Les enfumades sont une technique utilisée par le corps expéditionnaire français durant la conquête de l'Algérie, en 1844 et 1845Usage de l'expression « enfumades d'Algérie » dans la littérature francophone.. Le terme d'« enfumades » est souvent associé à Bugeaud bien que Cavaignac ait eu antérieurement recours à cette pratique Benjamin Stora, Algeria, 1830-2000: a short history, université Cornell, 2001, ; l'expression utilisée en anglais est smoke out..
La technique consiste à asphyxier des personnes réfugiées ou enfermées dans une grotte en allumant devant l'entrée des feux qui consomment l'oxygène disponible et remplissent les cavités de fumée. Les populations ainsi annihilées, dont des femmes et des enfants, représenteraient des « tribus » entièresOlivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer : Sur la guerre et l'État colonial, Fayard, 2005, ., soit des milliers de victimes James Henry Chapin, From Japan to Granada: Sketches of Observation and Inquiry in a Tour Round the World: 1887-8, Bibliolife, 2009 (édition originale 1889), . Gerald De Gaury, Travelling gent: the life of Alexander Kinglake (1809-1891), Routledge & Kegan Paul Ltd., 1972, pages 192-93..
Enfumades des Sbéhas (11 juin 1844) Selon Lefeuvre, Canrobert évoque un précédent, auquel il a personnellement participé, un an auparavantL'enfumade des Sbehas date de 1844. Commentant l'enfumade par Pélissier contre les Ouled Riah de juin 1845, Pellissier de Reynaud écrit : « Il eut alors recours à un moyen extrême, employé l'année précédente par le colonel Cavaignac, dans une semblable occurrence... » — In Annales algériennes - Nouvelle édition de 1854 - , page 168. L'affaire était passée inaperçue, car la presse était focalisée sur les événements aux frontières du Maroc..
Doctrine Bugeaud À Orléansville, le , à la suite de la première enfumade, le général Bugeaud, commandant en chef, conseille ceci à ses subordonnés pour réduire les partisans de l'émir Abd El Kader peuplant la région du Chélif :
Enfumades du Dahra (18 juin 1845)
Du 18 au , une semaine après la déclaration de la doctrine Bugeaud, le lieutenant-colonel Pélissier fait périr par asphyxie quasiment toute une tribu (les Ouled-Riah, alliés au cheikh Boumaza), qui avait trouvé refuge dans les grottesLes sources parlent d’une grotte à plusieurs entrées, ou de plusieurs grottes. de Ghar-el-Frechih près de Nekmaria dans le massif du Dahra. Ce sont entre 700 et , selon les sources, guerriers, mais aussi femmes, enfants et vieillards, qui moururent après que Pélissier eut fait allumer de grands feux devant les entrées des grottes. Il n'y eut que quelques survivants.
Dans son livre, P. Christian laisse la parole à un témoin :
« Voici d’autres détails que met sous nos yeux une lettre particulière, adressée à sa famille par un soldat de la colonne Pélissier. » Suit un récit des événements qui se termine par : « Quelle plume saurait rendre ce tableau ? Voir, au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes françaises occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux ; le craquement des rochers calcinés s’écroulant, et les continuelles détonations des armes ! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d’hommes et d’animaux ! Le matin, quand on chercha à dégager l’entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa des yeux les assaillants.
J’ai visité les trois grottes, voici ce que j’y ai vu.
À l’entrée, gisaient des bœufs, des ânes, des moutons ; leur instinct les avait conduits à l’ouverture des grottes, pour respirer l’air qui manquait à l’intérieur. Parmi ces animaux et entassés sous eux, se trouvaient des femmes et des enfants. J’ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d’un bœuf. Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme, il était facile de le reconnaître, avait été asphyxié, ainsi que la femme, l’enfant et le bœuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal.
Les grottes sont immenses ; on a compté hier sept cent soixante cadavres ; une soixantaine d'individus seulement sont sortis, aux trois quarts morts ; quarante ont pu survivre ; dix sont à l'ambulance dangereusement malades ; les dix derniers qui peuvent se traîner encore ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus ; -- ils n'ont plus qu'à pleurer sur des ruines ! »P. Christian, L'Afrique française, l'empire de Maroc et les déserts de Sahara, Paris, A. Barbier, 1846, (sur Gallica) La partie consacrée à cet événement commence . “P. Christian” est, selon http://data.bnf.fr/12327453/p__christian/, le “pseudonyme de : Pitois, Christian, Jean-Baptiste. - Historien, bibliographe et journaliste. - Fut attaché à la bibliothèque du Ministère de l'instruction publique et secrétaire particulier du maréchal Bugeaud. - Collaborateur de Charles Nodier, à la bibliothèque de l'Arsenal”....
Réactions
Ce massacre suscita une vive indignation en France et en Europe. Le journal anglais Times du écrit : « Il est impossible de réprimer la plus forte expression de l'horreur et du dégoût à propos des atrocités d'un acte commis par le général Pélissier, commandant un détachement français en Algérie... Ceci n'est pas une guerre mais le massacre d'une population par celui qui a assumé le pouvoir de gouverner cette région, un monstre qui déshonore son pays, son époque et sa race. »
François Maspero relate dans L’Honneur de Saint-Arnaud (1993) le débat qui eut lieu à la Chambre des Pairs, le , quand Napoléon Joseph Ney, prince de la Moskowa et militaire lui aussi, s’emporta :
« Messieurs, un journal qui se publie en Algérie, l’Akhbar, contient le récit d’un fait inouï dans notre histoire militaire. Un colonel français se serait rendu coupable d’un acte de cruauté inexplicable, inqualifiable, à l’égard de malheureux Arabes prisonniers. Je viens demander au gouvernement français de s’expliquer sur ce fait. » Et il donne lecture de l’article : « Il vient d’arriver dans le Dahra un de ces événements qui contristent profondément ceux qui en ont été témoins, même lorsqu’ils en ont compris l’affreuse nécessité... Le colonel Pélissier s’occupait à poursuivre les Ouled-Riah, tribu qui n’a jamais été soumise, parce que les pays qu’ils habitent renferment d’immenses cavernes... Suit le récit de l’enfumade des Ouled-Riah. Hommes, femmes, enfants et troupeaux se sont, à l’arrivée de la colonne française, réfugiés dans leurs grottes. On en a fait le siège et, au bout d’une journée, « à bout de patience » face au « fanatisme sauvage de ces malheureux » qui exigeaient, pour sortir, que l’armée française s’éloigne, Pélissier a fait mettre le feu à des fascines disposées aux accès. Le matin, tout est consommé. Cinq cents victimes, dit le rapport officiel. Aux environs de mille, témoignera un officier espagnol présent. Péroraison de l’orateur : « Il est de l’honneur de l’armée comme il est de la dignité du Gouvernement que de pareils faits soient démentis ou désavoués hautement. »Voir aussi le Procès-verbal des séances de la Chambre des pairs, 1845, tome 5, (sur Gallica).
Le ministre de la Guerre, le maréchal Soult, fut contraint de désavouer Pélissier, dans un premier temps.
Il écrivit à Bugeaud, gouverneur-général de l’Algérie, après réception du rapport que celui-ci lui avait adressé : « Ce rapport n’a pas diminué l’impression pénible que j’avais éprouvée à la première nouvelle de cette terrible exécution. Du reste, le sentiment public a été unanime, et, d’accord avec le mien, les journaux en ont été les premiers organes, et hier j'ai été interpellé à ce sujet à la Chambre des Pairs. Je n’ai pu justifier ce fait qui me semble, en effet, bien difficile à justifier. Puisque le colonel Pélissier était encore le 22 devant les grottes, je ne m’explique pas quelle cruelle nécessité l’a empêché d’en bloquer les issues au lieu d’en étouffer les habitants. À en juger par la disposition du terrain, cette opération était très praticable et nous compterions une tribu soumise de plus, une tribu anéantie de moins. »Cité par le général Victor-Bernard Derrécagaix (1833-1915) dans Le Maréchal Pélissier, duc de Malakoff (Paris, 1911) . Dans les pages précédentes se trouve le rapport de Pélissier à Bugeaud.
Bugeaud prit la défense de Pélissier (qui n’avait fait que respecter la méthode préconisée par lui-même) et répondit au ministre : « Et moi, je considère que le respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de se prolonger indéfiniment ».
Bugeaud nomma Pélissier au grade de général de brigade. Il fut ensuite promu général de division en 1850, puis nommé une première fois gouverneur-général de l’Algérie en mai 1851, poste qu'il conserva pendant sept mois.
Par ailleurs, le journal fouriériste La Démocratie pacifique fit paraître les réactions outragées de Charles Pellarin et, plus encore, de Victor Considerant : « Quoi donc ! Vous comparez votre odieuse intervention du Dahra où vous avez suivant votre cynique expression "chauffé et fumé" comme des bêtes immondes une population entière de femmes, d’enfants, de vieillards avec la marche progressive et lente de la disette dans une place assiégée. M. le maréchal Bugeaud est parti en Afrique avec cette belle devise : Ense et aratro [L’épée et la charrue]. Il n’était pas alors question de chauffer des femmes et des enfants dans les terriers où ils se seraient réfugiés. M. le maréchal Bugeaud, et nous croyons qu’il était sincère, parlait en homme qui avait compris la belle et noble mission de gouverneur. Aujourd’hui, il agit en homme qui ne comprend plus que la guerre brutale, la guerre d’extermination et de dévastation, la terreur. Aujourd’hui, voici qu’il rétrograde au-delà de la barbarie et qu’il se glorifie d’emprunter les procédés de guerre les plus efficaces aux sauvages eux-mêmes. Nous aussi, nous sommes tenté de nous réjouir des atrocités du Dahra. Nous espérons que des excès aussi horribles feront enfin ouvrir les yeux et prendre une résolution à la France. Nous verrons bien si la France continuera à souffrir que cette terre d’Afrique qu’elle a entendu conquérir à la civilisation sur la barbarie devienne un atelier de dix mille lieues carrées destiné à exercer ses nobles enfants à des boucheries de chair humaine et à transformer ses régiments de braves soldats en bandes de brigands et de chauffeurs. »La Démocratie pacifique, . Cité par Jean-Claude Dubos, « Victor Considérant et les enfumades de Dahra” (1845), Cahiers Charles Fourier, 20, 2008, http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article742].
C’est un an après les événements que vint la réaction la plus mémorable, celle du député Alphonse de Lamartine, le . Au début de son discours devant les parlementaires, Lamartine précise qu’il entend dénoncer « les débordements de l'autorité militaire », rappelle qu’il « n'[a] cessé de conseiller à [s]on pays depuis 1830, une politique plus réglée, plus modérée qu'elle ne l'a été jusqu'à présent, et qui ne compromettra pas le recrutement, nos finances, l'armée, la puissance et la sécurité de notre pays. » Il poursuit en dénonçant le procédé des razzias et rappelle les propos du général Franciade Fleurus Duvivier : « Depuis onze ans, on a renversé les maisons, incendié les récoltes, détruit les arbres, massacré les hommes, les femmes, les enfants, avec une fureur tous les jours croissante. »
Il arrive alors à ce passage :