Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, né le à Paris, où il a été guillotiné le , est un magistrat, botaniste et homme d'État français.

Il est particulièrement connu pour le soutien qu'il apporta, en tant que chef de la censure royale, à la publication de l'Encyclopédie de Denis Diderot et d'Alembert. Il fut un des défenseurs de Louis XVI à son procès ; il fut considéré comme ennemi de la patrie et périt guillotiné.

Biographie Issu de la famille de Lamoignon, une importante famille de la noblesse de robe parisienne, il est le fils de Guillaume de Lamoignon de Blancmesnil et de Anne Élisabeth Roujault. Son père fut successivement président à mortier au Parlement de Paris, premier président de la cour des aides de Paris et chancelier de France à partir de 1750.

Par sa tante paternelle, il s'apparente à la maison de Nicolaï.

Magistrat vignette|Estampe de Lamoignon de Malesherbes par Charles Levachez (musée de la Révolution française). Nommé substitut du procureur général du parlement de Paris en 1741, Malesherbes est successivement conseiller en 1744, premier président de la cour des aides de Paris en 1750 à la suite de son père et directeur de la Librairie de 1750 à 1763., c'est-à-dire responsable de la censure royale sur les imprimés, poste dont il se sert pour soutenir lEncyclopédie..

Ainsi, lorsque le privilège des éditeurs de l'Encyclopédie est révoqué et que le parlement ordonne la saisie des papiers de Diderot, Lamoignon de Malesherbes le fait avertir secrètement. Diderot, consterné, court chez lui. .

En 1769, le père de Malesherbes, chancelier de France, donne sa démission à l'âge de 87 ans et sa charge est reprise par Maupeou, qui cumule ainsi les deux fonctions. Au cours de l'année 1770, Malesherbes, soucieux du bien-être du peuple, ne cesse de délivrer, comme Président de la Cour des Aides, des remontrances au Conseil du Roi pour s'opposer aux taxes nouvelles et à des édits fiscaux, mais aussi plus particulièrement, aux mesures répressives prises par les collecteurs d'impôts..

Affaire Monnérat

Pendant toute l'année 1770, de nombreuses remontrances sont émises par la Cour des Aides concernant la prolifération d'impôts temporaires qui, au lieu d'être supprimés, sont prorogés par le gouvernement, sans formalité d'enregistrement par le Parlement.

Cette année-là a lieu l'affaire Monnérat, un marchand de Limoges accusé de contrebande. Après 20 mois d'incarcération, son innocence est reconnue, il est libéré. Devant la Cour des Aides, il demande réparation aux fermiers généraux, ce qui lui vaut une nouvelle arrestation, à la demande de l'abbé Terray, contrôleur général des Finances depuis décembre 1769.

Le Président de Malesherbes prend l'affaire en main et fait arrêter le fermier général qui avait exigé et obtenu une lettre de cachet contre Monnerat. L'affaire remonte jusqu'au Conseil du Roi, qui prend parti pour le fermier général et la Cour des Aides rédige une remontrance. Quittant le domaine fiscal qui est de sa compétence, Malesherbes se livre à une critique forte d'une justice expéditive, fondée sur les lettres de cachet, et met en lumière le risque d'établir "l'autorité arbitraire" si le Conseil du Roi ne respecte pas les attributions de la Cour des Aides, mais aussi celles du Parlement et de la Chambre des Comptes :

Affaire du parlement de Bretagne Le procureur général du Parlement de Bretagne, Louis-René Caradeuc de La Chalotais, divertit les membres du Parlement en racontant que le duc d'Aiguillon, chargé des fortifications et de la défense côtière en Bretagne, n'a pas, comme il le prétend, repoussé une attaque britannique à côté de Saint-Malo, mais que, pendant cet assaut, il s'était réfugié dans un moulin et y avait livré une autre bataille, galante cette fois, avec la meunière, bataille où il s'était plus couvert de farine que de gloire militaire. Rapportée à Versailles, l'affaire fait grand bruit et le procureur général est enfermé à Saint-Malo, puis à la Bastille.

Pour l'honneur de la Bretagne, une guerre s'allume entre le roi et les gens de robe siégeant à Rennes. Le parlement de Rennes exige la punition du vrai coupable, le duc d'Aiguillon, et la libération de La Chalotais. En juillet 1770, le Parlement rennais innocente officiellement le magistrat et condamne le duc d'Aiguillon à se démettre de sa charge « jusqu'à ce qu'il soit purgé des soupçons qui entachent son honneur ».. Huit magistrats bretons se rendent en audience auprès du roi pour affirmer leur décision. Deux des huit magistrats sont arrêtés par les mousquetaires à la fin de l'audience accordée par Louis XV. Cela démontre un haut degré de violence verbale.

Malesherbes ne peut pas rester indifférent à ces tensions, le parlement de Bretagne exerçant aussi la compétence d'une juridiction secondaire de la Cour des Aides. En sa qualité de Président de cette Cour des Aides et fier de sa qualité de fils du chancelier de France, il rédige une nouvelle remontrance qui s'ajoute à celles déjà rédigées. Dans cette dernière rédaction, on lit des phrases qui posent, de façon révolutionnaire, le principe de l'indépendance du pouvoir judiciaire :

« Quelle serait la sûreté des citoyens si les magistrats de qui dépendent leur fortune et leur vie avaient à craindre sans cesse le ressentiment des dépositaires de l'autorité arbitraire ? »..

Le Conseil du Roi ayant cassé tous les arrêts du Parlement de Rennes et notamment les arrêts qui s'élevaient contre les lettres de cachet ayant amené à l'arrestation des deux magistrats bretons, la contestation se généralise, et le Parlement de Paris se saisit de l'affaire. À l'aube du , le roi se rend directement au Parlement et intime l'ordre aux parlementaires de ne plus se mêler des événements bretons. Le chancelier Maupeou a l'idée d'isoler les Parlements les uns des autres et escompte leurs désaccords et, finalement, leur soumission. Début décembre, Maupeou produit un édit retirant aux Parlements le contrôle politique qu'ils se sont attribué, mais, à son tour le Parlement de Paris rédige une remontrance contre cet édit. C'est l'épreuve de force.. Le , par la procédure d'un lit de justice qu'il préside, le souverain impose son édit, dit Édit de discipline.

Maupeou, membre du Conseil du Roi, conseille au roi la fermeté envers les parlements dans les séances royales (avril, juin, décembre 1770). L'édit de discipline interdit au parlement de Paris de s'unir aux autres cours souveraines du royaume et limite le nombre des remontrances avant l'enregistrement, mais le Parlement de Paris suspend ses séances. C'est l'épreuve de force.

Disgrâce de Choiseul vignette|left|Le duc de Choiseul. Le duc Étienne-François de Choiseul, arrivé à la tête du gouvernement grâce à l'appui de l'ancienne favorite du roi, la marquise de Pompadour, hésitait à sévir contre les remontrances et les empiétements des parlementaires sur le pouvoir royal. Favorable aux « philosophes » et aux Encyclopédistes comme son ancienne protectrice, le duc plaidait la clémence auprès du roi.

Cependant, à la cour de Versailles, la marquise de Pompadour était remplacée par une nouvelle favorite, la comtesse du Barry, soutien du garde des sceaux. Maupeou, protégé par la comtesse du Barry et partisan d'un gouvernement fort, s'oppose à Malesherbes lors de l'affaire Monnerat et lors de l'affaire du Parlement de Bretagne. Il s'oppose aussi, au sein du Conseil du Roi, au duc de Choiseul. Profitant d'une prise de position inopportune de Choiseul en faveur de l'Espagne contre l'Angleterre dans l'affaire des Malouines, et d'un nouveau risque de guerre avec cette dernière, l'opposition à Choiseul l'emporte.

« La veille de Noël, le Roi, d'une pâleur qu'on a rarement vue chez lui, convoque Choiseul et lui signifie sa disgrâce. En quelques mots secs, il l'invite à se retirer immédiatement sur ses terres de Chanteloup. La mesure d'éloignement frappe aussi son cousin Praslin. ».

En cette fin d'année 1770, le duc est remplacé par un triumvirat de ministres, le duc d'Aiguillon lui-même, ministre des affaires étrangères et de la guerre, à l'origine de l'Affaire du Parlement de Bretagne ; l'abbé Terray, seigneur de la Motte Tilly, Contrôleur général des finances, surnommé par ses ennemis, à l'origine de l'affaire Monnerat ; et Maupeou lui-même, garde des sceaux, opposant farouche de Malesherbes.

Pouvoir des Parlements et pouvoir du Roi La séparation des pouvoirs est une invention de Montesquieu, qui, dans L'Esprit des Lois (1748) en a établi la doctrine. Toutefois, en opposition à cette création laïque de trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, l'Ancien Régime repose sur « la tradition française, qui confiait au roi tous les pouvoirs et qui trouvait dans la modération paternelle du monarque une garantie suffisante de la liberté légitime des sujets ».. Souverain, le roi de France contrôle en principe les trois pouvoirs : le législatif, d'où l'adage « Que veut le roi, si veut la Loi », l'exécutif, d'où l'instauration d'un Conseil du Roi, ou Conseil d'État, ou Conseil privé, le judiciaire enfin, car « il n'y a pas de souveraineté où il n'y a pas le droit et le devoir de rendre la justice ». La puissance souveraine n'a rien de commun avec la tyrannie, selon les propos de Louis XV lui-même, « son caractère propre est l'esprit de conseil, de justice et de raison », mais la justice est un des attributs premiers du roi. Au cours du sacre, avant de recevoir le sceptre et la main de justice, le prince jure solennellement d'accorder à ses peuples paix, justice et miséricorde.

Sans que le roi renonçât à son pouvoir judiciaire, il s'opéra une séparation des organes judiciaires. Pour les anciens juristes existaient en France deux formes de justice royale : la justice retenue et la justice déléguée. On appelait justice retenue l'usage fait par le monarque en personne de son pouvoir judiciaire. C'est ce qui permet par exemple à Louis XIII d'ordonner la mise à mort de Concino Concini et à ses successeurs l'usage des lettres de cachet. On appelait justice déléguée celle accordée aux cours et tribunaux. Entre les deux, le Conseil du Roi est à la fois exécutif et judiciaire, comme Conseil privé ou Conseil d'État préparant les lois, composé de trente conseillers d'état et de quatre-vingts maîtres des requêtes, et comme Cour de Cassation..

La justice déléguée est celle des institutions judiciaires qui est libre et indépendante. Les Parlements, qui étaient à la fois les cours d'appel et les cours d'assises, avaient un droit d'enregistrement des lois et actes royaux, renforcé par le droit de présenter à leur sujet des remontrances. Ce rôle est un rôle politique qui les amène à s'opposer à la loi, voire au roi lui-même. C'est le cas durant la Ligue, la Fronde et vers la fin du règne de Louis XV. Les parlementaires ne pouvaient le faire que parce que les charges étaient inamovibles. Ces charges étaient vénales et les parlementaires jouissaient d'une totale autonomie. Une fois installé dans son office, le magistrat français d'Ancien Régime n'avait pas à se préoccuper des volontés, désirs ou caprices du roi, des ducs, des princes ou des ministres. La vénalité des offices expliquait et fondait son indépendance. Les Parlements, au nombre de onze en 1770, étaient divisés en chambres, chaque chambre était présidée par un Président seul autorisé à porter un mortier, toque de velours noir rehaussée de deux galons dorés, et l'ambition de chaque conseiller était de devenir un jour président à mortier.

Pour bien faire comprendre l'indépendance des parlementaires, l'historien de l'Ancien Régime François Bluche, dans son livre Au plaisir de l'Histoire, rapporte cette anecdote à propos de l'affaire du Collier :

Malesherbes, président de la Cour des Aides, publie des textes pour dénoncer l'injustice dans la répression des contribuables, mais il avait aussi à cœur de défendre avec vigueur sa corporation, les parlementaires.

Remontrances vignette|left|René Nicolas de Maupeou.