du haïku de l'âme ».
Poésie
Quelques mois avant sa mort d'une longue maladie, l'écrivain chilien Roberto Bolaño notait : « Écrire sur la maladie, surtout si l'on est soi-même gravement malade, peut être une torture. [...] Mais cela peut être un acte libérateur. » (Littérature + maladie = maladie, 2003)Bolaño, Roberto (2004), Littérature + maladie = maladie (Literatura + enfermedad = enfermedad, 2003), dans Le Gaucho insupportable (trad. Robert Amutio du recueil El gaucho insufrible, 2003), Paris, éd. Christian Bourgois, 2004 ; rééd. 2008, coll. « Titres » 73, , 142.. La poésie de Kenshin gravite essentiellement autour de son expérience de la maladie et de la souffrance, en utilisant principalement la forme libre du haïku (selon le jiyū-ritsu, rythme libre, et le muki, hors-saison) : elle suit rarement les règles traditionnelles comme les 17 syllabes japonaises segmentées en 5-7-5 ou le mot de saison, et peut s'autoriser métaphore ou subjectivité selon ses propres nécessités.
Des haïkus relativement traditionnels sur la nature ou les saisons font certes partie de son répertoire :
Mais déjà le premier esquisse une métaphore, et le second mis en contexte évoque ce dont le malade n'est plus capable ; de fait, le thème de la maladie les contamine le plus souvent :