En métaphysique, les universaux sont des types, des propriétés ou des relations qui ont un caractère universel au sens où ils peuvent, selon Aristote, être « dit[s] en plusieurs sens », c'est-à-dire être conçus comme propres à plusieurs choses singulières différentes. ce qui est commun aux choses singulières que, par opposition, l'on nomme les « particuliers ».
Par exemple, la « chevalinité », la circularité, ou la « parentité » sont des universaux opposés aux particuliers que sont tel cheval, tel cercle ou tel parent.
La question centrale débattue en métaphysique est alors de savoir si les universaux ont une existence en soi (réalisme, au sens du réalisme des universaux) ou s'ils sont de simples concepts produits par l'esprit, qui dans le langage s’expriment par des noms (nominalisme). Et s'ils ont une existence réelle, se pose ensuite la question de leur articulation avec l'existence des particuliers.
Une querelle entre réalisme et nominalisme est déjà présente entre Platon et Aristote. C'est à partir du et que la scolastique médiévale reprend le débat et que la Querelle des universaux se développe et devient fondamentale.
Après une éclipse relative durant la modernité, le débat est réapparu au sein de la philosophie analytique à partir du , notamment via Bertrand Russell, et surtout David M. Armstrong, qui défend une position réaliste d'inspiration aristotélicienne et coordonnée aux données scientifiques au regard des propriétés existantes. Ce débat oppose dans le champ de la métaphysique analytique Armstrong et ses continuateurs aux partisans des tropes (propriétés irréductiblement particulières).
Querelle des universaux Les universaux furent l'enjeu d'une querelle entre logiciens. Demeurée célèbre, elle se déroula du au . Les écolesCeux qui voyaient dans les productions de la philosophie scolastique des subtilités inutiles ont régulièrement décrit le débat comme un exemple typique de ces dernières. Entre autres cet exemple dans La Révolte des anges où Anatole France fait parler un démon qui, caché au Moyen Âge sous le froc d'un moine, raconte la vie de son couvent :
« Tandis que, sous les murs de l'abbaye, les petits enfants jouaient à la marelle, nos religieux se livraient à un autre jeu aussi vain et auquel pourtant je m'amusai avec eux ; car il faut tuer le temps, et c'est même là, si l'on y songe, l'unique emploi de la vie. Notre jeu était un jeu de mots qui plaisait à nos esprits, à la fois subtils et grossiers, enflammait les écoles et troublait la chrétienté tout entière. Nous formions deux camps. L'un des camps soutenait qu'avant qu'il y eût des pommes, il y avait la Pomme [...] qu'avant qu'il y eût des pieds et des culs en ce monde, le Coup de pied au cul résidait de toute éternité dans le sein de Dieu. L'autre camp répondait que, au contraire, les pommes donnèrent à l'homme l'idée de pomme [...] et que le coup de pied au cul n'exista qu'après avoir été dûment donné et reçu. Les joueurs s'échauffaient et en venaient aux mains. J'étais du second parti, qui contentait mieux ma raison et qui fut, en effet, condamné par le Concile de Soissons ». s'opposaient sur la question de savoir si : les universaux sont des objets de l'esprit humain, c'est-à-dire : soit des concepts ou abstractions (idéalisme, y compris Kant, et point de vue d'Aristote selon certains) soit de simples noms donnés à des catégories dans le langage (nominalisme) ou bien s'ils sont réels, que ce soit : au sein des choses dans notre monde (point de vue d'Aristote selon certains) ou bien dans un monde séparé des Idées au sens platonicien, qui serait la vraie réalité (réalisme).
Origine de la querelle
Cette opposition traverse de part en part l'histoire de la philosophie en Occident. Platon, idéaliste (en fait réaliste des Idées), et Aristote, réaliste, ont présenté des thèses opposées. Pour Platon, les Idées existent comme réalités supérieures et extérieures : transcendantes. Au contraire, selon la logique constituée par Aristote, Porphyre de Tyr et Boèce, les catégories (substance, quantité, qualité, etc.)Aristote, Les Catégories, IV. Les dix catégories : « Substance, Quantité, Qualité, Relation, Lieu, Temps, Position, Possession, Activité, Passivité ». sont les attributs de l'être, les prédicats (le genre, mais aussi la définition, le propre, l'accident)Aristote, Topiques, I, 4, 101 b 25 ; I, 5. Les cinq prédicables (universaux logiques) : « la définition, le propre, le genre [avec la différence spécifique] et l'accident ». sont de simples catégories logiques, et non pas des essences, des substances, et les mots se rangent sous ces catégories. La position d'Aristote est généralement comprise comme un réalisme immanent des universaux (l'Homme, la Blancheur), où ces derniers ont une existence réelle et sont instanciés, appliqués dans les choses particulières (cet homme blanc), les individus (cet homme). Il semble aussi possible de proposer une lecture moins réaliste de cette position.
Aristote a fondé sa logique, voire sa pensée, sur la notion de prédicat (un attribut), c'est-à-dire ce qui est affirmé d'un sujet ; dans la phrase « Socrate est mortel », « Socrate » est sujet, « mortel » prédicat. Or, un prédicat peut être donné à plusieurs sujets : Socrate est mortel, Callias est mortel. Les genres, soit les idées générales ou les classes englobant plusieurs espèces, par exemple la mortalité, sont des choses universelles prédicables. "Il y a des choses universelles et des choses singulières. J'appelle "universel" ce dont la nature est d'être affirmé de plusieurs sujets, et "singulier" ce qui ne le peut. Par exemple, "homme" est un terme universel, et "Callias" un terme individuel" (De l'interprétation, 7, trad. J. Tricot). Mais par "choses" (pragmata), Aristote entend-il des réalités concrètes ou des conceptsPierre Hadot, "Sur divers sens du mot pragma dans la tradition philosophique grecque", in Pierre Aubenque (édi.), Concepts et catégories dans la pensée antique, Vrin, 1980, .? Selon les réalistes des universaux, il faut distinguer prédicable et universel ; le prédicable comme "ce qui est apte à être dit de plusieurs" : le prédicable est un terme ; et l'universel est "ce qui est apte à être en plusieurs" : l'universel est une chose ou une propriété. Selon les nominalistes, prédicable et universel sont synonymes, ce sont des termes du langage mental désignant des termes (concepts ou signes) ; ne reste que le prédicable, l'idée qu'un terme est universel quand il signifie plusieurs choses.
Alexandre d'Aphrodise, vers 200, a posé la question du statut ontologique de l'universel : quel est le mode d'être de l'universel ? Il distingue l'universel « immanent aux choses » et l'universel « postérieur aux choses ». "Le genre est postérieur à la chose (πρᾶγμα), c'est clair. Pour qu'un animal existe, il faut que le genre Animal existe, mais pour que le genre Animal existe il faut aussi que l'animal existe" (Questions, question I.11).
La question soulevée par l'Isagogè de Porphyre de Tyr, vers 268, est de savoir si les genres et les espèces sont des réalités subsistantes ou des produits de l'intellect. Sont-elles séparées du sensible (incorporelles) ou immanentes au sensible (corporelles) ?
"Tout d'abord, en ce qui concerne les genres et les espèces, la question est de savoir si ce sont [I] des réalités subsistantes en elles-mêmes ou seulement [II] de simples conceptions de l'esprit, et, en admettant que ce soient des réalités substantielles, s'ils sont [Ia1] corporels ou [Ia2] incorporels, si, enfin, ils sont [Ib1] séparés ou [Ib2] ne subsistent que dans les choses sensibles et d'après elles. J'éviterai d'en parler. C'est là un problème très profond et qui exige une recherche toute différente et plus étendue" (Porphyre, Isagogè, I, 9-12, trad. J. Tricot).
Une première alternative oppose [I] le "réalisme" platonicien des Idées (les genres et les espèces, par ex. l'Abeille en son essencePlaton, Ménon, 72 b., ont une existence réelle, un caractère général, comme Formes idéales, Idées séparées) au [II] conceptualisme aristotélicien ("les idées générales existent seulement dans l'esprit"). Un second choix paraît à l'intérieur de la première branche de l'alternative. Admettons la thèse platonicienne, qui pose la subsistance des universaux. Deux autres problèmes se présentent. Le deuxième problème relève de la philosophie stoïcienne : ces genres et espèces sont soit corporels soit incorporels. Pour des stoïciens, presque tout est corporel, sauf le lieu, le temps, le vide et l'exprimable ; pour Platon, l'universel est un incorporel. Le troisième problème relève du débat entre Platon et Aristote : l'universel est soit une Forme séparée (comme le croit Platon) soit un concept mental postérieur aux choses dans l'ordre de l'être - comme le soutient Aristote, qui semble aussi attribuer une forme de réalité aux universaux, non séparés du sensible et recevant le statut d'être subsistant dans les choses.
La solution de BoèceBoèce, In Categorias Aristotelis Libri Quatuor (Commentaire aux Catégories d'Aristote) (515), PL, 64., vers 515, est composite. Selon Boèce, les universaux sont à la fois intelligibles et substantiels. Dans la réalité, ils ont une existence singulière et ont une réalité universelle dans l'esprit. Ils existent aussi en Dieu sous forme d'idées divines. C'est le réalisme modéré (repris par Thomas d'Aquin). Toutes les solutions sont bonnes. Mais Boèce introduit une distinction entre voces (formes générales du langage) et les res (choses) visées dans le discours.
La position de Jean Scot Érigène, vers 860, relève du réalisme des universaux, et radicalement. Pour lui, le particulier est un rassemblement de propriétés universellesChristophe Erismann, "Generalis essentia. La théorie érigénienne de l'ousia et le problème des universaux", in Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 2002, 1, t. 69, Vrin..
Au Moyen Âge Les universaux sont des concepts abstraits à valeur universelle : le genre ("le genre, c'est, par exemple, l'animal", dit Porphyre), l'espèce (par exemple, l'homme), l'homme en général, l'Humanité en soi, la qualité Blanc, le Cheval, la Chevalité. La querelle des universaux se cristallise dans l'opposition entre sententia vocum (doctrine des mots : les idées générales sont des flux de sons, pas plus) et sententia rerum (doctrine des choses : les idées générales expriment les réalités). Pierre Abélard enclenche les hostilités en 1108Pierre Abélard, Logica Ingredientibus ("Logique. Pour débutants", 1117-1121, ou vers 1130), éd. Bernhard Geyer, Abaelards philosophische Schriften, "Commentary on Porphyry's Isagoge", in Beiträge zur Geschichte der Philosophie und Theologie des Mittelalters, 21, 1, éd. Aschendorff, Munster, 1919, ; trad. an. P. V. Spade, Five Texts on the Mediaeval Problem of Universals, Indianapolis, Hackett Publishing, 1994, sq., en s'attaquant à son maître Guillaume de Champeaux qui soutenait alors, selon les mots de Pierre Abélard, sa première théorie, la théorie de l'essence matérielle : "une même caractéristique se retrouve par essence en même temps tout entière dans chacun des individus du groupe, et donc la diversité ne vient aucunement de l'essence, c'est la multiplicité des accidents qui entraîne la variété"Guillaume de Champeaux, premier réaliste au Moyen Âge (vers 1100) : selon Pierre Abélard, Histoire de mes malheurs (= Lettre 1) (1132), Héloïse et Abélard. Lettres et Vies, trad. Y. Ferroul, Garnier-Flammarion, 1996, . Georges Lefèvre, Les Variations de Guillaume de Champeaux et la question des universaux. Étude suivie de documents originaux (1898), Nabu Press, 2010, 94 p..