vignette|redresse=1.25|Groupes ethnolinguistiques de l'Afghanistan (CIA, 1997).
Une ethnie ou un groupe ethnique est une population humaine ayant en commun tout ou partie d'une origine ou d'une ascendance, d'une histoire, d'une mythologie, d'une culture, d'une langue ou d'un dialecte, d'un mode de vie L'appartenance à une ethnie ou ethnicité est ainsi liée à un patrimoine culturel commun, que ce soit la tradition, les coutumes, le rôle social, l'origine géographique, l'idéologie, la philosophie, la religion, la cuisine, l'habillement, la musique Revendiquée par la population concernée elle-même, cette appartenance est alors une définition endogène ; émise par des personnes extérieures à cette population, c'est alors une définition . Les deux définitions peuvent se recouper partiellement ou entièrement (cas de nombreux « peuples autochtones »).
Les plus grands groupes ethniques actuels peuvent comprendre plusieurs centaines de millions de personnes (Hans, Arabes, Russes, Bengalis, Latino-Américains…) et être présents dans plusieurs pays, alors que les plus petits peuvent être limités à quelques centaines, voire dizaines d'individus, et de nombreux pays abritent des groupes ethniques différents. Les plus grandes ethnies ont tendance à former des sous-groupes (historiquement nommés « tribus »), qui avec le temps peuvent à leur tour se séparer en groupes ethniques distincts à travers l'ethnogenèse, mais ce processus serait culturelDenys Cuche, Op. cit. et ne serait pas naturel (comme l'affirme la sociobiologie). Les ethnies issues d'un même groupe initial continuent à parler des langues apparentées et sont groupées en tant que « phylum ethno-linguistique » (Bantous, Latins, Germains, Slaves, peuples iraniens, peuples turcs, Austronésiens…). Le processus inverse, par lequel deux ou plusieurs groupes ethniques s'influencent mutuellement (métissage, syncrétisme, melting pot…) ou bien dissymétriquement (acculturation, assimilation, intégration…) existe aussi.
Toujours discutée en raison des critères de définition qui varient selon les auteurs, les législations et les pays, la notion n'est pas définie clairement, mais est néanmoins largement utilisée (classifications officielles des individus aux droits différenciés, motivations de revendications…).
Étymologie « Ethnie » vient du grec ethnos et dérive de l'un des quatre termes qui, en grec ancien, servaient à désigner les groupes humains : / signifiant « famille, clan, tribu », / signifiant « peuple assemblé, foule », / signifiant « peuple du lieu, citoyens » et / genos (le clan). Ces quatre groupes désignaient les gens de même origine culturelleGilles Ferréol (dir.), Dictionnaire de sociologie, Armand Colin, Paris 2010, . Bien que repéré dès 1787, le mot n'apparaît officiellement dans le vocabulaire scientifique français qu'en 1896, imposé par l'anthropologue Georges Vacher de Lapouge.
L'implication de ce dernier est cruciale : théoricien de l'eugénisme et du racisme biologique, Vacher de Lapouge a utilisé le terme « ethnie » pour classifier scientifiquement les populations. Cela démontre que, dès son introduction en langue française, ce mot n'était pas neutre mais intimement lié aux théories racistes de l'époque.
Définitions Une ethnie tend à être définie par deux attributs principaux : un mythe d'origine et des « marqueurs de frontières ethniques », par exemple linguistiques (isoglosse), culturels (même culte, mêmes coutumes), territoriaux (aire de présence du groupe) et beaucoup d'autres traits caractéristiques tels que l’apparence physique, des styles architecturaux ou vestimentaires, des traditions artistiques comme les ornements personnels, la culture culinaire, les mythes, contes, chants et musiques, l'utilisation de certaines technologies, des activités économiques spécifiques ou un mode de vie général.
Selon certains anthropologues comme James Peoples et Garrick Bailey, tous les individus sans exception ont une identité ethno-culturelle qui fait partie des cinq identités de la personne (les quatre autres étant physico-chimique par son corps, organo-biologique par son appartenance au vivant et à l'espèce Homo sapiens, socio-psychologique par sa personnalité et juridique par le statut qui lui est officiellement reconnu)Jean-François Dortier, Les sciences humaines : Panorama des connaissances, Sciences Humaines Éditions, Paris 1998, Edmond Marc Lipiansky, Psychologie de l'identité : soi et le groupe, Dunod, Paris 2005, sur Psychologie%20de%20l'identit%C3%A9%2C%20Dunod%2C%20Paris%202005&f=falseLaurent Licata, La théorie de l’identité sociale et la théorie de l’auto-catégorisation : le Soi, le groupe et le changement social dans la Revue Électronique de Psychologie Sociale n° 1, pp. 19-33, 2007.. Une même personne peut avoir plusieurs identités ethniques. Les ethnologues russes Lev Goumilev (1990) Cf Goumilev, Lev N. Etnogenez i biosfera zemli, Léningrad, Lgu, 1990, Aleksandr Kouznetsov (1989) Cf. Kouznetsov, Aleksandr I., "O sootnochenii poniatii "obschestvo" i "etnicheskaya obschnost"", Etnograficheskoe obozrenie, 1989, 4, 19-31. et Pavel Belkov (1993)"O metode postroenia teorii êtnosa", Etnosy i etnicheskie processy, 1993, Moscou, Nauka, 48-61. partagent également cette analyse. Pour d'autres spécialistes des sciences sociales, comme les anthropologues Fredrik Barth et Eric Wolf, aucune identité ethnique n'est « naturelle », ni innée, ni identique chez tous les individus qui la partagent : ils la considèrent comme le produit, dans chaque personnalité, d'interactions spécifiques entre cultures différentes, venues d'horizons différents. Selon Max Weber, l'appartenance à une ethnie, ou « ethnicité », est d'abord un sentiment : celui de partager une ascendance commune, que ce soit à cause de la langue, des coutumes, des valeurs, des ressemblances physiques ou de l'histoire (plus ou moins vécue et objective ou bien imaginée et mythologique).
thumb|Femmes « Hmong fleuris » au Viêt Nam en 2004.
L'« ethnicité » est d'usage plus récent, lié à l'évolution du concept d'ethnie. Cette évolution résulte d'une nouvelle approche du concept d'ethnie qui jusque-là était appréhendé comme une réalité objective, sans prendre en compte sa subjectivité. La dimension objective a conduit surtout les anthropologues et les historiens à l'analyser en tant que groupe à travers des critères objectifs tels que la langue, l'histoire commune, le lien d'ascendance et de descendance... C'est l'approche notamment de Paul Mercier. En revanche, la dimension subjective résulte des analyses surtout des sociologues, politologues et psychologues qui saisissent le concept d'ethnie sous l'angle d'identité comme construction sociale, voire politique.
C'est de cette approche subjective que le concept d'« ethnicité » est né, pour saisir les interactions qui aboutissent au sentiment d'appartenance au sein de groupe. C'est l'approche de Max Weber et Guy Aundu Matsanza. Ce dernier considère l'« ethnicité » non seulement comme une construction sociale, mais aussi comme un moyen d'instrumentaliser les luttes sociales et politiques. Cette approche subjective de l'ethnie a permis l'émergence du concept d'« ethnicité » lequel a généré à son tour les notions d'« ethnocentrisme » (parfois synonyme de communautarisme), d'« ethnocide » et d'« ethnisme »…).
L'ethnie est un concept important de l'ethnologie, mais l'approche subjective et les nombreuses instrumentalisations philosophiques et politiques l'ont historiquement rendu imprécis et malléable, au point que sa pertinence même a pu être remise en question ; deux exemples suffiront à illustrer les difficultés d'utilisation : selon Marcel Courthiade, la notion de Roms dont l'URI souhaite faire une nation (plus exactement une nation sans territoire compact) se heurte à la multiplicité des identités traditionnelles des groupes appelés tsiganes/gitans/manouches/bohémiens/gypsies/romanichels et autres noms, qui n’ont ni langue communeIls n'ont pas de langue qui leur soit propre et commune : certains parlent l'une des nombreuses variantes de rromani, mais beaucoup l'ont abandonné au cours de l'histoire ; certains parlent des formes argotiques des langues balkaniques et ces groupes portent des douzaines de noms pour la plupart donnés par les populations environnantes, mais qu'ils se sont appropriés : Bohémiens, Gitans, Manouches, Romanichels, Bayaches/Beások/Băiași, Caldéraches/Căldărari, Kopanares/Copănari, Sintis, Tziganes, Evgjit, Jevg, Yéniches, Travellers, Rudari/Ludari, Teknőscigányok, Caraques, Yifti et bien d’autres. Selon Courthiade rassembler ces diverses identités en une seule, quel que soit le nom qu'on lui donne, est une vue de l'extérieur, aussi peu pertinente que de rassembler les marins-pêcheurs bretons avec les pêcheurs de perles ou d'éponge… à juste titre donc, ces divers groupes ne se reconnaissent pas comme Roms)., ni religion commune – puisqu’ils partagent généralement celles des populations environnantes. Les occupations de ces divers groupes étaient et sont aussi diverses que celles des populations non-roms côtoyées. Selon le député Rom roumain Nicolae Păun, pour que l’identité "Rom" soit prise en compte, il faut avoir ou créer des difficultés sociales, car si on a un emploi, un domicile fixe et des diplômes, on n’est plus comptabilisé comme "rom" dans les statistiques, ce qui selon lui est une nouvelle façon “douce” de nier, de détruire un patrimoine et une identité ; à l’inverse, selon Jean-Pierre Chrétien, certaines « ethnies » tels les Hutus et les Tutsis habitant la région des Grands Lacs africains ont tout en commun et : en Europe, on parlerait plutôt de classes sociales, anciens agriculteurs d'un côté, anciens éleveurs de l'autre.
Essentialisme et culturalisme
Des auteurs comme Daniel Patrick Moynihan considèrent les identités ethniques comme immuables et universelles, la conscience ethnique étant une forme d'identité qui serait éternellement et partout latente. Cette approche est très critiquée en sociologie car elle enferme les individus dans des cases, et présente l'identité ethnique comme une réalité figée, universelle et acquise dès la naissance. À l'inverse de ces théories essentialistes, le modèle constructiviste montre que l'identité est une construction sociale qui évolue avec le temps. L'approche culturaliste rappelle d'ailleurs qu'elle se transmet par l'éducation : un enfant adopté adopte la culture de sa famille d'accueil, peu importent ses origines biologiques, sauf s'il décide plus tard de chercher ses racinesChristopher Bagler , International and transracial adoptions, Avebury publishing, U.K. 1993, p. 53-58 et 70-90.. Cette vision rigide de l'ethnie est contredite par la réalité du terrain. En Afrique subsaharienne par exemple, le mélange des populations et les mariages entre différentes communautés sont des outils puissants pour dépasser les tensions sociales et politiques.
Histoire du concept Le terme "ethnie", dérivé du grec ethnos, désigne à l'origine un peuple ou une nation. À partir du XVIIIe siècle, ce concept, ainsi que celui de « tribu», commence à être employé de manière spécifique pour désigner les populations non européennes. Plusieurs analystes soulignent la dimension taxinomique et politique de cette évolution sémantique : « Si ces termes ont acquis un usage massif, au détriment d'autres mots comme celui de "nation", c'est sans doute qu'il s'agissait de classer à part certaines sociétés en leur déniant une qualité spécifique. Il convenait de définir les sociétés amérindiennes, africaines et asiatiques comme autres et différentes des nôtres en leur ôtant ce par quoi elle pouvait participer d'une commune humanité. » À travers cette distinction, l'Occident tend à objectiver ces sociétés tout en les inscrivant dans une forme d'immobilité. Selon les analyses de l'historien Bogumil Jewsiewicki, ce processus relève d'une construction conceptuelle où « c’est l’observateur – l’Occident qui invente son primitif (son Vendredi) à sa propre mesure »