thumb|alt=Buste représentant Jules César, découvert en 2007 dans le Rhône à Arles (France).|Buste représentant Jules César, réalisé de son vivant.
L’asyndète (substantif féminin), du grec ancien , « non lié, sans lien logique »., est une figure de style fondée sur la suppression des liens logiques et des conjonctions dans une phrase, comme dans cette parole de Jules César : .
Elle permet d'ajouter du rythme à une phrase, de créer une accumulation, ou encore de rapprocher des mots ou des sons de façon à en renforcer le contraste. L'asyndète est un type de parataxe qui peut s'apparenter également à une ellipse. En prose latine classique elle marque souvent une forte opposition. Très utilisée en poésie, notablement par Arthur Rimbaud, l'asyndète est également une figure de la narration et de l'essai. Des slogans publicitaires et des proverbes sont des exemples d'asyndètes courtes.
Définition Définition stricte L'asyndète est un substantif épicène dont le nom est emprunté soit au bas latin , lui-même emprunt du grec, soit directement au grec ancien : (« style sans conjonctions ».) formé du (privatif) et de (« lier ensemble »)., ou « liaison ».. :
Les éléments apparaissent les uns à la suite des autres, au sein de propositions ayant des relations logiques entre elles mais sans liens, en étant simplement juxtaposés, de façon volontaire, c'est-à-dire dans un but stylistique.. L'effet recherché est un .. Pour Bernard Dupriez, l'asyndète est une . comme dans :
Utilisée dès l'Antiquité par les orateurs grecs et latins, l'asyndète est, avec les répétitions, l'un des principaux traits distinctifs du style oral, et même théâtral selon Démétrios de Phalère dans son traité Du style. Considérée par Aristote comme un moyen d'amplification, elle est classée en rhétorique dans les procédés de grandeur. Il est toutefois recommandé de l'associer à d'autres figures comme l'anaphore et l'homéotéleute..
Une notion polymorphe
signale Lyliane Sznajder. L'asyndète se caractérise de fait par le Elle a cependant d'autres noms, selon les auteurs : « disjonction » (chez Pierre Fontanier.), « dissolution » (chez Félix Le Clerc) ou encore « asynartète » (chez Aristide Quillet). Henri Suhamy voit dans la figure une omission des conjonctions de coordination, de concession et d'opposition telles que « et », « or », « mais », « tandis que ».. Elle peut aussi supprimer des conjonctions chronologiques (« avant », « après »).
Elle a pour figure antonymique la polysyndète, qui relie les éléments les uns aux autres par une même conjonction de coordination (le plus souvent « et » ou « ni »), même si pour Quintilien Fontanier lui oppose la conjonction car elle .
Formellement, elle est caractérisée par l'absence de conjonction et il arrive que rien, sinon le sens, ne permette de distinguer si le premier élément s'ajoute au second (addition) avec la même fonction que lui, ou s'il s'y rapporte par apposition. :
Il y a en effet deux sens à cette phrase : questionne Dupriez. Pour Nicole Ricalens-Pourchot l'asyndète opère une addition, alors que l'apposition juxtapose deux termes dont l'un joue le rôle de déterminant par rapport à l'autre — et dans ce cas, dans l'exemple ci-dessus, les « bébés » seraient les « enfants »).
Les éléments formant l'asyndète sont en effet rassemblés en un concept mal délimité, qui fournit rendant difficile le décodage comme dans :
Dupriez remarque que si l'on peut insérer « c'est-à-dire », alors l'apposition apparaît nettement comme dans :
Pour Dupriez, mieux vaudrait éviter de parler, à propos de l'asyndète, de juxtaposition, ce terme ayant un sens linguistique précis alors que Jean-Jacques Robrieux la considère comme la figure la plus simple de la classe de celles opérant une désarticulation... Michèle Aquien et Georges Molinié, dans leur Dictionnaire de rhétorique et de poétique, l'analysent comme une figure micro-structurale de construction, même si elle peut consister en l'absence d'outils de liaison entre plusieurs phrases.. Françoise Bader a étudié l'usage de l'asyndète dans les langues indo-européennes au sein des groupes nominaux et verbaux. Elle parvient à la conclusion que cette figure a joué un grand rôle dans l'expansion de ces langues, , et ce par le biais des poètes qui ont su inventer l'asyndète et en utiliser les ressources stylistiques..
Limites de l'asyndète Quesemand signale que l'asyndète est considérée comme une forme d'ellipse ou de parataxe. Ce statut intermédiaire en fait selon Maurice Grevisse ; c'est même selon Marc Bonhomme une pour laquelle il vaudrait mieux parler d' que d'une véritable figure, effets qui sont d'autant plus fortement ressentis qu'ils sont rares. Les petites annonces regorgent d'asyndètes formelles pour lui, mais ce n'est pas pour autant que les lecteurs y voient un effet stylistique particulier..
Asyndète et ellipse Pour Robrieux, l'asyndète est plutôt une forme d'ellipse, principalement pour trois raisons :
soit parce qu'elle supprime (asyndète elliptique) le lien consécutif (« donc ») :
est pareil à :
soit parce qu'elle supprime la coordination (« et même ») :
est pareil à :
soit enfin parce qu'elle supprime la conjonction (« mais ») non exprimée :
est pareil à :
Toutefois, note Robrieux, l'utilisation abondante d'asyndètes conduit à une figure de style nommée hyperparataxe (ou « dislocation »)..
Asyndète et parataxe L'asyndète est une forme spécifique de parataxe pour Ricalens-Pourchot, figure qui et qui aboutit à la disparition de tout lien explicite entre les syntagmes concernés. Le test de l'effacement entraîne un bouleversement de la structure de la phrase selon Nicole Ricalens-Pourchot.
Pour Lyliane Sznajder, l'asyndète se caractérise par l'absence de Sznajder distingue deux grandes classes de phrases à construction asyndétique : En ce sens, pour Sznajder, la parataxe est un type d'asyndète..
Types d'asyndètes Réduplication asyndétique La « réduplication asyndétique » est définie par le latiniste Jules Marouzeau comme une figure permettant de répéter consécutivement, dans le même membre de phrase, certains mots d'un intérêt marqué comme dans. :
Elle coordonne les mots répétés au moyen d'une virgule mais sa prononciation indique une seule assertion.
Asyndète énumérative Selon Patrick Bacry, l'asyndète peut être , produisant un effet d'accumulation. Cet usage est typique de l'écriture de François Rabelais par exemple.. :
On peut aussi parler d'asyndète énumérative dans le cas d'une succession de phrases courtes qu'aucun mot ne relie les unes aux autres comme dans cet exemple :
Visées stylistiques Implication interprétative L'emploi de l'asyndète peut confiner à des problèmes d'interprétation surtout lorsqu'elle se conjugue avec une absence de ponctuation :
Elle peut être remarquable dès lors qu'elle affecte deux ou trois éléments selon Bacry. L'asyndète . C'est alors au lecteur ou à l'auditeur de rétablir les liens inexprimés entre phrases ou propositions de même nature, en réinsérant les conjonctions de coordination, de concession, d'opposition qui sont remplacées par la virgule :
ou encore :
Ce dernier exemple est une selon Suhamy, pour qui Le but peut être d'obliger le lecteur à rétablir lui-même le lien logique non explicité dans le discours. Pour Robrieux, L'asyndète opère une économie de moyens propre à renforcer l'expression, comme dans la litote. Pour Olivier Reboul, l'asyndète a une fonction expressive, qui vise un effet de surprise.
Hélène Stoye a étudié les relations entre l'asyndète et la « connexion explicite », cette dernière étant le nom qu'elle donne à la mise en lien logique, au moyen d'un élément, de propositions. Elle remarque d'abord que l'asyndète autorise davantage de polysémie que la connexion explicite, en obligeant le lecteur à formuler une interprétation. Puis elle note que la figure répond de surcroît au principe d'économie en ce qui concerne . Enfin, elle souligne que la différence tient surtout au plan cognitif, c'est-à-dire que le lecteur produit un discours sur l'énoncé dans le cas de l'asyndète, ressource utilisée par les auteurs pour l'impliquer..
Fonctions descriptive et dramatique L'asyndète, par sa brièveté, peut avoir une fonction descriptive, aux ressources dramatiques, que Suhamy nomme « enthymémisme » :
Robrieux note également qu'elle renforce le caractère dramatique d'une scène.. Elle sert alors à intensifier l'émotion comme dans :
En rhétorique antique, l'asyndète est utilisée comme un moyen expressif de captation de l'attention du public. Cicéron insiste, dans son De oratore, sur son pouvoir suggestif : Elle participe même du style sublime selon Pseudo-Longin, propre à soulever l'enthousiasme du public. Ce dernier cite cet exemple de Xénophon :
et le commente en ces termes :
Support d'autres figures Ses ressources sont souvent cumulées avec celles d'autres figures, notamment le parallélisme et la polysyndète, la figure inverse à sa construction :
L'asyndète porte dans cet exemple sur deux termes dont un parallélisme (formé par la répétition des deux adverbes « extrêmement ») et est suivie d'une polysyndète (« et », « et ») portant elle aussi sur deux termes. Selon Bacry la même phrase privée de ces deux figures perdrait de sa vigueur pour donner : ..
Enfin elle peut former une gradation comme dans la célèbre formule attribuée à Jules César :
Genres concernés Poésie thumb|alt=Manuscrit du poème Le Dormeur du Val de Rimbaud|Dans le dernier vers de la troisième strophe du poème Le Dormeur du val (1870), Rimbaud utilise une asyndète combinée à une personnification pour insister sur le macabre de la scène :
Arthur Rimbaud a recours à l'asyndète pour créer , la phrase devenant , à tel point, selon René Étiemble et Yassu Gauclère, que l'.. Par exemple dans Les Illuminations, Rimbaud utilise l'asyndète pour transcrire la fulgurance des pensées qui traversent son esprit :
André Guyaux considère que les mots vont par couples dans ces vers, et que l' Il ajoute :
L'asyndète est une ressource poétique courant, par exemple :
Roman
L'asyndète participe, dès le , dans le roman notamment, au « style coupé », c’est-à-dire la juxtaposition de membres autonomes au sein de la période, par opposition au style périodique. Caractérisé par l'effacement des liens de subordination et de coordination, le style coupé aboutit à un effet de qui oblige le lecteur a une double opération mentale : Salvan cite en appui cet extrait :
La conjonction de coordination « mais » est L’asyndète se fonde dans un écart au sein de l’agencement concessif, tout en évitant . À cette époque, l'asyndète a d'autant plus d'effet stylistique que
thumb|right|alt=Eau-forte en noir et blanc montrant LIsbonne en ruinbe après le tsunami consécutif au tremblement de terre en 1755|Dans Candide, Voltaire utilise les ressources de l'asyndète pour rendre vivante la description de la scène de destruction consécutive au séisme de 1755 à Lisbonne (eau-forte montrant les ruines de Lisbonne en flammes et un tsunami submergeant les navires du port).
L'effet principal de l'asyndète en narration est d'exprimer le désordre, c'est pourquoi elle est très employée dans les dialogues, afin de matérialiser la confusion du locuteur :
Sur ce point, elle est très proche d'une autre figure comme l'énumération :
Elle permet d'intensifier le caractère dramatique d'une scène décrite, conduisant la narration à s'accélérer, la juxtaposition des plans très courts suggérant un rythme cinématographique, comme dans ce passage évoquant le tremblement de terre de Lisbonne :
Essai, genre explicatif
Dupriez signale que l'asyndète est utilisée par le mathématicien, pour énumérer des données encore indépendantes :
Alors qu'une formulation incluant les données dans un rapport hiérarchique serait de type :
L'asyndète peut se prolonger sur plusieurs phrases, pour obtenir un effet comique :
ou augmenter l'éloquence du propos d'après Pierre Fontanier, qui cite cet exemple. :