Pierre Jean Georges CabanisCité généralement sous le nom de Cabanis, on le voit parfois nommé avec l'un de ses prénoms mais, curieusement, pas toujours le même. Au , l'usage était de porter en général 3 prénoms pour les hommes, les deux premiers étant ceux du père ou du grand-père paternel. L'individu se distinguait donc par son dernier prénom. Au , cette habitude s'est perdue, et l'usage s'est inversé, le premier prénom devenant le prénom distinctif le plus important., né le au manoir de Salagnac, à Cosnac (Limousin), et mort le dans le hameau de Rueil, à Seraincourt, est un médecin, physiologiste, philosophe et député français. Influencé par les idées des Lumières, membre de la Société des amis de la Constitution, il est l'un des réformateurs de l'enseignement de la médecine en France.

Biographie

Origine et formation Cabanis est issu d'une vieille famille du Limousin, d'importants propriétaires depuis le , et détenteurs quasi-héréditaires de charges d'avocats auprès de parlements locaux. Son père, Jean Baptiste Cabanis, était avocat, et en tant que physiocrate s'occupait d'agriculture et d'innovations en économie rurale. Il était aussi l'un des collaborateurs de Turgot, intendant en Limousin, de 1761 à 1774.

Cabanis perd sa mère à l'âge de 7 ans, il se montre alors rebelle lors de sa première éducation par des prêtres locaux. À l'âge de dix ans, il est envoyé au collège Doctrinaire de Brive où il passa quatre années (1767-1771), avant d'être renvoyé pour indiscipline. Exaspéré, son père l'envoie à Paris à l'âge de 14 ans, avec une lettre d'introduction de Turgot à son protégé le jeune poète Antoine Roucher.

Auprès de Roucher, Cabanis apprend le goût pour les lettres et la poésie, mais son père ne peut plus le convaincre de revenir à Brive. Il entreprend une traduction d'Homère (chants de l'Iliade) mais il n'obtient qu'un succès d'estime dans les salons parisiens; en 1773, il accompagna le prince-évêque de Wilno à Varsovie en qualité de secrétaire. De 1773 à 1775, il voyagea en Allemagne et en Pologne. Pressé par son père de prendre un état, affecté par ce qu'il considère comme un échec littéraire, il choisit la médecine. gauche|vignette|192x192px|Jean-Baptiste-Léon Dubreuil (gravure par Forestier) En 1777, à Paris, il rencontre le médecin Jean-Baptiste Léon Dubreuil (1743-1785), attaché à l'hôpital de Saint-Germain en Laye. Dubreuil devient son mentor et lui sert de guide pour ses études médicales. Cabanis témoigna lui-même de l'importance du rôle de son maître, avec qui il vécut quelque temps en compagnie de l'écrivain Jean de Pechméja, auteur des passages anti-esclavagistes les plus véhéments de lHistoire des deux Indes.

Initiation aux Lumières Cercle d'Auteuil En 1778, Turgot et Roucher firent en sorte que Cabanis soit admis dans le salon littéraire de Helvétius, de la rue d'Auteuil. L'ambiance était anti-cléricale, favorable aux réformes sociales, et pleine d'enthousiasme pour la révolution américaine. Il y connut Condorcet, Tracy, Lacépède, Chénier... et d'autres hommes marquants qui formeront plus tard la société des idéologues.

Les membres les plus influents dans la vie et la pensée politique de Cabanis sont Mirabeau (dont il sera le médecin et l'écrivain des discours), Siéyès et Du Pont de Nemours.

Helvétius se prit d'un « attachement maternel » (elle était alors âgée de 59 ans) pour Cabanis qui entra dans le cercle très fermé des « invités perpétuels ». Là, il impressionne si favorablement Benjamin Franklin que celui-ci le fait élire comme membre étranger à la Société américaine de philosophie, le , alors même qu'il n'a pas encore publié d'œuvre majeure.

Loge des Neuf Sœurs Le cercle d'Auteuil pouvait aussi recevoir la loge maçonnique des Neuf Sœurs dont Franklin était le vénérable de 1779 à 1781. Cabanis en devient membre à cette période avec Roucher et Garat. Le degré d'association et l'influence de cette loge sur Cabanis n'est pas clair. Selon Staum, la loge des Neuf Sœurs, comme la franc-maçonnerie en général, n'a pas joué un rôle actif et coordonné de groupe politique de protestation sous la Révolution, car de nombreuses loges incluaient des membres conservateurs de la famille royale ou de la haute noblesse.

Les liens privés que pouvait entretenir Cabanis avec tel ou tel membre étaient bien plus importants, car les philosophes et futurs idéologues n'ont pas eu besoin des rituels et discussions internes de la franc-maçonnerie pour élaborer les principes des Lumières. Cabanis retiendra surtout de ces principes, issus de la pensée de Diderot et d'Holbach, celui de l'unité de la nature et de la connaissance (philosophie naturaliste).

Sous la Révolution Il embrasse chaudement les principes de la Révolution à son début. Notamment lors des troubles survenus dans sa région natale du Bas-Limousin (région de Brive et Tulle) durant l'hiver 1789-1790, suivis d'une répression féroce de la maréchaussée. Au printemps 1790, Cabanis soutient la délégation de Brive (commune révolutionnaire) venue à Paris pour défendre sa cause.

En 1790 et 1791, il se lie étroitement avec Mirabeau pour lui prodiguer ses soins dans la maladie qui l'emporta P. Lemay, « La mort suspecte de Mirabeau », Le progrès médical, 1939, , Texte intégral.. Il acquiert alors une notoriété médicale qui le fait accéder à un rôle d'administrateur, plutôt que d'homme politique. Il rejoint un club modéré, le club de 1789, fondé par Condorcet et Sieyès, sans être un membre actif. En fait, il est intellectuellement plus attiré par la réflexion sociale que par l'action politique.

En 1793, Cabanis devient suspect, lors du décret de l'arrestation de Condorcet, pour l'avoir aidé dans sa fuite (qu'il lui aurait aussi donné une dose de poison pour se suicider serait légendaire). La Terreur frappe son entourage direct : le mentor de son adolescence, le poète Jean-Antoine Roucher, est exécuté en 1794. Si Cabanis a été épargné, l'explication la plus plausible est qu'il était respecté pour les soins gratuits qu'il donnait aux pauvres.

Après le 9 Thermidor (), le « cercle d'Auteuil » (ceux qui fréquentaient le salon de Helvetius) assume le rôle dirigeant de la reconstruction des institutions savantes et d'enseignement. Le , Cabanis est nommé professeur d'hygiène de la nouvelle École de Médecine de Paris.

Du Directoire à l'Empire vignette|Charlotte de Grouchy dessinée par sa soeur Sophie de Condorcet, 1785-1795 (musée Carnavalet) Il devient membre de l'Institut de France (Académie des Sciences morales et politiques) le . La période 1796-1802 est la plus marquante de sa carrière philosophique, politique et médicale.

Le , Cabanis épouse Charlotte Félicité de Grouchy (1768 CondécourtArchives départementales du Val d'Oise, 3 E 50 5, registre paroissial de Condécourt 1765-1779, vue 22/105, 2 avril 1768, baptême de Charlotte Félicité de Grouchy. En ligne.-1844), sœur du maréchal de Grouchy et de Sophie de Condorcet. Cabanis et Charlotte vivaient ensemble depuis 1791, en ayant déjà deux enfants.

Élu député au Conseil des Cinq-Cents, il approuve en 1797 le coup d'État du 18 fructidor contre les Royalistes. En 1799, il soutient le coup d'État du 18 Brumaire, par crainte d'un retour des Jacobins (Club du Manège et Club du Panthéon). Les historiens sont partagés sur la question de savoir s'il n'a fait que soutenir le coup d'ÉtatSelon . « Le rôle précis de Cabanis dans le coup d'État n'est pas clair, mais le texte de ses discours sur le 19 Brumaire est suffisamment éloquent »., ou s'il l'a préparé de façon active et efficace.

Il participe à la rédaction de la Constitution de 1799. En 1800, il est appelé au Sénat conservateur lors de sa création (). La même année, Cabanis hérite de la villa de Helvétius décédée en août. Avec de Tracy, il continue à présider un salon à Auteuil, qui se joint à la société des idéologues.

Le , c'est l'attentat de la rue Saint-Nicaise, contre Bonaparte alors premier consul. Attentat royaliste, mais qui sert à Bonaparte pour déporter 120 néo-jacobins innocents, éliminant ainsi une opposition gênante. Cabanis fait partie des sénateurs qui tentent de s'y opposer.

Bonaparte exprime alors son mépris pour les idéologues et matérialistes, car il cherche à renouer avec le Saint-Siège. Dès lors Cabanis se place en opposant discret au régime, il considère que la constitution de 1799 est bafouée. Toujours sénateur, il est absent en séance selon les votes : par exemple, à propos du Concordat ou lors du Consulat à vie. Lorsque le Sénat proclame l'Empire en 1804, Cabanis est absent pour raison de santé.

Il devient membre de l'Académie française (280) le .

Le , déjà de santé fragile, alors qu'il séjournait dans une propriété des Grouchy, situé à Seraincourt (le château de Rueil-Seraincourt), il est atteint apparemment d'une hémorragie cérébrale. Il récupère suffisamment pour aller à la chasse et soigner les pauvres des environs, mais une seconde attaque l'emporte le .

Moins de trois semaines avant sa mort, Cabanis avait reçu ses lettres-patentes l'élevant au rang de Comte de l'Empire. En effet, en créant la noblesse d'Empire à partir de 1808, Napoléon place tous les sénateurs à ce rang.

thumb|285px|Le tombeau de Pierre Jean Georges Cabanis au Panthéon.

Huit jours après sa mort, Napoléon fait transférer son corps au Panthéon de Paris. Selon J.-C. Sournia, ce transfert indiquerait a posteriori le rôle clé de Cabanis lors du coup d'État du 18 Brumaire. L'éloge funèbre fut prononcé par Garat entouré des députations de l'Institut, du Sénat et de l'École de médecine.

vignette|L'inscription sur la tombe de Cabanis, au cimetière d'Auteuil. Même les opposants les plus critiques de Cabanis n'ont guère remis en question les qualités de sa personne. Sa veuve Charlotte voua un culte à sa mémoire jusqu'à sa mort en 1844. Elle repose avec le cœur de son époux au cimetière d'AuteuilJacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, Les Éditions de Minuit, septième édition, 1963, (« A-K »), « Rue Claude-Lorrain », ., près de la tombe de Helvétius.

Contributions philosophiques Défenseur farouche du matérialisme au sein des Idéologues, notamment avec Destutt de Tracy, il prendra tardivement une attitude plus spiritualiste en accordant à la nature une intelligence cosmique.

Cabanis est fortement inspiré par Locke, dont il lut les écrits pendant ses études, et qui le mit sur la voie de la philosophie classique et de la philosophie de son temps, et notamment du sensualisme de Condillac. L'apport original à la postérité de ces deux penseurs sera l'introduction de la physiologie dans la psychologie.

Philosophie de la médecine En 1788, Cabanis achève son Du degré de la certitude de la médecine (qui ne sera publié qu'en 1798), dans un contexte où la médecine est l'objet de critiques publiques. Cette défiance qui remonte à Montaigne et à Molière, se situe aussi dans la lignée de Jean-Jacques Rousseau qui, dans son Émile, montre la médecine comme un obstacle artificiel et corrompu sur le chemin de la nature. À cette époque, l'état de la médecine contraste avec les progrès des sciences mathématiques, physiques et chimiques. Les médecins sont accusés d'ignorance des causes de la vie, des maladies et de l'action de leurs remèdes.

Pour répondre à ces attaques, Cabanis distingue entre l'essence (la connaissance des causes) et le phénomène (ce qui est accessible aux sens). Il se réfère plus particulièrement à Condillac (dichotomie entre les sensations externes et les idées réfléchies par l'intermédiaire du langage). La médecine est science d'observation, basée sur un empirisme néo-hippocratique. Pour expliquer la vie, Cabanis fait appel à un principe vital, analogue au principe de gravitation de Newton. La médecine peut être efficace sans la connaissance des causes premières, comme on peut améliorer l'agriculture sans connaitre le « secret de la vie végétale ».