L’histoire de la prostitution en France présente des similitudes avec l'histoire de la prostitution dans d'autres pays d'Europe, à savoir une succession de périodes de tolérance et de répression, avec toutefois des particularités telles qu'une relativement longue période de tolérance des lupanars.
Moyen Âge thumb|Carte de France de l'origine des prostituées à Paris, publiée par Alexandre Parent du Châtelet en 1836 dans un ouvrage intitulé De la Prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration.
thumb|Carte des prostituées à Paris, publiée par Alexandre Parent du Châtelet dans son ouvrage De la Prostitution dans la ville de Paris, considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la morale et de l’administration (1836). Tolérance générale Au Moyen Âge, les autorités, que ce soit les municipalités, les seigneurs ou les rois, organisent ou encadrent une prostitution qui s'institutionnalise au , en construisant et entretenant des établissements tenus par des bourgeois ou des ecclésiastiques (notamment des abbessesGages d'une certaine honnêteté, ces abbesses peuvent ainsi éviter certains débordements. Source : aux ) qui payent un bail aux autorités. Alors que leurs volets sont clos, ces bordels publics sont signalés par une lanterne rouge que vient allumer le tenancier de la maison pendant les heures d'ouverture.
De manière générale, les prostituées ne sont pas marginalisées, mais intégrées dans une société où elles ont leur rôle à jouer. Dans les fabliaux, parfois égrillards, du Moyen Âge, les prostituées se font complices d'autres femmes et les aident à se venger des prétendus séducteurs. La cathédrale de Chartres a d'ailleurs un vitrail (Vitrail de la Parabole du Fils prodigue) qui a été offert par les prostituées, de la même façon que d'autres vitraux ont été offerts par d'autres corporationsMadeline H. Caviness. Review of "Les Vitraux Légendaires de Chartres: Des Récits en Images" by Jean-Paul Deremble and Colette Manhes; "Sermo Corporeus: Die Erzählung der Mittelalterlichen Glasfenster" by Wolfgang Kemp. Speculum Vol. 65, No. 4 (Oct., 1990), pp. 972-975.Cathédrale de Chartres: Parabole du fils prodigue.
Dans ce cadre, les réglementations existantes sont souvent municipales, et se bornent à encadrer l'activité : liberté d'activité dans certaines rues ou quartiers ; restrictions aux libertés des prostituées (déplacements, fréquentations) ; vêtements obligatoires afin de distinguer les prostituées des autres femmes (ceinture dorée) ; jours et heures d'activité obligatoires des maisons (de 10 heures à 18 ou 20 heures à Paris du lundi au samediCe type de règlement étant non respecté, le travail de nuit et le dimanche est peu à peu toléré., fermeture durant la messe dominicale et la semaine sainte).
En marge de cette prostitution publique légale, existent des établissements privés moins surveillés (étuves, hôtels et tavernes, bordelages) et une prostitution libérale avec des femmes qui travaillent dans la rue ou vont d’hôtel en hôtel.
Sous Philippe-Auguste, une milice irrégulière, les Ribauds, est instituée vers 1189, à qui on confie la police des filles publiques à Paris. À sa tête, le roi des ribauds régnait sur la prostitution parisienneIl y eut également des rois des ribauds en province ou dans des maisons princières (ainsi, le bourreau de Toulouse s'intitulait roi des ribauds). La milice sera supprimée par Philippe le Bel.
Louis IX essaie dans un premier temps d'interdire la prostitution par une ordonnance de . Pour ce faire, le décret royal prévoit de punir les femmes prostituées"Item soient boutés hors communes ribaudes tant des champs comme des villes et faites monitions ou défenses, leurs biens soient pris par les juges des lieux ou par leur autorité et si soient dépouillées jusqu'à la cote ou au pélicon" in "Les chrétiens et la prostitution" Charles Chauvin. Cerf, 1983. p.31 et les proxénètes"Qui louera maison à ribaude ou recevra ribauderie en sa maison, il soit tenu de payer au bailli du lieu ou au prévôt ou au juge autant comme la pension vaut en un an." Charles Chauvin. Cerf, 1983. p.31. Face à l'impossibilité d'appliquer ce décret, une seconde ordonnance de 1256 va faire jurisprudence en Europe pour réglementer la prostitution: les "ribaudes" sont reléguées hors des murs de la cité et loin des cimetières, des églises, des lieux saints et des lieux de rassemblement.
Répression occasionnelle Cette tolérance générale connait des exceptions : ainsi, Louis IX, au retour de la septième croisade, veut rendre la vie du royaume conforme à la religion et prononce, par une ordonnance royale de 1254, l'expulsion des femmes publiques du royaume. Les prostituées entrent alors en clandestinité, mais le roi subit une forte pression pour rétablir la situation antérieure et l'ordonnance est révoquée deux ans plus tard. En 1269, saint Louis, qui s'apprête à embarquer pour la huitième croisade, demande à nouveau d'extirper le mal du royaume. À nouveau, la clandestinité des prostituées et le désordre créé font fléchir le roi qui fait ouvrir des centres de reclassement pour les femmes publiques à Paris. Le pragmatisme fait d'ailleurs que les filles publiques sont non seulement admises, mais subsidiées pendant la huitième croisade : prostituées sont rémunérées par le roi pour suivre la croisade.
Ancien régime vignette|Étienne Jeaurat, La Conduite des filles de joie à la Salpêtrière, 1755, musée Carnavalet. vignette|Filles de joie arrêtées et tondues à la suite de l'ordonnance de police de 1778, estampe de Jean-Baptiste Huet. vignette|Scène de bordel, France, : dans un salon de réception, une maquerelle, accompagnée d'une jeune prostituée, viennent accueillir un client La période de tolérance se poursuivra jusqu'au , mais le verra le retour à la rigueur. Parmi les facteurs qui peuvent expliquer ce changement, on peut noter l'apparition de la syphilis à la fin du À Naples en 1494, même si des travaux récents remettent en question cet historique traditionnel et la Réforme à laquelle les villes catholiques répondent par le retour à une morale plus rigoureuse.
Dès 1561, l'ordonnance d'OrléansÉtablie à la suite des États généraux de 1560 fait de la prostitution une activité illicite et un nouvel ordre moral déferle sur la France : les étuves et autres bains sont fermés, les maisons publiques deviennent privées, l'activité des prostituées est de plus en plus encadrée, l’emprisonnement ou le bannissement frappent celles qui ne respectent pas les nouveaux interdits.
Même si beaucoup de ces mesures sont assez vite oubliées ou pas du tout appliquées et si le nombre de prostituées ne diminue pas, il y a des nouveautés. Ainsi, en 1658, Louis XIV ordonne d’emprisonner à la Salpêtrière toutes les femmes coupables de prostitution, fornication ou adultère, jusqu’à ce que les prêtres ou les religieuses responsables estiment qu’elles se sont repenties et ont changéJean-Pierre Carrez, La Salpêtrière de Paris sous l’Ancien Régime : lieu d’exclusion et de punition pour femmes dans Criminocorpus, revue hypermédia, Varia. C'est aussi Louis XIV qui crée, en 1667, la fonction de Lieutenant général de police qui sera notamment chargé de la surveillance des mœurs et des filles publiques et qui, par ordonnance du Roi en date du Reglemens et ordonnances du roy pour les gens de guerre tome 5, page 146, ordonne que celles qui se trouveront à moins de deux lieues de Versailles ou en compagnie de soldats auront le nez et les oreilles coupésCette sévérité extraordinaire semble trouver sa source dans un meurtre à la suite d'une rivalité entre soldats, ainsi que dans une tentative de lutter contre la vérole qui ravage les troupes du Roi. Très peu de filles subiront ce châtiment : cinq pendant tout le règne de Louis XIV. Voir ce site. Les mœurs des filles doivent être corrigées par le travail et la piété..
La police a alors tout pouvoir pour réprimer indistinctement la débauche, la prostitution, le libertinage, l'adultère, mais en 1708 et 1713 (ordonnance du sur « les femmes débauchées » qui consacre le délit de prostitution), les conditions de la répression se formalisent quelque peu (Louis XIV étant à la fin influencé par le parti dévot et mettant un terme à sa vie de libertinage) : les dénonciateurs doivent signer leur dénonciation, et une distinction est faite entre la débauche publique d'une part (punie d'amende ou d'injonction de quitter les lieux) et les faits de prostitution d'autre part (bannissement ou emprisonnement). Cette distinction n'aura que peu d'effet : les filles restent soumises au pouvoir absolu du lieutenant de police.
La mort de Louis XIV interrompt la répression : avec Louis XV, la licence revient en force à la Cour et la police des mœurs se borne à encadrer les bordels et surtout, à transformer les tenanciers et maquerelles en auxiliaires de police. L'avènement de Louis XVI signe le retour de la répression : le , une ordonnance du lieutenant de police Lenoir interdit le racolage sous toutes ses formesFaisons très expresses inhibitions à toutes les femmes et filles de débauche de raccrocher dans les rues, sur les quais, places et promenades publiques, sur les boulevards de cette ville de Paris, même par les fenêtres. Le tout sous peine d'être rasées et enfermées à l'hôpital. et la répression s'abat à nouveau sur les filles. Tous les mois, trois ou quatre cents femmes sont arrêtées à Paris. Celles qui peuvent acheter leur liberté en réchappent, les autres sont mises à l'hôpital ou en prison.
À la différence de la monarchie d’Ancien Régime, les révolutionnaires évacuent la prostitution du domaine de la Loi, en se refusant à faire de celle-ci matière à législation. En rupture avec la prolifération des ordonnances royales d’Ancien Régime et leur approche prohibitionniste, les Constituants instaurent, par leur silence dans les principaux codes de loi en 1791, la tolérance de cette activité. Seule la surveillance des lieux de prostitution est prescrite par le Code de police et le proxénétisme des mineurs est réprimé par le Code pénal. au nom de l’atteinte aux bonnes mœurs, catégorie juridique créée par les révolutionnaires : l’exercice de la prostitution lui est libre.
À la fin du à Paris les évaluations de prostituées varient selon les sources. Ainsi Louis Sébastien Mercier, dans son ouvrage Tableau de Paris, estime les prostituées, dites normales au nombre de et les prostituées dites entretenues à . Nicolas Edme Restif de La Bretonne avance le chiffre de prostituées dans son ouvrage Le Pornographe, ou Idées d'un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées… Pour sa part, Alexandre Parent du Châtelet donne le chiffre de dans son ouvrage De la prostitution dans la ville de Paris. Plus récemment, en 1987, l'historienne Érica-Marie Benabou estime les prostituées parisiennes à environ dans son livre La prostitution parisienne et la police des mœurs. Des sortes de guides roses destinés au grand public comme l’Almanach des demoiselles de Paris, de tout genre et de toutes les classes sont publiés.
Époque contemporaine
La tolérance officielle