Le Manifeste des 121, titré « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », est signé par des intellectuels, universitaires et artistes et publié le dans le magazine Vérité-Liberté. Le manifeste est né dans le sillage du groupe de la rue Saint-Benoît. Il a été pensé puis rédigé par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot..
Cette déclaration a permis de regrouper des personnalités de divers horizons dans un esprit libertaire et plutôt orienté à gauche. Il est important pour l'histoire de la gauche et de l'extrême gauche en France.
Contenu du manifeste
Selon ses propres termes, le manifeste cherche à informer l’opinion française et internationale du mouvement de contestation contre la guerre d'Algérie. Les 121 y critiquent l'attitude équivoque de la France vis-à-vis du mouvement d'indépendance algérien, en appuyant le fait que la « population algérienne opprimée » ne cherche qu'à être reconnue « comme communauté indépendante ». Partant du constat de l'effondrement des empires coloniaux, ils mettent en exergue le rôle politique de l'armée dans le conflit, dénonçant notamment le militarisme et la torture, qui va « contre les institutions démocratiques ».
Le manifeste se termine sur trois propositions finales :
Liste de signataires La liste des premiers signataires :
Ils sont rejoints par une seconde liste de signatairesLe Maitron, "Manifeste des 121 « déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » (6 septembre 1960)", 2020, (lire en ligne)
Publication Le manifeste est publié le dans Vérité-Liberté. Ce magazine est consacré à divulguer toute information interdite ou filtrée par la censure sur la guerre d'Algérie. Il est géré par Paul Thibaud. Son comité de rédaction comporte les journalistes Robert Barrat et Claude Bourdet, l'historien Pierre Vidal-Naquet, le mathématicien Laurent Schwartz, l'écrivain Vercors et Jean-Marie Domenach de la revue Esprit. Le journal Témoignages et documents, qui réédite pendant la guerre d'Algérie les textes censurés, publie aussi le manifeste ainsi que les réactions du Parti communiste français et du Parti socialiste unifié.. Le manifeste devait aussi paraître dans le numéro d'- des Temps modernes, mais censuré, fut remplacé par une double page blanche, suivie de la liste des signataires.
Le , Jérôme Lindon déclare dans Paris-Presse :
Le journal clandestin Vérités pour, sous-titré Centrale d'information et d'action sur le fascisme et la guerre d'Algérie, est proche du Réseau Jeanson. Il donne souvent la parole à Jeune Résistance, un mouvement d'insoumis et de déserteurs, et publie le Manifeste des 121. ainsi que des articles plus radicaux puisqu'ils considèrent que la désertion est un devoir..
De nouveaux signataires du Manifeste rejoignent les premiers. Ils sont au total deux cent quarante-six..
La revue Routes de la paix (qui a pris plusieurs autres noms), installée en Belgique et diffusée en France, à laquelle participe le militant pacifiste belge Jean Van Lierde, réédite le manifeste..
Réactions Répression des signataires Ordonnances gouvernementales, inculpations, incarcérations Les réactions sont d'autant plus vives que le manifeste est publié sciemment alors que se déroule le procès des porteurs de valises du Réseau Jeanson. La défense veut alors faire citer à la barre tous les signataires. Après un premier refus, le tribunal accepte la comparution de vingt d'entre eux. Quelques jours plus tard, le conseil des ministres réagit en modifiant par ordonnance certains articles du code de procédure pénale et du code de justice militaire et empêche ainsi notamment l'audition de témoins non cités avant les procès..
Les autorités sont habilitées par la loi du
Le gouvernement publie plusieurs ordonnances qui aggravent les peines frappant la provocation à l’insoumission, à la désertion et au renvoi de livret militaire, le recel d’insoumis et les entraves aux départs des soldats. Les fonctionnaires apologistes de l’insoumission et de la désertion seront plus sévèrement réprimés... Le général de Gaulle, sévère pour « les serviteurs de l'État », insiste pour que les intellectuels bénéficient d’une plus large liberté de pensée et d'expression. Vingt-neuf personnes sont inculpées pour incitation de militaires à la désobéissance et provocation à l'insoumission et à la désertion..... Jean-Paul Sartre et d’autres signataires réclament vainement leur propre inculpation. La revue Les Temps modernes est saisie. Elle contenait la liste des signataires du manifeste et d'autres articles sur la guerre d'Algérie.. Le journaliste Robert Barrat est incarcéré pendant .. , écrit François Mauriac dans son bloc-notes de L'ExpressCité dans .. Finalement, les inculpations tournent court.
Interdictions professionnelles Jean-Louis Bory, Pierre Vidal-Naquet. et d’autres professeurs sont suspendus de leurs postes.... Par arrêté signé de Pierre Messmer, ministre des Armées, le professeur Laurent Schwartz est révoqué de l'École polytechnique.Dans une lettre citée par Le Monde du , il répond au ministre : .
Les artistes sont évincés des théâtres subventionnés. et sont privés des avances sur recette cinématographiques.. À la Radiodiffusion-télévision française (RTF) les signataires se voient interdire toute collaboration au sein d'un comité de réalisation, tout rôle, interview, citation d'auteur ou compte rendu d'ouvrage.. En conséquence, de nombreuses émissions déjà enregistrées ou en projet sont annulées.... Des critiques littéraires et théâtraux refusent de participer à l’émission de radio de François-Régis Bastide, Le Masque et la Plume, dont certains de leurs collègues sont évincés.. L'émission est sabordée par l'un des animateurs, Jérôme Peignot., et est suspendue pour six mois. Frédéric Rossif et François Chalais font de même pour l'émission Cinépanorama. François Chalais commente : Le ministre de l'Information décide alors que François Chalais doit cesser tous rapports avec la Radiodiffusion-télévision française.. La solidarité des réalisateurs et producteurs obtient la levée de l'interdiction..
Des personnalités. et des associations, notamment des syndicats.., défendent la liberté d’expression et s’opposent aux interdictions de travail..... Des producteurs de télévision parmi les plus notoires se constituent en une association présidée par Pierre Lazareff pour obtenir des « accommodements » aux sanctions disciplinaires. Claude Mauriac refuse . Il démissionne du comité de télévision.
Ce n'est qu'en 1965 que le dernier fonctionnaire signataire du manifeste est réintégré. Il s'agit de Jehan Mayoux, inspecteur primaire.. En 1939, il avait été insoumis et condamné à cinq ans de prison. Marie et François Mayoux, ses parents, antimilitaristes, auteurs d'une brochure pacifiste intitulée Les instituteurs syndicalistes et la guerre avaient été révoqués de l'enseignement et emprisonnés pour pendant la Première guerre mondiale..
Soutien aux signataires et aux insoumis Le Congrès pour la liberté de la culture, qui compte parmi ses présidents d'honneur Jacques Maritain, Karl Jaspers, Theodor Heuss et Léopold Sédar Senghor, déclare les mesures gouvernementales prises contre les signataires..
Une déclaration de solidarité avec les signataires du manifeste est approuvée par des intellectuels et artistes européens et des États-Unis, dont Federico Fellini, Alberto Moravia et Bertrand Russell, Norman Mailer, Seán O'Casey et Max Frisch,
Des lauréats du prix Pulitzer écrivent aux signataires de la déclaration :
Cinquante-deux universitaires américains dont Aldous Huxley et Herbert Marcuse déclarent leur admiration aux signataires du
La Fédération protestante de France qualifie de et soutient le refus des combattants de participer à la torture. À ceux qui refusent le départ pour cette guerre, elle dit que l'objection de conscience paraît le moyen de rendre un témoignage clair.
Ligue des droits de l'Homme La Ligue des droits de l'Homme a toujours, dans le passé, condamné l'insoumission. Elle a aussi toujours réclamé un statut pour les objecteurs de conscience.
Critiques du Manifeste Manifeste des intellectuels français pour la résistance à l'abandon
Le Manifeste des 121 provoqua un contre-manifeste, le Manifeste des intellectuels français pour la résistance à l'abandon, paru le dans les quotidiens Le Figaro et Le Monde et le dans l'hebdomadaire Carrefour, dénonçant l'appui apporté au FLN par les signataires du manifeste des 121 et défendant l'Algérie française. Il soutient l'action de la France et de l'armée en Algérie (), taxe le FLN de et dénie . Ce contre-manifeste est signé, entre autres, par le maréchal Juin et six autres membres de l'Académie française Henry Bordeaux, Pierre Gaxotte, Robert d'Harcourt, Henri Massis, André François-Poncet et Jules Romains.Cf. l'analyse de ses signataires dans ..
Le Monde observe :
Associations d'anciens combattants Six associations d'anciens combattants (l'Union nationale des combattants d'Alexis Thomas, Rhin et Danube, les Anciens de la , Flandre-Dunkerque, les Anciens des Forces françaises libres, les Anciens du corps expéditionnaire français d'Italie) appellent à manifester à Paris dans le calme et le silence, le , . D'autres associations rejoignent la manifestation ainsi que des élus comme Jean-Marie Le Pen et des jeunes militants d'extrême droite. Six mille personnes manifestent à Paris...
Louis Aragon, bien qu'il n'ait pas signé le manifeste, publie le dans L'Humanité une lettre ouverte à l'Association des écrivains combattants dans laquelle il écrit :
Jean-Jacques Servan-Schreiber Jean-Jacques Servan-Schreiber est le cofondateur du magazine L'Express. Il y a défendu des positions anticolonialistes et dénoncé la torture en Algérie ce qui lui a valu des censures et des saisies. Deux ministres accusent son livre témoignage Lieutenant en Algérie. de démoraliser l'armée et de trahison.. Jean-Jacques Servan-Schreiber, dans une Lettre d’un non-déserteur, dénonce Le numéro de L'Express qui contient cette lettre est saisi à cause de sa référence au Manifeste malgré sa réprobation.
Parti communiste français Depuis le début du conflit en Algérie, le Parti communiste français soutient que la participation de ses militants au contingent de cette guerre coloniale est un gage de fonctionnement plus démocratique de l’armée. En , L'HumanitéL'Humanité reprise par . cite Maurice Thorez, secrétaire général du parti, qui, le , rappelait les principes définis par Lénine :
L'Humanité ajoute :
En , Thorez fait la même citation de Lénine. dont l'usage est contesté par un groupe de militants du PCF dans le premier numéro de Vérités anticolonialistes en :
Le Mouvement jeunes communistes de France (ou Jeunesse communiste) soutient un de ses membres, Alban Liechti., qui a refusé de servir en Algérie, mais le mouvement recommande de ne pas l'imiter. Pourtant, Alban Liechti est le premier des Soldats du refus, une quarantaine de soldats communistes réfractaires à la guerre d'Algérie qui seront pour la plupart condamnés à deux ans de prison et parfois soumis à de graves sévices.
Raymond Guyot, dirigeant du PCF, a été condamné en à quinze jours de prison pour et, pendant son service militaire, à soixante jours de prison dont quinze de cellule pour . Pierre Guyot, son fils et communiste comme lui, est condamné à deux ans de prison comme réfractaire. Au lendemain de sa libération, le , les Jeunesses communistes lancent un appel :
À propos du Manifeste des 121, dans L'Humanité du Cité par ., le Bureau politique du Parti communiste français .
Juste après le verdict du procès du Réseau Jeanson, Jean-Pierre Vigier, membre du comité central du PCF, publie dans L'Humanité du et contre l'avis de plusieurs dirigeants communistes, un article, unique en son genre, intitulé « Soutenir les condamnés, défendre les 121 » :
Il précise :