Le groenlandais (autonyme : Kalaallisut, littéralement : « la langue du peuple », ) est une langue eskimo-aléoute parlée par environ . Son principal dialecte, le kalaallisut ou groenlandais occidental, est depuis 2009 l'unique langue officielle du territoire autonome du Groenland.
Il s'agit d'une langue polysynthétique où les mots, formés en accolant des suffixes à des racines, peuvent atteindre une longueur considérable. Sa structure d'actance est ergative, ce qui veut dire que le sujet d'un verbe intransitif est traité de la même manière que l'objet d'un verbe transitif, mais différemment du sujet d'un verbe transitif. L'ordre des mots dans la phrase est généralement sujet-objet-verbe.
Le groenlandais distingue deux grandes catégories lexicales : les noms et les verbes. La déclinaison des noms comprend huit cas (absolutif, ergatif, équatif, instrumental, locatif, allatif, ablatif et perlatif), auxquels s'ajoutent les deux nombres (singulier et pluriel) et éventuellement l'accord du possessif. La conjugaison des verbes comprend quatre personnes (, , et réfléchie) et huit modes dont quatre sont utilisés dans les propositions principales (indicatif, interrogatif, impératif et optatif) et quatre dans les propositions subordonnées (causatif, conditionnel, contemporatif et participe). Le temps n'est pas une catégorie flexionnelle et s'exprime à l'aide de particules optionnelles.
Le groenlandais est écrit au moyen de l'alphabet latin depuis le début de la colonisation danoise, au . Le premier système orthographique est conçu en 1851 par le missionnaire allemand Samuel Kleinschmidt. L'orthographe de la langue est réformée en 1973 pour suivre les évolutions subies par la langue orale depuis l'époque de Kleinschmidt. Cette réforme rend la langue écrite plus facile à apprendre et le taux d'alphabétisation du Groenland est au début du l'un des plus élevés au monde. Sa régulation est assurée par l'Oqaasileriffik, ou « secrétariat de la langue groenlandaise ».
Histoire
C'est au que la culture de Thulé commence à coloniser le Groenland, apportant avec elle sa langue. Les langues des cultures antérieures, celles de Saqqaq et de Dorset, sont complètement inconnues.
Les premières descriptions du groenlandais remontent au . L'arrivée de missionnaires danois dans le sillage de Hans Egede (1686-1758) au début du et le début de la colonisation danoise de l'île donne lieu aux premières tentatives d'étude scientifique de la langue. Le missionnaire Paul Egede (1708-1789), fils de Hans, rédige le premier dictionnaire de groenlandais en 1750, puis la première grammaire de la langue en 1760. Durant la période coloniale, le danois exerce une pression croissante sur le groenlandais. Dans les années 1950, la politique linguistique du Danemark consiste au remplacement du groenlandais par le danois, qui est la seule langue utilisée dans l'enseignement secondaire et dans l'administration.
Le Groenland obtient son autonomie territoriale en 1979 à la suite d'un référendum. C'est le début d'une période de « groenlandisation » de la société. Le groenlandais cesse d'être marginalisé, devenant langue officielle de l'enseignement et langue unique à l'école primaire. Ainsi, même les enfants de parents ne parlant que le danois deviennent bilingues danois-groenlandais. Les deux langues partagent le statut de langue officielle du Groenland jusqu'en 2009, puis le groenlandais devient l'unique langue officielle de l'île, en accord avec les résultats du référendum de 2008.
De 1851 à 1973, le groenlandais utilise une orthographe complexe, conçue par le linguiste et missionnaire allemand Samuel Kleinschmidt (1814-1886). Une nouvelle orthographe est introduite en 1973 afin de rapprocher la langue écrite de la forme parlée, qui a beaucoup changé depuis l'époque de Kleinschmidt. Le taux d'alphabétisation connaît une croissance importante dans les années qui suivent la mise en place de cette réforme. Il est de 100 % en 2015..
Les différences linguistiques entre les dialectes du groenlandais tendent à s'atténuer, surtout depuis la réforme orthographique et le développement de la scolarisation et des médias. Ces derniers sont représentés par les chaînes de la société de radiotélévision publique Kalaallit Nunaata Radioa, fondée en 1958., et les journaux Sermitsiaq et Atuagagdliutit/Grønlandsposten, qui fusionnent en 2010.
vignette|Carte de répartition des dialectes du groenlandais. Classification Le groenlandais appartient à la famille des langues eskimo-aléoutes. Il est étroitement apparenté aux langues inuites parlées au Canada et en Alaska. Il comprend trois grands dialectes.
Le kalaallisut, ou « groenlandais occidental », est le principal dialecte de l'île. Le nom kalaallisut est souvent utilisé pour désigner l'ensemble du domaine groenlandais. Linuktun, ou avanersuarmiutut (en jaune sur la carte ci-contre), est le dialecte le plus septentrional, parlé autour de la ville de Qaanaaq (Thulé). Il est étroitement apparenté à l'inuktitut canadien. Enfin, le tunumiit, ou « groenlandais oriental » (en vert sur la carte ci-contre), est parlé autour des villes de Tasiilaq et Ittoqqortoormiit. C'est celui dans lequel l'assimilation des groupes consonantiques et des séquences de voyelles est la plus avancée
Les différences entre les trois dialectes peuvent être illustrées en comparant les formes du mot désignant les « humains » : inuit en kalaallisut, inughuit en inuktun et iivit en tunumiit. Des trois dialectes, l'inuktun est le plus conservateur, ayant toujours le groupe /gh/ qui est élidé en kalaallisut, tandis que le tunumiisut a encore simplifié la structure consonantique en élidant le /n/.
Le kalaallisut est encore subdivisé en quatre sous-dialectes : celui parlé autour d'Upernavik (en violet sur la carte ci-contre), qui présente des ressemblances avec le tunumiit, peut-être à la suite d'une migration depuis l'Est de l'île ; celui parlé dans la région d'Uummannaq et de la baie de Disko (en orange sur la carte ci-contre) ; celui parlé dans le centre (en rouge sur la carte ci-contre), entre Sisimiut au nord et Maniitsoq au sud, avec Nuuk, la capitale, entre les deux ; celui parlé dans le Sud (en bleu sur la carte ci-contre), autour de Narsaq et Qaqortoq..
Phonologie vignette|Un locuteur en groenlandais. Les barres obliques / / encadrent les transcriptions phonémiques, les crochets [ ] les transcriptions phonétiques, et les chevrons la graphie standard.
Consonnes
Les consonnes du groenlandais sont distribuées sur cinq points d'articulation : labiales, alvéolaires, palatales, vélaires et uvulaires. Il n'existe pas de contraste entre consonnes sourdes et sonores. Parmi les cinq points d'articulation, tous possèdent un contraste entre occlusives, fricatives et nasalesLa consonne nasale uvulaire /ɴ/ n'apparaît pas dans tous les dialectes, et elle n'a pas toujours valeur de phonème dans ceux où elle apparaît. Cf. ., sauf au niveau palatal où la chuintante [ʃ] a fusionné avec [s] dans la quasi-totalité des dialectes. La fricative labiodentale [f] n'a valeur de phonème que dans les mots empruntés à d'autres langues. L'occlusive alvéolaire [t] se prononce de manière affriquée [t͡s] devant la voyelle /i/. Les mots empruntés au danois sont souvent orthographiés avec les lettres , qui représentent des occlusives sonores en danois (par exemple « bière » et « Dieu »), mais en groenlandais, ces consonnes sont prononcées de manière sourde : /p t k/.
+ Consonnes du groenlandais Labiales Alvéolaires Palatales Vélaires Uvulaires Occlusives Fricatives La consonne géminée /vv/ s'écrit . La lettre n'apparaît sinon que dans les emprunts. () apparaît dans certains dialectes, mais pas dans la forme standard de la langue. Nasales Liquides ~ Semi-voyelles
Voyelles
vignette|Trapèze vocalique du groenlandais.
Le groenlandais présente un système à trois voyelles typique des langues eskimo-aléoutes : , et . Les voyelles doubles sont considérées comme composées de deux mores distincts : du point de vue de la phonologie, elles ne constituent pas une voyelle longue, mais une suite de voyelles. Orthographiquement, elles sont représentées par deux lettres. Il n'existe qu'une seule diphtongue, , qui n'apparaît qu'en fin de mot.
Les voyelles et possèdent des allophones lorsqu'elles sont situées avant une consonne uvulaire ( ou ) : la première est réalisée ou , et la seconde ou . Cette variation est représentée par l'orthographe moderne de la langue, qui écrit et pour et avant une consonne uvulaire. Par exemple :
« mari » se prononce , mais « elle a un mari » se prononce et s'écrit .
« maison » se prononce , mais « il a une maison » se prononce et s'écrit .
Phonotaxe
Les syllabes autorisées par la phonotaxe de la langue sont de la forme (C)(V)V(C), C désignant une consonne, V une voyelle et VV une voyelle double ou une diphtongue. Les mots d'origine groenlandaise ne peuvent commencer que par une voyelle ou par /p, t, k, q, s, m, n/. Ils ne peuvent s'achever que par /p, t, k, q/, ou plus rarement /n/. Les groupes consonantiques ne peuvent apparaître qu'à la frontière de deux syllabes, et leur prononciations est sujette à des assimilations régressives qui en font des consonnes géminées. Toutes les consonnes autres que nasales qui apparaissent dans un groupe sont sourdes.
Prosodie vignette|Spécimen de texte: Le Pater Noster, au Carmel du Pater de Jérusalem. L'accentuation ne constitue pas une catégorie autonome de la prosodie du groenlandais. Cette dernière est déterminée par le ton et la durée. La quantité syllabique influe sur l'intonation prosodique : les syllabes lourdes (celles qui comprennent une voyelle longue ou qui se trouvent avant un groupe consonantique) sont prononcées d'une manière pouvant être perçue comme accentuée. Dans les mots de moins de quatre syllabes qui ne comprennent ni voyelle longue, ni groupe consonantique, c'est la dernière syllabe qui est accentuée. Dans les mots de plus de quatre syllabes dont aucune n'est lourde, c'est l'avant-dernière qui est accentuée. Dans les mots qui comprennent beaucoup de syllabes lourdes, celles avec une voyelle longue sont considérées comme plus lourdes que celles qui se trouvent avant un groupe consonantique.
Dans les propositions affirmatives, l'intonation monte généralement sur l'antépénultième syllabe, redescend sur l'avant-dernière avant de remonter sur la dernière. Dans les propositions interrogatives, l'intonation monte sur l'avant-dernière et redescend sur la dernière.
La durée de prononciation des consonnes géminées correspond à peu près au double de la durée de prononciation des consonnes simples.
Morphophonologie
La phonologie du groenlandais se distingue de celle des autres langues inuit par une série d'assimilations.
Les groupes de deux consonnes sont autorisés, mais uniquement si elles sont identiques ou si la première est /r/. La première consonne d'un groupe est toujours assimilée par la seconde, donnant naissance à une consonne géminée : /tt/ se prononce [ts] et s'écrit ; /ll/ se prononce [ɬː] ; /ɡɡ/ se prononce [çː] ; /ʁʁ/ se prononce [χː] ; /vv/ se prononce [fː] et s'écrit /v/ se prononce également [f] et s'écrit également après /r/..
Ainsi le mot inuktitut iglu « maison », qui est à l'origine du français igloo, a pour équivalent groenlandais illu : le groupe consonantique /ɡl/ est assimilé et réalisé sous la forme d'une consonne affriquée latérale sourde. Le mot inuktitut lui-même devient inuttut en kalaallisut.
L'assimilation des groupes consonantiques est l'un des principaux traits dialectaux qui distinguent l'inuktun des deux autres dialectes groenlandais, car la gémination ne s'y applique pas à l'ensemble des groupes. En groenlandais oriental, la réalisation de certaines consonnes géminées ont par ailleurs changé : [ɬː] y est devenu [tː], par exemple. La ville anciennement appelée Scoresbysund en danois s'appelle ainsi Illoqqortoormiut en kalaallisut, mais Ittoqqotoormiit en tunumiit.