vignette|Carte utopique de la Nouvelle-France proposée par Charles du Breil de Rays. La colonie libre de Nouvelle-France est une escroquerie organisée par le français Charles du Breil, marquis de Rays, entre 1877 et 1882.

Lancé le , ce projet relayé par de nombreux médias visait à créer une colonie française en Nouvelle-Guinée orientale, qu'aucune puissance coloniale ne possédait. Bien que Charles de Rays n'y fût jamais allé, et qu'il n'y eût rien développé, le projet attira de nombreux souscripteurs attirés par la perspective de gains alléchants et il parvint à lever plus de 9 millions de francs ; il fit partir entre 1879 et 1881 sur quatre navires successifs : le trois-mâts Chandernagor quitte Flessingue le , emmenant une centaine de migrants qui débarquent quatre mois plus tard sur la rive sud de l'île ; mais les colons se heurtent à une nature hostile, à une terre ingrate et sont victimes de maladies, notamment le paludisme, sans compter l'hostilité des Papous. D'autres bateaux suivent : le Génil, parti de Barcelone, arrive à Port Breton en ; lIndia, avec 300 colons italiens ensuite ; le Nouvelle-Bretagne enfin. En tout plus de 570 Européens embarquèrent à destination de Port-Breton, hypothétique siège de la colonie, en fait un lieu inexistant situé à la pointe sud, inhospitalière et non développée, de la Nouvelle-Irlande, dans la baie de Lambom.

Arrivés sur place, les colons sont confrontés à l'absence complète d'infrastructures et à des conditions sanitaires et sécuritaires difficiles ; une centaine meurent d'épuisement, de faim ou de maladie. Ceux qui n'avaient pu quitter par eux-mêmes les lieux sont évacués vers l'Australie en par les Britanniques. Arrêté en en Espagne et extradé en France, Charles de Rays est condamné en 1884 à six ans de prison et francs d'amende par le tribunal de la Seine.

Cette affaire qui fit grand bruit en son temps et fait encore régulièrement l'objet de publications contribua à l'évangélisation de la région par les missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus et accéléra les revendications australiennes et allemandes sur l'archipel.

Le marquis de Rays

Charles-Bonaventure Marie du Breil, marquis de Rays, nait à Lorient le ; il est le fils de Charles Gabriel du Breil, comte de Rays et de Marie-Désirée Prévost son épouse, et le dernier héritier du château de Quimerc'h à Bannalec. Avant de se lancer dans l'entreprise océanienne, Charles du Breil de Rays est un aventurier voyageant avant 1870 en Amérique, au Sénégal où on le trouve à la tête d'un commerce d'huile qui ne lui réussit pas et en Indochine. Chaque fois, il a de nouvelles ambitions et il propose par exemple à Napoléon III un projet de commerce à MadagascarP. de Valamont, 1889 , page9.. Après avoir été éleveur, courtier en arachides et colon dans diverses régions du monde, il rentre en Bretagne, quasi ruiné, en 1869.

Membre du Parti légitimiste, il rêve d'une colonie tropicale où la fortune serait vite assurée aux investisseurs et aux colons et, qu'il conquerrait au nom de Dieu et de la France.

La colonie de Port-Breton

En 1877, le marquis de Rays fait insérer l'annonce suivante dans le Petit Journal du : « Colonie libre de Port-Breton. Terres à cinq francs l'hectare. Fortune rapide et assurée sans quitter son pays. Pour tous renseignements s'adresser à M. du Breil de Rays, au château de Quimark en Banabec (Finistère). »

L'objectif est de tenter d'établir une colonie libre en Papouasie-Nouvelle-Guinée, baptisée pour le projet la Nouvelle-France (sans lien avec les territoires de même appellation en Amérique), devant inclure la Nouvelle-Irlande et une grande partie de la Nouvelle-Guinée et des îles Salomon. L'établissement de la colonie est prévu à Port-Praslin, rebaptisé Port-Breton, en Nouvelle-Irlande, baie reconnue et nommée par L.A. de Bougainville (1768) et visitée par L.I. Duperrey (1823).

Des territoires de son projet de colonie, le marquis de Rays ne connaît que les cartes et les récits des voyageurs tels que William Dampier et Louis Antoine de Bougainville et la tradition familiale ouverte sur le long cours : son grand-oncle, Hilarion-du-Breil-de-Rays-Port-Briand fit le tour du monde avec Lapérouse en tant que second sur la BoussoleP. de Valamont, 1889 , page8.. Le marquis compte s'assurer la possession de ce territoire en vertu du droit du premier occupant, n'ignorant sans doute pas qu'il ne lui sera disputé par personne. Le reste de l'île ne lui appartient pas plus. Ce n'est que plus tard que le commandant du Génil, navire de la deuxième expédition, le capitaine Rabardy, l'achetera moyennant à un chef indigène nommé Maragano, qui occupait un îlot à l'entrée de la baie et prétendait avoir sur toute l'île des droits qu'il était difficile d'établir.

Des bons sont émis et souscrits mais les choses vont d'abord assez lentement. Le gouvernement républicain n'entend pas soutenir la colonie. Le marquis recherche alors le soutien de l'Église catholique. Il détaille son projet lors d'une conférence à Marseille le : la colonie sera catholique, avec un sol cadastré et des titres de propriété. Chinois, Indiens et Malais fourniront la main-d’œuvre nécessaire. Les indigènes de Nouvelle-Guinée seront christianisés par les moines expulsés de la vieille France.

La marquis déclare cependant que les bons émis par lui ne sauraient avoir qu'une « valeur provisoirement fictive », donnant simplement à l'acheteur des droits aux futurs dividendes de la colonie.

La Société des fermiers généraux de la Nouvelle-France est créée. La Société des sucreries, distilleurs et exploitation agricole et la Société franco-océanienne de commerce et de navigation destinée au transport entre l'Australie et la Chine et, la Société franco-océanienne des mines de Nouvelle-France pour l'exploitation des gisements de cuivre de la Nouvelle-Irlande complètent l'organisation potentielle de la colonie et l'attraction pour les investisseurs.

À dater de cette conférence, l'affaire prend de l'essor. Un journal est créé à Marseille : la Nouvelle France, dont le premier numéro paraît en .

Pendant sept ans, le mensuel comptera huit à douze pages vantant les colonies océaniennes et assurant la publicité des souscriptions puis plus tard, la défense du marquis de Rays. Les illustrations comme les articles promettent un territoire prêt à l'accueil des colons et porteur de promesses de prospérité.

souscripteurs investiront 5 millions de francs dans l’entreprise. Sur cette somme, le marquis de Rays touchera 1,8 million (estimation faite à son procès par le ministère public).

Les expéditions De 1878 à 1882, quatre expéditions sont successivement envoyées à Port-Breton transportant 800 émigrants environ qui ne vont trouver, dans la Nouvelle France, que la misère et la mort.

La première expédition se prépare malgré l'hostilité du gouvernement qui interdit aux agences d'émigration « d'engager des émigrants à destination de la colonie libre de Port-Breton ». Le marquis de Rays ne s'arrête pas à cette interdiction : « à l'abri d'un pavillon étranger, nous vous offrons notre propre drapeau, drapeau de la Bretagne, berceau de notre œuvre commune, celui de la France nouvelle ! ».

Le , un premier navire chargé de 89 colons est expédié vers la nouvelle colonie : le Chandernagor, voilier de 800 tonneaux, capitaine Mac Laughlin, armé et équipé au Havre, mais parti de Flessingue à cause de l'attitude hostile du gouvernement.

Le Journal du Havre du dans un article d'Émile Prat annonce le départ du Chandernagor le pour Anvers et relate les « entraves administratives » et l'absence de « génie colonisateur » de la France, une « réglementation poussée à l'excès (qui) paralyse les forces vives d'une nation ». Les émigrants embarqueront à Anvers et le navire changera de pavillon. En rappelant les opinions légitimistes du marquis de Rays dont il ne faut pas tenir compte, l'auteur salue l'entreprise privée et économique. Le Courrier du Havre du , 1879 publie et critique la circulaire du ministre Tirard et, une lettre de W. Cailleux, capitaine au long cours, qui relate le préjudice tant pour les navigants, les émigrants que les souscripteurs, commerçants industriels.

La traversée est troublée par des rixes entre les officiers de bord et les colons qui protestent contre la qualité détestable de la nourriture et la brutalité des punitions. Après quatre mois en mer, le Chandernagor débarque ses passagers à Port-Breton le . Il lève l'ancre quelques jours plus tard, secrètement, abandonnant les colons avec quinze jours de vivre seulement, emmenant le représentant du marquis de Rays, le baron Titeux de la Croix, entré aussi en conflit avec les colons. A bout de ressources, se rendant compte qu'une colonie est impossible à cet endroit, les émigrants se dispersent dans les îles voisines et tombent sous les coups des indigènes. Une trentaine gagne en pirogue une île où se trouvent des missionnaires anglicans qui les rapatrient en Australie. Sur les 89 colons débarqués à Port-Breton, 27 sont morts et 21 disparusBilan de la première expédition fait par le ministère public au procès du marquis de Rays le 14 juin 1883..

Les autres expéditions vont partir de Barcelone, le marquis de Rays y ayant établi son quartier général.

Un deuxième navire, le Génil, steamer en fer d'environ 350 tonnes, part de Barcelone en avec 135 colons, dont 28 Espagnols qui devaient former la gendarmerie de Port-Breton. Il atteint Port-Breton en , mais la plus grande partie de l'équipage et des passagers ont quitté le navire à Singapour pour protester contre les méthodes disciplinaires et le caractère violent du capitaine Rabardy. Il ne reste que sept colons et vingt-cinq Malais recrutés à Singapour à bord. A Port-Breton, ne demeurent plus que deux colons. Un des sept colons restants raconte : « nous arrivâmes à Port-Breton le , et quelle déception ce fut, notre paradis devint un enfer plutôt qu'une terre promise. Certains passagers étaient si consternés qu'ils pleuraient de désespoir lors de notre entrée dans la rade, on ne vit que la pluie, et quelle pluie. Cette pluie dura quarante-huit heures avant qu'elle ne s'arrête et nous vîmes que nous étions arrivés dans un entonnoir avec si peu de terres arables, pas plus de au bout desquels la colline montait très droit jusqu'au ciel. Nous voyions quelques bâtiments, des taudis, le long du rivage. Un des colons nommé Pitoy était presque fou car il se demandait où se trouvaient les 1800 hectares qu'il avait achetés »Cité par A.W. du Prel, 1996 - Tahiti-Pacifique magazine 59, mars 1996 ..

Avec un effectif si réduit, le capitaine Rabardy reste au mouillage à attendre le troisième navire.

Le troisième navire, l'India, un long steamer en bois, colonel Le Prevost, nommé gouverneur de Port-Breton, représente le plus grand effort fait par le marquis de Rays. Il transporte 329 colons dont 230 Italiens. La moitié sont des femmes et des enfants. Un missionnaire, le R. P. Lanuzel, fait partie de l'expédition. L’India part de Barcelone en et arrive à Port-Breton en octobre. Les colons sont débarqués et installés dans une grande maison de bois, la Grande-Maison. Vers la fin novembre, Le Prevost repart pour Sydney faire des approvisionnements avec le Génil, meilleur marcheur que l'''India, ayant pour capitaine sous-ordre Rabardy. Il devait être de retour dans les 40 jours.