Nicopolis d'Épire, Actia Nicopolis ou encore Nicopolis ad Actium (en grec ancien / , littéralement « la cité de la victoire ») est une polis ou cité grecque en Épire romaine et byzantine fondée par Octavien pour commémorer sa victoire navale d'Actium contre Marc Antoine le av. J.-C. à l'embouchure du golfe Ambracique. La ville est située sur l'isthme de la péninsule qui sépare le golfe ambracique de la mer Ionienne, à l'opposé du promontoire d'Actium, environ au nord de la ville moderne de Prévéza. Nicopolis a connu un développement florissant pendant la période romaine et l'Antiquité tardive, avant de péricliter à l'époque byzantine au profit de Naupacte.

Histoire de la ville La fondation de la « cité de la victoire »

Bien que la bataille d'Actium proprement dite ait été plutôt confuse, et n'ait tourné à son avantage qu'en raison de la fuite prématurée d'Antoine et Cléopâtre, elle n'en permet pas moins à Octavien de devenir le seul maître du monde romain. C'est pour cette raison qu'il célèbre sa victoire avec un faste particulier lors de son retour à Rome, et qu'il entreprend d'en perpétuer le souvenir sur place par une série de trophées et de monuments dressés sur les lieux de la bataille, ou plutôt, puisqu'il s'agissait d'une bataille navale, à l'emplacement des camps fortifiés abritant les forces terrestres des belligérants. Sur le site de son propre quartier général, une colline au nord du village actuel de Nikopolis (appelé Smyrtoula avant son renommage en 1965), il fait ainsi construire un sanctuaire à ApollonDion Cassius, Histoire romaine, L, I, 1, 2-3 et L, 12, 4-8 : « (…) et le lieu où il avait établi son campement, il lui donna des fondations de parpaings et l'orna des éperons de navires capturés, fondant ainsi un sanctuaire à ciel ouvert à Apollon. », considéré comme son dieu tutélaire, et des trophées à deux autres dieux, Neptune et Mars, pour leur contribution à sa victoireSuétone, Auguste, XVIII, 2..

Au sud du sanctuaire, il établit une nouvelle ville, baptisée Nicopolis, « cité de la victoire », reprenant ainsi une tradition remontant à Alexandre le Grand, plus récemment illustrée par Pompée, fondateur d'une Nicopolis en Petite Arménie (63 av. J.-C.). Au-delà du symbole politique, la fondation répond à une série d'objectifs clairs : assurer la domination romaine sur la région, qu'il s'agit simultanément de réorganiser et de revitaliser, car elle ne s'est jamais remise de sa destruction par Paul Émile à l'issue de la troisième guerre macédonienne (171-167 av. J.-C.)Sur ordre du Sénat, Paul-Émile pille systématiquement le royaume molosse qui avait fait défection dans la guerre contre Persée de Macédoine : les fortifications de 70 villes sont rasées et Épirotes sont réduits en esclavage, d'après les sources (Tite-Live, XLV, 34, 1-8 ; Polybe, XXX, 15). ; établir un centre commercial et portuaire important sur cette position stratégiquement située sur les routes maritimes méditerranéennes ; créer une capitale religieuse, un des hauts lieux du nouvel ordre impérial et du culte d'Auguste qui l'accompagne.

À la différence des autres fondations romaines en Grèce contemporaines de Nicopolis, telles Patras, Philippes, et en Épire même, Buthrote et Dyrrachium, la ville n'est pas — ou du moins pas seulement — une colonie romaine mais une cité libre, la civitas libera Nicopolitana, autrement dit une polis (une cité grecque)N. Purcell (op. cit., 88) argumente en faveur d'une double communauté, grecque et romaine, ce qui permet de rendre compte de Pline (Histoire Naturelle, IV, 1, 5) et Tacite (Annales, V, 10) : les deux auteurs romains qualifient Nicopolis de romana colonia, et des indices existent en ce sens. L'onomastique de certains habitants pourrait correspondre à des colons romains et la péninsule reçut une centuriation typique de ce type d'établissement : voir N. Doukellis, Cadastres romains en Grèce. Traces d'un réseau rural à Actia Nicopolis, Dialogues d'Histoire Ancienne, 14, 1988, 159-166. Mais la plupart des auteurs insistent sur le caractère grec de la constitution de Nicopolis : voir notamment, J. Jones, Cities of victory - Patterns and Parallels, Nicopolis I…, 99-108., libre et autonome, liée à Rome par un traité (foedus) : sa création procède du synœcisme des cités voisines d'Épire et d'Étolie-Acarnanie, dont les populations sont déplacées pour venir peupler, probablement avec des colons et des vétérans de l'armée romaine, la nouvelle ville. L'originalité de l'opération, outre le fait que l'autorité romaine en soit l'instigatrice, tient en la très vaste zone concernée, et au nombre important de cités participantes : les sources mentionnent ainsi Cassopée, Ambracie, Anactorion, Alyxia, Argos Amphilochique, Thyrion, Oinéa, Palairos, Leucade et Calydon d'Étolie, V, 23, 3 ; , X, 2, 2.. Le territoire (chôra) de Nicopolis s'étend ainsi des rives de l'Achéloos à l'est, à l'île de Leucade comprise, au sud-ouest, du Thyamis au nord, au golfe de Patras au sud, et comprend l'essentiel des régions antiques de Thesprotie, Amphilochie, Dryopis et Acarnanie.

Nicopolis ne possède pas seulement un vaste territoire, mais aussi un prestige religieux sans égal dans la région, qui en fait une véritable capitale sacrée de la Grèce continentale : Octavien réorganise les Actia, les jeux locaux célébrés antérieurement par les Acarnaniens au sanctuaire d'Apollon Actios, et les transfère dans sa nouvelle villeStrabon, VII, 7, 6.. Ces concours stéphanites pentétériques, les Nea Actia, ont lieu dans les édifices de spectacle (notamment le théâtre) construits à cet effet dans le proasteion, le faubourg qui sépare la ville du nouveau sanctuaire d'Apollon. Considérés comme isolympiques, ils figurent parmi les manifestations de ce type les plus prestigieuses du monde romain, et sont encore célébrés au milieu du , comme en témoigne une inscription du musée de Ioannina. Auguste modifie également l'organisation de l'amphictyonie delphique de façon à y donner la prééminence à Nicopolis : la nouvelle cité fait son entrée dans le conseil amphictyonique avec dix hiéromnémons sur vingt-quatre, en ayant hérité des représentants des Magnètes, Maliens, Ainianes, Phthiotes et Dolopes, qui en avaient deux chacun auparavantPausanias, X, 8, 3-4. Dans le même passage, l'auteur précise qu'à son époque (au , le conseil amphictyonique compte 30 membres, dont 6 représentants de Nicopolis, à égalité avec la Macédoine et la Thessalie. Les autres membres sont la Béotie, la Phocide, Delphes (deux chacun), la Doride, la Locride ozolienne, la Locride opontienne, Athènes, et l'Eubée (un chacune), le Péloponnèse (un seul venu à tour de rôle d'Argos, Corinthe, Mégare ou Sicyone). On ignore quand et par qui a ainsi été réformée la composition du conseil amphictyonique..

Nicopolis à l'époque romaine

Ainsi pourvue par son fondateur d'atouts considérables, la ville nouvelle se développe rapidement à l'époque romaine : Auguste lui-même l'a parée de monuments financés par le butin de la guerre, mais elle doit aussi beaucoup à l'évergétisme de son ami, le roi de Judée Hérode Flavius Josèphe, Antiquités Juives, XVI, 5, 3-147 ; Guerre des Juifs, 1, 2, 11.. Les deux ports, l'un sur le golfe ambracique, probablement à Vathy, et l'autre sur la mer Ionienne à Komaros, assurent le développement commercial de la ville, construite sur le plan orthogonal propre aux fondations romaines de l'époque, et qui se signale par son étendue considérable (environ ).

On possède cependant peu d'informations sur l'histoire de la ville à l'époque romaine. Germanicus, en route vers la Syrie, visite la ville et y célèbre son second consulat en 18 ap. J.-C. L'empereur Néron s'y rend en 66, lors de sa tournée en Grèce, et se fait couronner dans l'épreuve de course de chars des Actia. Après 89, la ville gagne un résident de renom en la personne du philosophe stoïcien Épictète de Hiérapolis, qui s'y réfugie pour échapper à la persécution de l'empereur Domitien : il y fonde sa propre école et, sous le règne de Trajan, compte parmi ses étudiants Arrien, grâce aux notes duquel on connaît sa philosophie. C'est sous le règne du même empereur, peu après 108, qu'il faut probablement placer la création de la province procuratorienne d'Épire, dont Nicopolis devient la capitaleVoir P. Cabanes, L'empereur Hadrien à Nicopolis, Nicopolis I… sur le détail de la chronologie qui fait préférer cette date à celle parfois avancée de 67 sous le règne de Néron.. Deux décennies plus tard, c'est au tour de l'empereur Hadrien de visiter la ville en compagnie de son épouse Sabine, à l'occasion de son second voyage en Orient (128-134). Le couple impérial est reçu avec les plus grands honneurs : de petits autels élevés dans la ville attestent d'un culte rendu à Hadrien et à Sabine, assimilés respectivement à Zeus Dodonaios, la divinité la plus importante d'Épire, et à Artémis Kelkaia, une manifestation de la déesse inconnue en dehors de Nicopolis, mais qui devait y tenir une place importante. Hadrien profite de son séjour pour faire construire un temple à son protégé défunt, Antinoüs.

vignette|, à l'ouest de Dryófyto. Juin 2020.

Nicopolis est exposée très tôt à la doctrine chrétienne : c'est de cette ville que saint Paul adresse son épître à Tite en 63, comme il le mentionne lui-même (Tt 3,12). À partir de cette fondation apostolique se développe probablement une communauté chrétienne importante : en est originaire le pape Éleuthère (175-189), l'un des premiers pontifes originaires de la partie grecque de l'Empire, et l'on sait par Eusèbe de CésaréeEusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 16, 2. L'anecdote révèle davantage l'existence d'une importante communauté juive que celle de chrétiens. qu'Origène d'Alexandrie se rend dans la ville, dans la première moitié du , et y découvre une traduction grecque rare de l'Ancien Testament.

La fin du est, comme pour tout l'Empire, une époque de troubles : la ville est attaquée par les Goths et les Hérules à leur retour du raid qui les a menés jusqu'à Athènes, mais parvient à éviter le pillage grâce à des fortifications de fortune. Il semble toutefois que la ville perd à cette époque beaucoup de son importance et de sa réputation pour ne devenir qu'un centre provincial. Lors de la réorganisation administrative de l'Empire, Dioclétien en fait d'ailleurs la capitale de la nouvelle province d'Epirus Vetus, qui comprend l'Épire, l'Acarnanie et les îles de Corcyre et d'Ithaque. Elle est aussi une capitale ecclésiastique, le siège de la métropole d'Épire : son évêque Héliodoros est attesté au concile de Serdica en 343. Mais la ville reste diminuée : en 362, le rhétoricien et consulaire Claudius Mamertinus souligne la ruine de certains de ses plus importants monuments lorsqu'il félicite l'empereur Julien pour son œuvre de restaurationT. E. Gregory, s.v. Nikopolis of Epirus dans .. Dans le cadre de sa politique de réaction païenne, ce dernier réactive le concours des Actia.

Nicopolis paléochrétienne

Au , l'Épire en général et Nicopolis en particulier souffrent de nouveau de nombreuses invasions barbares : ce sont d'abord les Visigoths d'Alaric qui ravagent la région au début du siècle, puis, en 474-475, la ville est pillée par les Vandales de Genséric qui réduisent la population en captivité. En 551, ce sont cette fois les Ostrogoths de Totila qui la ravagentProcope de Césarée, Guerres, VIII, 22, 31..

C'est à la suite d'une de ces deux dernières attaques, plus probablement celle des Vandales, que le cadre urbain est profondément transformé avec la construction d'une nouvelle enceinte imposante à l'intérieur de l'ancien circuit fortifié sur l'angle nord-est duquel elle s'appuie partiellement. Elle serait ainsi due à l'empereur Anastase plutôt qu'à Justinien, dont Procope précise pourtant qu'il « rénova » NicopolisProcope de Césarée, Sur les édifices, IV, 1, 37. Les historiens ont beaucoup glosé sur la valeur de ce passage : cf. T. E. Gregory, op. cit. 257 sq., probablement après l'attaque vandale.