La relation de Chö-yon était une entente politico-religieuse entre un maître religieux tibétain et un protecteur laïc, mise en place par les lamas du bouddhisme tibétain et les Khans mongols au Michael Harris Goodman, Le Dernier Dalaï-Lama ?, Éditions Claire Lumière, 1993, , p. 110..
Du , les Tibétains ont avec les Khans mongols puis avec les empereurs mandchous de Chine établi des accords politico-religieux assez unique dans le monde, définissant une répartition des rôles entre religieux et monarques. Le maître religieux tibétain donne enseignements et initiations au monarque, en échange de quoi, celui-ci assume le rôle de protecteur de la doctrine bouddhique, accorde son soutien matériel au hiérarque et exerce une protection politique et militaire à son égard. Pour les Tibétains, cette relation devint le modèle idéal entre les grands maîtres spirituels et les souverains étrangers.
Ce concept connut diverses applications au cours des siècles et ne fut pas compris de la même manière chez les deux protagonistes. Pour les Tibétains, le maître spirituel et le souverain protecteur sont sur un plan d’égalité, sans prévalence d’un parti sur l’autre, alors que pour les Khans et pour les empereurs mandchous, le rôle prépondérant revenait au protecteur.
Les branches Kagyüpa, Sakyapa et Gelugpa du bouddhisme tibétain auront recours à des accords chö-yon avec respectivement les souverains tangoutes, mongols et mandchous (de la dynastie Qing en Chine).
Au , une relation chö-yon exemplaire est établie entre Altan Khan chef des Mongols Tümed et Sonam Gyatso, abbé du monastère de Drépung. Le maitre tibétain enseigne le bouddhisme tibétain au khan, et en retour le khan attribue au maître géluk le titre de « dalaï-lama ». Le prestige de ce nouveau titre de dalaï-lama deviendra considérable tant auprès des Tibétains que des Mongols.
En s’imposant comme protecteur des dalaï-lamas, les Khans Qoshots gagnèrent un immense prestige auprès de leur peuple et s’installèrent par la même occasion au Tibet. C’est alors que les Mongols Dzoungars qui s’étaient très étendus au Turkestan oriental, décidèrent d’envahir le Tibet en 1717, pour prendre la place des Qoshots. La riposte des empereurs Qing qui craignaient que les Dzoungars ne recréent un Grand empire des steppes en Asie centrale, sera de les chasser du Tibet et de renchérir sur les faveurs des Mongols vis-à-vis des lamas tibétains ainsi que de faire sentir la supériorité des Chinois sur toutes les forces mongoles.
Par la force, Kangxi le deuxième empereur mandchou de l’Empire chinois, s’appropria une partie du territoire tibétain en 1720 et instaura un protectorat sur le reste du pays. Les empereurs mandchous suivants continuèrent ainsi d’imposer leur hégémonie sur le territoire tibétain et d’afficher une attitude bienveillante vis-à-vis du bouddhisme tibétain, sans se priver de diminuer au besoin le pouvoir politique des dalaï-lamas en leur adjoignant des amban (résidents impériaux pour les surveiller) ou même d’exiler les plus récalcitrants. Graphies et étymologie
L'expression en est la contraction du , équivalent au sanscrit bhikshu-dānapati, (Pali: भिक्खु Sanskrit: भिक्षु , bhikṣu « moine » et Devanagari: दानपति, dānapati « patron, mécène ») . Relations Tibétains ↔ Mongols Depuis la chute de l’Empire tibétain (en 877), la faiblesse de l’armée tibétaine était flagrante et le recours à un protecteur extérieur était nécessaire en cas de menace.
Certains lamas, en particulier ceux de la branche Kagyupa, s'étaient engagés avec les souverains du Royaume tangoute dans une relation maître religieux – protecteur laïc qui préfigurait celle que les Khans Mongols établiront avec les moines Sakyapas Ruth W. Dunnell, The Hsia Origins of the Yüan Institution of Imperial Preceptor. in "Asia Major, 3rd ser.", 5.1: 85-111, 1992, Institute of History and Philology of the Academia sinica, Taiwan en 1247 puis avec les Gelugpa en 1578.
, en 1247 : Sakya Pandita ↔ Godan Khan thumb|upright=0.8|Sakya Pandita, portant un bonnet rouge, accompagné de son neveu Chogyal Pagpa Après la mort de Gengis Khan en 1227, les Tibétains arrêtèrent d’envoyer leur tribut aux Mongols. En conséquence, en 1239-1240, le prince Godan, petit-fils de Gengis Khan et deuxième fils de Ögödei Khan, qui contrôlait un fief dans l’actuel Gansu, mène un raid dans la région de Lhassa, tuant quelque 500 moines et pillant des monastères, des villages et des villes. Deux monastères Kadampa furent détruits. Poursuivant la politique mongole de contrôle des régions soumises par l'intermédiaire de potentats locaux, et imitant les Tangoutes qui avaient établi avec les lamas tibétains des relations de maître religieux-protecteur laïc, Godan Khan demande à ses commandants de chercher un lama remarquable. Ce fut finalement à Sakya Pandita, dirigeant réputé de l’école Sakya du bouddhisme tibétain, que Godan envoie une « invitation » menaçante et des présentsThomas Laird, avec le Dalaï-Lama, Christophe Mercier Une histoire du Tibet : Conversations avec le Dalaï Lama, de, Plon, 2007, . Le hiérarque tibétain transmit l’ordre des Mongols aux Tibétains, dépourvus de pouvoir centralisateur à l’époque, de se soumettre, sous peine d’être envahis et anéantis.
En 1244, Sakya Pandita (abrégé en Sa pan) entreprend le voyage vers le camp royal avec deux de ses jeunes neveux, Drogön Chögyal Phagpa dix ans, et Chhana, six ans, qui a par la suite publié un recueil des écrits de Sakya Pandita. En chemin, ils s'arrêtent à Lhassa, où Phagpa prononce ses vœux de moine bouddhiste novice devant la statue du Jowo installée au Jokhang et offerte par la princesse Wencheng, l'épouse chinoise de Songsten Gampo. Sakya Pandita rejoint en 1247 le camp de Godan à Liangzhou dans l'actuelle province de Gansu, où les troupes mongoles exterminaient les Chinois Han en les jetant dans un fleuve. Sakya Pandita, horrifié, donna des instructions religieuses, notamment que tuer un être est un des pires actes selon le Dharma du Bouddha.
Sakya Pandita reçut de Godan la direction des affaires religieuses et le Tibet passa sous l’autorité militaire et politique des Mongols.
, 1253 : Chögyal Phagpa ↔ Kubilai Khan
thumb|upright=0.8|Kubilai Khan, Grand Khan de l'empire mongol et empereur de Chine, nomme Phagpa aux affaires religieuses Lorsque Kubilai Khan, un cousin de Godan, commença son ascension vers le trône du (de l’immense Empire mongol) puis de la Chine, il demanda à Godan de lui envoyer les lamas sakyapa qui avaient été conduits à sa cour. Toutefois le vieux Sakya Pandita mourut et c’est son neveu Drogön Chögyal Phagpa qui partit. En 1253, requis auprès de Kubilai khan, Phagpa l’initie au tantra Hevajra. En 1260, l'année où Kubilai Khan devint le Grand Khan de l’Empire mongol, il nomme Chögyal Phagpa à la tête des affaires bouddhistes (dishi, 帝师 / 帝師, dìshī, titre proche du guoshi). La supervision de l’ensemble du clergé bouddhique dans l’Empire mongol par un lama tibétain, n’alla pas sans susciter quelques tensions. Le maître spirituel tibétain donne enseignements et initiations au monarque, son disciple et bienfaiteur, en échange de quoi le monarque assume le rôle de protecteur de la doctrine, il accorde son soutien matériel au hiérarque et exerce une protection politique et militaire à son égard (Buffetrille p.69, 2012 et Eliot Sperling p. 31-44, dans Blondeau et Buffetrille, 2002). De Godan Khan à Kubilaï Khan, grâce à ce soutien des Mongols, les lamas de l’école sakya contrôlèrent l’ensemble du clergé bouddhique de l’Empire mongol et virent leur pouvoir politique croître considérablement dans la région puisque c’est eux qui administrèrent le Tibet au nom de l’empereur.
Kubilai Khan désira alors intégrer le royaume chinois des Song à son empire mongol. En 1271, il s’installe à Dadu 大都 (l’actuelle Pékin), fonde la dynastie Yuan et se donne le nom d’. Il garde cependant au nord de la Grande muraille, son ancienne capitale Shangdu 上都 « capitale suprême » de l’empire mongol où il se rend tous les ans au printemps avec sa suite. Il y reste sept mois avant de repartir vers Dadu pour cinq mois. Il lui fallut quinze rudes années pour venir à bout des défenses Song. Bien qu’il revendiqua le titre de Grand Khan du Grand État mongol, il ne fut de fait le souverain que du Grand État Yuan. Pour autant, le Tibet n’est pas mentionné comme partie du domaine impérial dans les Annales des Yuan de l’époqueJean-Paul Ribes, Le dernier maoïste de France, Réponse à Jean-Luc Mélenchon, 14 avril 2008.. Car c’est par le traité de 1247 qui vit la nomination de Sakya Pandita comme vice-régent du Tibet N. Subramanya, Human rights and refugees, APH Publishing, 2004, , p. 20. que le statut du Tibet est établi dans le domaine Mongol.
Les Mongols furent expulsés de Chine à la fin de la dynastie Yuan et la restauration du pouvoir des Han fut l’œuvre des fondateurs de la dynastie Ming (1368-1644).
La relation chö-yon se poursuit de manière bien moins forte avec certains empereurs de la dynastie Ming (1368-1644), qui ne considéraient par ailleurs pas le Tibet comme appartenant à leur territoireKatia Buffetrille, Chine et Tibet, une si longue histoire.. En fait, les liens que certains empereurs Ming établirent avec des religieux tibétains furent relativement nombreux, mais ils traduisaient un intérêt personnel pour le bouddhisme tibétain ou un besoin de légitimité, et non un véritable contrôle politique et militaire. , en 1578 : Sonam Gyatso ( dalaï-lama) ↔ Altan Khan Au , Altan Khan, le khan d’or, rassemble les Mongols Tümed de l’Ouest au sein d’une entité politique unifiée et fait peser une menace sur le Grand État Ming. Au Tibet, la rapide expansion des Gelugpa, école née de la réforme de Tsongkhapa (1357-1419), les conduit bientôt au contact des Mongols au Nord-Est du pays. L’école géluk (gelug) va devenir hégémonique à partir du .
Vers 1567, Altan Khan adresse à l’abbé du monastère de Drépung - grand centre Gelugpa, près de Lhassa - Sonam Gyatso, une invitation à être son maître spirituel. Sonam Gyatso refuse la protection d’Altan Khan pendant quelques années mais finit par accepter de rencontrer le khan sur un terrain commun. thumb|upright=0.9|Altan Khan fondateur du titre de dalaï-lama La première entrevue se déroule en 1578 dans les prairies du Tibet, le Kokonor (le Qinghai en chinois), une région où Tibétains et Mongols se sont côtoyés pendant des siècles. Sonam Gyatso enseigne le bouddhisme à Altan Khan. En échange, ce dernier assume les obligations financières et militaires liées au rôle de principal protecteur. Pour sceller cette relation sur le plan religieux, Sonam Gyatso déclare qu’Altan Khan était une réincarnation de Kubilai Khan et Altan Khan attribue à Sonam Gyatso le titre de dalaï-lama, . Sonam Gyatso refuse d’assumer la position éminente de fondateur de lignée, qu’à la condition d’être considéré comme le troisième dalaï-lama, à la suite de son maître, désigné comme le deuxième, et du maître de son maître, le premier.
Le prestige du dalaï-lama auprès des Mongols devint considérable, inquiétant même les empereurs Ming et soulevant la jalousie au Tibet. L’accord entre le lama tibétain et le protecteur mongol allait être durable et contribuer à entremêler les histoires tibétaine et mongole pendant les deux siècles suivants. Cette relation établie entre le pontife Gelugpa et le souverain mongol est décrite en tibétain par le terme de chöyon contraction de . Ce fut un bon accord pour le Tibet et pour la Mongolie, qui attirerait cependant cette région dans l’orbite de la Chine d’une manière que nul n’aurait pu prévoir.
, en 1637 : Lobsang Chökyi Gyaltsen ( panchen-lama) ↔ Güshi Khan