Daniel Spoerri, né Daniel Isaak Feinstein, le à Galați (Roumanie) et mort le à Vienne (Autriche), est un artiste plasticien suisse d'origine roumaineWieland Schmied et Daniel Spoerri, Daniel Spoerri: Coincidence as Master = Le Hasard comme maître = Der Zufall als Meister = Il caso come maestro, Bielefeld, Germany, 2003, .. Il est l'un des représentants les plus importants de l'art d'objets, cofondateur du collectif d'artistes nouveau réalisme et il est considéré comme l'inventeur de lEat ArtWolf Stadler, Lexikon der Kunst, 1994, . (« art du manger »).

Il est surtout connu pour ses « tableaux-pièges », un type d'assemblage dans lequel il capture un groupe d'objets, tels que les restes de repas consommés par des individus, y compris les assiettes, l'argenterie et les verres, qui sont fixés à la table ou au tableau, qui est ensuite fixé sur un mur. Il est également distingué pour son livre, Topographie anecdotée du hasard, analogue littéraire de ses images-pièges, dans lequel il a cartographié tous les objets situés sur sa table à un moment donné, décrivant chacun avec ses souvenirs personnels évoqués par l'objet.

Biographie Jeunesse Daniel Spoerri naît le 27 mars 1930, à Galați, en Roumanie. Bien que son père, Isaac Feinstein, un libraire juif, se soit converti au christianisme. après l'entrée en guerre de la Roumanie aux côtés du Troisième Reich, il est arrêté et assassiné lors du pogrom de Iași en 1941. Sa mère, une évangéliste baptiste, née Lydia Spoerri, est suisse et peut donc émigrer avec ses six enfants, dont l'actrice Miriam Spoerri et le théologien Theophil Spoerri, en Suisse en 1942, où tous prennent le nom de Spoerri. Les enfants sont placés auprès de différents membres de la famille en Suisse ; Daniel est adopté par son oncle maternel, le professeur Theophil Spoerri, le recteur de l'université de ZurichSchmied et Spoerri, An Anecdoted Topography of Chance (Re-Anecdoted Version), New York, 1966, .Theophil Spoerri, Lydias Dankhefte: Ein Sohn auf den Spuren seiner Mutter, Theodor Boder Verlag, Mumpf (Suisse), 2014, 304 pages , . Theophil Spoerri, Lydias Dankhefte: Ein Sohn auf den Spuren seiner Mutter, Theodor Boder Verlag, Mumpf (Suisse), 2014, 304 pages , , sur books.google.fr..

Après avoir terminé un apprentissage commercial, Spoerri travaille entre autres comme libraire, vendeur de fruits et photographe. Daniel Spoerri rencontre Jean Tinguely à Bâle en 1949. À cette époque il fait la connaissance de Max Terpis, qui lui conseille d'étudier la danse qu'il apprend de 1949 à 1954, à l'école de danse de l'Opernhaus (Zurich) et lors de différents stages, notamment avec la danseuse Olga Preobrajenska et, à Paris, avec le mime Étienne Decroux. Il commence ensuite une carrière de danseur au théâtre municipal de Berne (1954-1957), dont il devient premier danseur, avant de se consacrer au théâtre comme acteur, mime et décorateur.

Il met en scène plusieurs pièces d'avant-garde dont des pièces de Jean Tardieu, La Cantatrice chauve d'Eugène Ionesco et Le Désir attrapé par la queue, œuvre surréaliste de Picasso. À cette époque, il s'essaie à la réalisation de courts métrages. Il devient assistant metteur en scène au Landestheater de Darmstadt en 1957 où il travaille pour Gustav Rudolf Sellner. Parallèlement, il compose de la poésie concrète dans un cercle de poètes concrets auquel participe Emmett Williams et Claus Bremer. Au cours de cette période, il rencontre un certain nombre d'artistes surréalistes, dont Marcel Duchamp et Man Ray, ainsi qu'un certain nombre d'artistes associés par la suite au mouvement Fluxus, dont Robert Filliou, Dieter Roth. À la fin des années 1950, il épouse Vera MertzSchmied and Spoerri, supra, ; Spoerri 1966, supra, ..

En 1957, il fonde la revue Material, un journal de poésie concrète en collaboration avec Josef Albers, Louis Aragon, Helmut Heissenbüttel, Eugen Gomringer et Dieter Roth.

Éditions MAT En 1959, après sa rupture avec le Landestheater en raison de ses positions sur le théâtre classique, il s'installe à Paris où il crée les éditions MAT (Multiplication d’Art Transformable), une entreprise qui produit et vend des copies d'œuvres d'art construites en trois dimensions par des artistes tels que Marcel Duchamp, Dieter Roth, Jean Tinguely et Victor Vasarely. La première exposition a eu lieu du 27 novembre au 19 décembre 1959 à la galerie Édouard Loeb, rue de Rennes (Paris). C’est sa première tentative de multiplication d’œuvres d’art en dehors des procédés habituels (lithographie, gravure, bronze, tapisserie). L'objectif des Éditions MAT est de produire des objets d'origine dans une série aussi peu coûteuse que possible. L’édition originale d’objets multipliés est limitée a numérotés et signés par l’artiste et tous sont évalués à français (environ aujourd'hui). Chaque multiple d'un « original » introduit inévitablement quelque chose de son créateur et, en tant que tel, gagne un certain « caractère unique ». L'idée est plus importante que la signature personnelle de l’artiste. Les artistes contributeurs sont Yaacov Agam, Pol Bury, Marcel Duchamp, Bruno Munari, Dieter Roth, Jesús-Rafael Soto, Jean Tinguely, Victor Vasarely, Jean Arp, Christo, Enrico Baj… L'idée n'était pas de faire des reproductions dans le sens habituel, mais de faire de multiples originaux, principalement des objets cinétiques, encourageant souvent l'intervention du spectateur. Spoerri réalise un catalogue de la première exposition de l'édition MAT, recensant les différentes œuvres originales des artistes.

L'''Objet Indestructible de Man Ray est l'une des œuvres les plus connues des Éditions MAT. Spoerri est crédité d'avoir inventé le terme « multiples » pour de telles œuvresJudith E. Stein, Art in America, July, 2002Effie Stephano, Multiples:The First Decade by John L. Tancock (review) dans Leonardo, Vol. 7, no. 1 (Winter 1974), ..

« Tableaux-Pièges » et nouveau réalisme Spoerri invente en 1960 ses premiers « tableaux-pièges » en collant sur des planches des objets quotidiens ramassés dans sa chambre d'hôtel, qui acquièrent une présence insolite en passant d'un plan horizontal à un plan vertical. Ce travail le conduit à rejoindre le groupe des nouveaux réalistes lors de sa fondation en 1960 : Il fixe ainsi des étalages du marché aux puces ou des rebuts entassés dans un tiroir. Il présente ses premiers tableaux-pièges au Festival d'art d'avant-garde à Paris. Spoerri fixe un moment défini, en collant les objets (par exemple, les restes d'un repas), tels qu'ils se trouvaient lorsqu'il entreprend le travail.

Spoerri a expliqué plus tard les « tableaux-pièges » comme suit : « les objets trouvés dans des positions fortuites, dans l'ordre ou le désordre (sur des tables, dans des boîtes, des tiroirs) sont fixés (« pris au piège ») tels qu'ils sont. Seul le plan est changé : puisque le résultat s'appelle une image, ce qui était horizontal devient vertical. Exemple : les restes d'un repas sont fixés à la table sur laquelle le repas a été consommé et la table est accrochée au mur. » Son premier « tableau-piège », Kichka's Breakfast est créée à partir des restes de petit-déjeuner de sa petite amie. L'œuvre fait désormais partie de la collection du Museum of Modern Art de New YorkSpoerri 1966, ... Un « tableau-piège » réalisée en 1964, est constituée des restes d'un repas pris par Marcel Duchamp.. Cette œuvre détient le record du prix d'enchères pour Spoerri, se vendant en janvier 2008, suivie de loin par une autre « tableau-piège » de 1972, qui s'est vendue en avril 2008..

Ses trompe-l'œil renouent avec la tradition antique gréco-romaine et se réfèrent à la mosaïque de l'artiste grec Sôsos de Pergame, lasàrotos ṑikos, où sont figurés les débris de festin abandonnés aux dieux..

En 1961, Spoerri est représenté dans l'exposition The Art of Assemblage au Museum of Modern ArtMoMA, Inv.-Nr. 391.1961, consulté le 31 mai 2011. En 1962, il est l'un des six participants à l'exposition Dylaby à Amsterdam.

En 1962, Spoerri rédige sa Topographie anecdotée du hasard, description minutieuse d'objets présents sur la table de sa chambre et évocation de ce qu'elles suggèrent. Il poursuit dans cette démarche de transfiguration du réel avec ses Détrompe-l'œil (1963), dans lesquels des objets du quotidien détournent et mettent en cause l'image à laquelle ils sont ajoutés : par exemple dans La Douche, il fixe une robinetterie de salle de bains sur un tableau représentant un torrent de montagne. Avec Robert Filliou, il propose en 1964 les Pièges à mots, montages visuels qui matérialisent des expressions toutes faites.

Spoerri est l'un des premiers signataires du manifeste créant le mouvement artistique du nouveau réalisme, un mouvement d'avant-garde fondé le 27 octobre 1960 sous la direction de Pierre RestanyAvec Yves Klein, Arman, César, Gérard Deschamps, Jacques Villeglé, Niki de Saint Phalle ; voir New Realism sur centrepompidou.fr.. Son utilisation de la vie quotidienne comme sujet principal de son art reflète son implication dans ce mouvement. Parmi les autres membres fondateurs figurent Jean Tinguely, Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Yves Klein, Jacques Villeglé et Martial Raysse.

Il est en contact avec George Maciunas et Fluxus, un mouvement formé au début des années 1960, Il a été dit que sa Topographie anecdotée du hasard « semble parfaitement incarner des aspects de son esprit »Spoerri, An anecdoted topography of chance, Atlas Press, London, 1995, .. En 1963, il fonde le Dorotheanum – gemeinnütziges Institut für Selbstentleibung (Dorotheanum – un institut d'auto-privation à but non lucratif) dans la galerie Dorothea Loehr à Francfort-sur-le-Main et participe la même année au FESTUM FLUXORUM FLUXUS à l'académie des beaux-arts de DüsseldorfRené Block, Gabriele Knapstein (Konzept): Eine lange Geschichte mit vielen Knoten. Fluxus in Deutschland. 1962–1994. Institut für Auslandsbeziehungen, Stuttgart 1995, ..

Spoerri fusionne l'art et la vie en insistant sur le mouvement permanent et la place du hasard, dont il veut être le « manœuvre ». Son œuvre s'ancre dans la société de consommation mais aussi dans la tragédie de la Seconde Guerre mondiale à laquelle il répond avec un humour noir.

Eat art

vignette|Gâteau de Daniel Spoerri, Ludwig Museum Coblence, 2009. Un thème majeur de l'œuvre de Spoerri est la nourriture ; il appelle cet aspect de son travail Eat Art (« art du manger »). Par exemple, en 1961, il vend dans une galerie d'art de Copenhague des conserves achetées en magasin qu'il signe et tamponne « Attention: Work of Art ». En 1963, il met en scène une sorte de performance artistique à Paris appelée Restaurant de la Galerie J, pour laquelle il cuisine plusieurs soirs. Les critiques d'art prennent le rôle de serveurs, jouant sur l'idée que le critique apporte l'art aux consommateurs et leur donne une compréhension de l'œuvre.

Le 18 juin 1968, Spoerri ouvre le Restaurant der Sieben Sinne (restaurant des sept sens) à Düsseldorf qu'il dirige jusqu'en 1972. Le bar à bières et le bar sont au rez-de-chaussée et le restaurant au premier étage. Les enseignes du palindrome d'André Thomkins sont accrochées sur la façade extérieure.

Le , la Eat-Art-Gallery à l'étage est ouverte où il invite clients et artistes à confectionner des œuvres comestibles comme les personnages en pain d'épices de Richard Lindner ou les sucres d'orge de César. À intervalles réguliers, Spoerri initie divers happenings avec la participation d'artistes contemporains, dont les reliques sont également vendues par l'intermédiaire de la galerie. Il devient célèbre en collant les restes et les plats du repas à la table, tels que le client les avait laissés, pour réaliser des « tableaux-pièges », une forme d'art culinaire. Il collectionne également les recettes de cuisine et imagine des rites gastronomiques extravagants (J'aime les keftédès, 1970)..