vignette|alt=Buste de marbre du philosophe Aristote|Buste du philosophe Aristote, source essentielle de connaissances et d'interrogations sur les institutions de la Carthage punique, copie romaine d'après un original de Lysippe, musée Altemps, Rome.
La constitution de Carthage est le régime politique de la cité à l'époque punique.
Le régime politique de Carthage a fait l'objet de vastes débats en raison de sa longue évocation par Aristote dans son ouvrage La Politique, parallèlement aux institutions de Sparte et de Crète. Ce texte, unique exemple de l'époque à évoquer des institutions politiques non grecques, a suscité de nombreuses polémiques entre historiens, polémiques qui se sont atténuées de nos jours.
L'organisation politique de Carthage était louée par de nombreux auteurs antiques qui mettaient en avant sa . Si peu de détails sont connus sur le gouvernement de la grande cité, on dispose néanmoins du précieux texte d'Aristote : ce dernier la dépeint comme un modèle de constitution , équilibrée et présentant les meilleures caractéristiques des divers types de régimes politiques, c'est-à-dire mêlant des éléments des systèmes monarchique (rois ou suffètes), aristocratique (Sénat) et démocratique (assemblée du peuple).
Les sources sont très limitées et la plupart du temps partiales, car parfois issues d'auteurs romains ou grecs ; de ce fait, elles ont rendu la conclusion du débat difficile. De plus, le contexte culturel et la terminologie utilisée ne sont pas conformes au contexte politique oriental. En outre, le texte d'Aristote semble décrire des institutions politiques statiques, ne tenant aucunement compte des évolutions liées aux conflits de l'histoire de Carthage, dont les guerres siciliennes, antérieures au texte ; on ne dispose pas non plus d'informations sur les changements liés à la période des guerres puniques et de la guerre des mercenaires entre autres. Le texte d'Aristote a donc alimenté un vif débat, certains historiens dont Stéphane Gsell le considérant comme une description tardiveLe texte est daté des années 335-323 .. Les chercheurs privilégient désormais une évolution des institutions au cours de l'histoire.
En dépit des insuffisances de l'information dont on dispose sur Carthage, les données sont beaucoup plus importantes que pour les autres cités puniques.
Historiographie sommaire de la question La question de la constitution de Carthage a longtemps consisté dans le débat sur la royauté à Carthage. Les auteurs classiques considéraient qu'une monarchie avait existé dans la cité et, encore au début du , Karl Julius Beloch a âprement défendu la thèse de l'existence des rois de Carthage. Les suffètes de la ville sont en effet dénommés dans les sources classiques. Celles-ci utilisent une terminologie qui est propre à leur contexte politique et ne pouvaient donner qu'une vision approximative des institutions puniques.
L'un des arguments essentiels en faveur des rois était l'existence avérée de monarchies phéniciennes qui cumulaient pouvoir politique et religieux, comme au (sarcophage d'Eshmounazor). Un grand débat a également été de savoir si les Barcides ont instauré un royaume en Espagne lors de leurs conquêtes sur les populations ibères. Si Hédi Dridi reconnaît le principe de succession dans cette famille, il considère qu'aucune preuve concernant la royauté n'est apportée à ce jour, pas même les thèmes utilisés sur le monnayage punique hispanique.
Dès le début du , Stéphane Gsell a émis de sérieux doutes sur la question et évoque la . Le dossier a été repris par Gilbert Charles-Picard qui l'a poussé très loin en cherchant à élaborer une histoire intérieure de Carthage à partir des règnes présumés de rois identifiés pour le et le . Cependant, le même auteur a largement remis en cause ses propres affirmations à la fin de sa vie. Il n'en reste pas moins que Carthage a connu des tentatives de coup d'État, comme celle de Malchus au et de Bomilcar au moment de l'attaque d'Agathocle de Syracuse (). La plupart des spécialistes actuels s'accorde pour considérer que le régime politique carthaginois ne peut être assimilé à une monarchie.
Évolution institutionnelle ?
vignette|alt=Plan de la Méditerranée en 279, à l'époque de l'expansion maximale de l'empire de Carthage|Zones d'influence en Méditerranée occidentale en 279 av. J.-C., apogée de l'influence de Carthage.
Les institutions politiques de Carthage n'ont pu rester statiques pendant toute la durée de l'existence de la cité et il est difficile de penser que les aléas de l'histoire, faite d'expansions et de reflux, aient été sans conséquence. Le choix d'exposer les institutions de Carthage dans l'ouvrage d'Aristote est peut-être lié à la volonté d'Aristote de présenter des archaïsmes et, à tout le moins, constitue un tableau des institutions de la cité dans la seconde moitié du .
La constitution est vue comme mixte avec un pouvoir exécutif fort, une assemblée délibérante et un haut conseil, marquant un aspect oligarchique et aristocratique, et une assemblée du peuple dotée d'un important rôle d'arbitre. François Decret pense que les premières institutions de la cité ont pris comme modèle celles de la cité-mère, Tyr. La cité punique a étendu son pouvoir en Méditerranée occidentale, en particulier après la conquête de Tyr par les Assyriens au milieu du ; elle s'était affranchie du tribut payé aux Africains.
Au milieu du , Malchus, un général ayant combattu en Sicile et en Sardaigne, aurait pris le pouvoir à Carthage et fait exécuter dix sénateurs avant d'être mis à mort pour tyrannie. Selon les partisans de la thèse d'une royauté à Carthage, après la phase monarchique, une évolution institutionnelle importante aurait suivi la chute de Bomilcar en 308 et ce sont ces institutions nouvelles qui auraient fait l'objet de la description d'Aristote, aboutissant à une république aristocratique. Le à Carthage est un siècle de bouleversements majeurs et la famille des Hannonides prend de l'importance. Aristote signale que Hannon souhaite devenir monarque et donc nuance son propos sur la supposée stabilité institutionnelle de la cité.
L'assemblée du peuple aurait acquis plus de pouvoir à partir du milieu du , surtout vers 237 après la première guerre punique, donnant ainsi à chaque citoyen davantage d'influence dans la vie politique, selon François Decret, avec une accélération du processus après la bataille de Zama. L'aboutissement en aurait été une prépondérance de la voix du peuple dans les délibérations selon un texte de Polybe. Tite-Live évoque également des tensions en 196 entre Hannibal et un juge chargé de fonctions financières qui aboutissent à un changement de la loi par l'assemblée du peuple, considérant la fonction judiciaire comme annuelle et non reconductible. Cette affaire est le signe d'une certaine démagogie et de la lutte entre Hannibal et le Conseil des Anciens qui obtient son exil.
Éléments monarchiques : rois ou suffètes ? « Rois » de Carthage
upright|vignette|alt=Représentation moderne de Didon, fondatrice de Carthage|Didone par Dosso Dossi, princesse tyrienne et légendaire fondatrice de Carthage.
Le monde phénico-punique n'ignore pas la monarchie : les cités phéniciennes se sont en effet dotées très tôt d'un roi : des rois sont ainsi connus à Byblos, Sidon ou Tyr. Ceux-ci ne sont cependant pas détenteurs d'un pouvoir absolu : le roi phénicien héréditaire est davantage le premier des citoyens qu'un roi absolu. Il subit des pressions de son entourage (ses conseillers), des plus riches (Conseil) ainsi que celles du peuple (Assemblées). Dans les métropoles, des rois sont en place mais rien n'est certain pour la situation dans les colonies. Autant à Chypre, la présence d'un roi est assurée, autant à Carthage le problème est posé. La légende de la fondation de la ville par Elissa-Didon, considérée comme issue de la famille royale de Tyr, ne prouve pas l'introduction du régime monarchique. Le texte d'Aristote évoque des (basileis) mais, cette royauté duale n'étant pas un caractère phénicien avéré, cela rend d'autant plus suspecte son évocation. La monarchie spartiate possède pour sa part deux rois.
La théorie de la royauté de Carthage a été âprement défendue et développée par Gilbert Charles-Picard pour les et , à la suite de Karl Julius Beloch. Elle a été reprise par François Decret. Picard démontre une évolution dans les institutions de Carthage : une monarchie est installée dès la fondation de la cité, avec une dynastie magonide ayant régné selon lui entre 550 et 370, suivie par les Hannonides leur succédant jusqu'en 308. Après cette date, la monarchie aurait seulement été héréditaire. Cependant, cette thèse est refusée par la plupart des historiens dont Maurice Sznycer qui estime que le suffétat d'origine sémitique est la seule institution réelle derrière les termes utilisés par les sources gréco-romaines. Serge Lancel évoque une royauté provisoire pour les débuts de l'histoire de Carthage, un commandement militaire avec pleins pouvoirs confié pour une période donnée et éventuellement renouvelable par une autorité qui n'est pas citée par les sources.
Une partie de l'historiographie a également supposé des ambitions monarchiques, sur le modèle hellénistique, aux Barcides en Espagne, hypothèse également écartée par Maurice Sznycer.
Suffètes
vignette|alt=Maquette du quartier punique hellénistique retrouvé sur la colline de Byrsa|Maquette du quartier punique du flanc sud de Byrsa, supposée œuvre du suffétat d'Hannibal Barca en 197-196, musée national de Carthage.
L'étude de la royauté de Carthage a entraîné l'hypothèse que ceux appelés sont en fait les . Cette hypothèse est davantage conforme aux traditions orientales et à celles de Tyr : les suffètes ou (shouphet signifiant « juges ») sont comme en Israël des chefs et des gouvernants. S'ils sont chargés de rendre la justice et de gérer l'administration civile, leur charge n'est pas héréditaire. Le gouvernement devait être comparable à celui de Rome, avec un Sénat et deux suffètes élus chaque année mais appelés par les Romains et les Grecs en raison de leur incapacité à trouver dans leur culture un terme adéquat pour transmettre la réalité punique. Magistrats suprêmes de Carthage, les deux suffètes sont mentionnés implicitement par Cornélius Népos : .
Le suffétat est attesté à la fin du et au mais à Tyr dès le . On pense que ces suffètes exercent le pouvoir judiciaire, en particulier pour le droit privé et exécutif, mais pas le pouvoir militaire — réservé à des chefs élus séparément chaque année par l'assemblée du peuple et recrutés parmi les grandes familles de la cité — ni le pouvoir religieux. Ils auraient eu le pouvoir politique de convoquer les assemblées et de présider leurs débats.
Le cas d'Hannibal Barca peut être souligné : il est élu suffète après la défaite de Zama, en 196, selon Tite-Live. Cependant Hamilcar, le vaincu d'Himère, est désigné comme basileus du fait de sa valeur militaire.
Le pouvoir des suffètes est vraisemblablement uniquement un pouvoir civil d'administration de la chose publique. Choisis comme tous les magistrats de la cité selon leur richesse et leur compétence, ils ne sont pas rémunérés par ailleurs. M'hamed Hassine Fantar évoque un large éventail de compétences civiles, religieuses et militaires. Selon lui, ils auraient par ailleurs réuni et présidé les assemblées.
C'est à partir du qu'existent deux suffètes annuels éponymes. Sur la base d'une inscription du , I, 5632., une instauration du suffétat au dernier tiers du siècle a été proposée par certains auteurs dont Maria Giulia Amadasi Guzzo. Comme c'est le cas à Rome, des listes rédigées sur des matériaux durables devaient exister mais elles ne nous sont pas parvenues. L'institution a perduré à l'époque romaine avec magistrats municipaux, jusqu'au , tant pour des cités d'Afrique du Nord que de Sardaigne.
Éléments oligarchiques : Conseil des Anciens et Cent-Quatre