Le perfectionnisme, au sens philosophique, est une théorie morale et politique, d'ordre conséquentialiste, cherchant à obtenir la plus grande perfection possible, ou l'excellence, chez un être humain.

Issue de la philosophie anglo-saxonne (Henry Sidgwick, et plus récemment Stanley Cavell), cette éthique est néanmoins liée à la philosophie continentale (notamment à travers la réception de Nietzsche dans le monde anglophone, mais aussi avec la référence à Rousseau). Elle se présente comme une morale concurrente de l'utilitarisme, et a été discutée à ce titre (et refusée) par John Rawls dans sa Théorie de la justice. Une question importante est de savoir dans quelle mesure cette théorie est compatible avec les idéaux démocratiques.

C'est en grande partie la réinterprétation qu'en fait Stanley Cavell qui a mis ces dernières années cette notion en avant, renouvelant les questions de la philosophie morale et de ce que les anglophones appellent la « théorie de la valeur » (Value theory).

Origines

Le perfectionnisme vient de la philosophie anglo-saxonne, mais revient vers la philosophie continentale avec un philosophe américain comme Stanley Cavell qui en renouvelle la notion.

Dans la philosophie anglo-saxonne, le perfectionnisme peut être dit une "éthique conséquentialiste", rivale de l'utilitarisme en deux sens : Dans un premier sens, qui est aussi le plus vaste, le perfectionnisme place au centre d'une théorie de la valeur la persévérance de la volonté à obtenir la plus haute qualité d'un être mental, physique ou spirituel. En première approche, le perfectionnisme se fonderait donc sur une idée ontologique (et individualiste), tandis que l'utilitarisme aurait en vue une morale du bonheur (plutôt grégaire). En un second sens, tandis que l'utilitarisme est une théorie téléologique qui vise la maximisation du bien (ou des biens) du plus grand nombre, le perfectionnisme, lui, a pu apparaître comme demandant la maximisation du bien (ou des biens) de quelques êtres d'exception. Ainsi conçu, le perfectionnisme possède des variantes ou des acceptions diverses. Dans une version "forte", par exemple, qu'a identifiée notamment John Rawls dans sa Théorie de la justice, c'est l'ensemble des institutions d'une société qui seraient entièrement soumises à ce qu'il appelle « la production des grands hommes ». Il devient alors en toute rigueur un conséquentialisme de l'excellence, que Rawls décide d'écarter pour fonder une théorie libérale démocratique.

thumb|right|Jean-Jacques Rousseau, auteur de l'idée de « perfectibilité » comme caractéristique fondamentale de l'être humain. La réception (avec les problèmes de traduction qu'il pose en anglais) de Nietzsche se trouve clairement au centre de cette formulation rawlsienne, qui a une très grande influence sur la pensée américaine. Dans ce contexte (surtout américain), le terme de perfectionnisme fait déjà en soi l'objet d'un débat. Il peut en effet servir d'argument pour invalider des options morales ou politiques (qui peuvent être, par ailleurs, tout à fait justes). Stanley Cavell entend montrer, contre John Rawls, que le perfectionnisme peut (et doit) se concilier avec une pensée démocratique telle qu'on la trouve de façon emblématique chez Ralph Waldo Emerson.

L'anglais (ou l'américain) marque fortement l'histoire et la signification du terme sous le nom de perfectionism. En tant que théorie téléologique (opposé à déontologique) comportant une histoire et un cadre d'argumentation bien particulier, le terme apparaît d'abord ancré dans la théorie morale anglaise, qui s'exporte aux États-Unis avec un auteur comme Henry Sidgwick (lui-même influencé dans une certaine mesure par Matthew Arnold). Mais le terme de perfection lui-même semble comporter un héritage complexe, au confluent de plusieurs langues et de plusieurs traditions (politiques et religieuses). On trouverait ainsi de proche en proche des racines perfectionnistes chez beaucoup d'auteurs auxquels on ne s'attendrait pas (dans la théologie par exemple, mais aussi chez John Stuart Mill, tenu pour un des piliers de l'utilitarisme). Un autre courant plus continental relierait le perfectionnisme à cette idée qu'on trouve chez Rousseau d'une perfectibilité de l'être humain, et à l'idée allemande d'une formation ou d'une Bildung (qu'on trouve chez Herder et qui aura un grand avenir dans la philosophie allemande jusqu'à Nietzsche).

La grande discussion actuelle sur le perfectionnisme consiste à savoir s'il a vocation à être une théorie (morale ou même politique) ou s'il ne serait pas plutôt une dimension de la vie morale (voire esthétique ou intellectuelle) qui traverse la philosophie elle-même. Le perfectionnisme, notamment avec la réinterprétation qu'en fait Stanley Cavell, fait ainsi bouger les lignes du cadre argumentatif de toute une théorie morale (et politique) et plus généralement de ce qu'on appelle en milieu anglo-saxon la Value theory.

Une définition cardinale

Thomas Hurka définit ainsi le perfectionnisme :

Cette théorie morale commence par rendre compte de la vie bonne, ou de la vie désirable en soi. Certaines propriétés, selon elle, constituent la nature humaine ou caractérise l'humanité de façon intrinsèque. Elle affirme ensuite que la vie bonne développe ces propriétés à un degré supérieur ou réalise ce qui est au cœur de la nature humaine. Différentes versions de la théorie peuvent être en désaccord sur les propriétés en question et ainsi se trouvaient en désaccord sur le contenu de la vie bonne. Mais ils partagent l'idée fondamentale que ce qui est bon, finalement, est le développement de la nature humaineHurka, Thomas (1993). Perfectionism. Oxford University Press, ..

C'est une caractérisation qui remonte à Aristote et à sa conception de la vie bonne (eudémonisme). Rapporté à une telle origine, il est intéressant de remarquer que le perfectionnisme ne se réduit donc pas à une théorie morale, puisque chez Aristote justement, c'est le rôle du politique et des structures politiques de promouvoir la vie bonne entre les individus. La polis étant ce qu'il y a de mieux pour promouvoir la vie bonne, elle devrait être choisie parmi les autres formes d'organisation sociale.

On ne peut mieux, sans doute, en évoquer l'exemple qu'en la personne de Socrate à qui Platon fait dire :

Ma seule affaire, c'est en effet d'aller par les rues pour vous persuader, jeunes et vieux, de ne vous préoccuper ni de votre corps, ni de votre fortune aussi passionnément que de votre âme, pour la rendre aussi bonne que possible; oui, ma tâche est de vous dire que la fortune ne fait pas la vertu; mais que de la vertu provient la fortune, et tout ce qui est avantageux, soit aux particuliers, soit à l'ÉtatPlaton. L'apologie de Socrate..

Les perfectionnistes moraux pensent que les questions antiques, telles que « est-ce que je vis comme je devrais vivre? », sont fondamentales. L'exemple antique se poursuit ainsi dans les formulations les plus récentes du perfectionnisme qui rappelle le thème d'une éthique de la vertu qu'on trouve, par exemple, chez Alasdair MacIntyre.

Aux sources de la philosophie morale anglo-saxonne

Henry Sidgwick et le cadre argumentatif

Henry Sidgwick, philosophe anglais, publie en 1874 The Methods of Ethics, qui fournira à la philosophie américaine (universitaire) tout le cadre de son discoursJohn Rawls en 1982 en rédigera l’avant-propos de la réimpression de la dernière édition (datant, elle, de 1907). Y sont introduits tous les termes comme ceux d’« intuitionnisme », de « principe téléologique » versus « principe déontologique » et de « perfectionnisme ». C'est la définition formelle de Sidgwick qui est retenue désormais dans toute discussion morale (et politique) autour du perfectionnisme.

Selon Sidgwick, les trois sources du discours éthique s’enracinent sur les distinctions que nous donnent les faits de la conscience et de l’expérience. Il repère trois « méthodes » (d'argumentation ou de justification de nos fins éthiques) qui remontent à ce qu’il conviendrait d’appeler trois sources bien distinctes de la moralité :

Les raisons communes et ultimes sont parfaitement identifiées, selon Sidgwick, et se rangent donc en trois catégories que sont les notions (1) du bonheur (2) de l'excellence ou la perfection (comprenant la vertu ou perfection morale comme son élément déterminant), considérées comme fins ultimes, et (3) le devoir en tant qu’il est prescrit par des règles inconditionnées. Ayant repéré trois méthodes (ou système de justifications) principales qu’il appelle « hédonisme psychologique (ou « égoïste ») », « intuitionnisme », « hédonisme social », l'objet de the Methods of Ethics est de les confronter les unes aux autres, de les mettre en balance dans une forme de délibération. Il y a chez Sidgwick une pluralité de fins dernières dont il ne discute pas la validité mais qu’il fonde sur un point de vue sur l’homme empirique conscient, sentant et agissant. Parmi les fins ultimes, il y a deux fins qui commandent deux méthodes différentes. La Perfection (appelée aussi Excellence) d’un côté et le Bonheur de l’autre. En ce qui concerne le Bonheur, le système se distingue en deux : c’est la différence entre l’"Hédonisme social" et l’"Hédonisme égoïste". Le Perfectionnisme, lui, fonde ses raisons ultimes dans l’être conscient, il se présente son idéal devant lui comme celui du développement de l’être conscient considéré comme un être permanent qui est l’être humain, tandis que les morales du devoir ou du bonheur-plaisir fondent leurs notions ultimes selon une autre distinction qui a en vue l’action ou le sentiment, toutes choses qui appartiennent à ce que Sidgwick appelle le flux de l’expérience consciente .

Le perfectionnisme est parfaitement placé chez Sidgwick, même si on sent qu'il est destiné à rester progressivement à l'arrière-plan des questions analytiques. Le débat se concentre sur l'intuitionnisme kantien, qui l'amène à pointer le défaut de relation entre le bonheur personnel et le bonheur général. Si l’hédonisme social s’avère supérieur à l’intuitionnisme selon lui, il ne trouve aucune supériorité argumentative de cet « hédonisme social » sur l’« hédonisme égoïste ». Il lui manque toujours quelque chose comme une intuition éthique fondamentale dès lors, comme il le dit, qu'il n’est pas près de succomber à ce qu'il appelle un « héroïsme aveugle ».

John Rawls et le rejet politique du perfectionnisme Chez John Rawls, non plus, qui reprend tout ce cadre argumentatif, le perfectionnisme n'est pas un bon candidat à sa Théorie de la Justice. Au paragraphe 50 de la Théorie de la Justice, il fait porter à Nietzsche ce qu'il appelle la version forte du perfectionnisme inacceptable du point de vue d'une théorie démocratique non élitiste.

Cette interprétation dans le fil d'un portrait d'un Nietzsche élitiste (perfectionniste "par excellence") est très populaire aux États-Unis. Le procès, par exemple, de 1924, dit "Leopold et Loeb", eut un important impact sur la culture populaire. Darrow invoque dans sa plaidoiriehttp://www.law.umkc.edu/faculty/projects/ftrials/leoploeb/darrowclosing.html pas moins de quinze fois le nom de Nietzsche à décharge. C'est l’influence de la philosophie de Nietzsche sur la jeunesse impressionnable de ses clients qui est invoquée pour expliquer leurs horribles crimes. Les accusés inspirèrent nombre de films, de fictions et de pièces de théâtre telles que la pièce de 1929 intitulée The Rope (La Corde) repris dans le film de Hitchcock de 1948 du même nom.