Odysséas Elýtis (en ), nom de plume d’Odysséas Alepoudhéllis (), est un poète grec né le à Héraklion et mort le à Athènes. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1979.

Il était proche des poètes surréalistes français et de peintres comme Picasso et Matisse qui ont illustré certaines de ses œuvres. Ami de René Char et d'Albert Camus dont il a partagé la pensée de midiAlbert Camus, Essais, L'Homme révolté, Bibliothèque de La Pléiade, 1981, à 709. sur le primat accordé aux sensations et au culte de l'harmonie de la nature contre tout absolutisme historique, il fut aussi en France et en Grèce l'ami de son compatriote Tériade.

Auteur du grand poème Axion esti, hymne à la Création qui exalte la lutte héroïque des Grecs en faveur de la liberté, il fut aussi critique d'art, et s'attacha à créer des collages dans lesquels s'exprime sa conception de l'unité de l'héritage grec, par la synthèse de la Grèce antique, de l'Empire byzantin et de la Grèce néo-hellénique. Ses poèmes ont été mis en musique par deux des compositeurs grecs les plus célèbres du , Míkis Theodorákis et Mános Hadjidákis. D'autres ont été popularisés en France par Angélique Ionatos.

Biographie L'enfance Elýtis naît le à Héraklion, en Crète. Il est le dernier des six enfants de Panayotis Alepoudhéllis et de Maria Vranas, tous deux originaires de l'île de Lesbos (appelée aussi Mytilène).thumb|La famille Alepoudhéllis vers 1918 (Odysséas Elýtis est le plus jeune des enfants, à gauche) La famille Alepoudhéllis, qui possède une fabrique de savonnerie, s'installe à Athènes en 1914, et transfère le siège de son entreprise au Pirée. C'est une famille aisée, qui entretient des relations étroites avec celui qui est à cette époque le Premier Ministre grec, Elefthérios Venizélos. Le jeune Odysséas connaît une enfance heureuse et choyée ; il passe les étés en famille dans les îles, en Crète, à Mytilène, et plus souvent à Spetses : à courir pieds nus sur les rivages, au contact de la mer et du soleil, l'enfant enregistre dans sa mémoire les riches impressions sensorielles qui figureront plus tard dans sa poésie. Auprès de sa gouvernante allemande, Anna Keller, il découvre la poésie germanique, notamment celle de Novalis, et il apprend le français, langue que le poète parlera couramment toute sa vie. Un premier deuil plonge la famille dans une profonde affliction : en 1918, la sœur d'Odysséas Elýtis, Myrsini, la seule fille de la famille, meurt à vingt ans de la grippe espagnole. Dès l'âge de douze ans, il effectue des voyages à l'étranger, découvrant en compagnie de sa famille l'Italie, la Suisse, l'Allemagne et la Yougoslavie. En Suisse, à Lausanne, l'enfant est présenté à Vénizélos, venu signer en 1923 le Traité de Lausanne. Un second deuil frappe la famille lorsque le père, Panayotis Alepoudhéllis, décède en 1925Odysseus Elytis, Axion esti, Poésie/Gallimard, 2003, ..

La formation intellectuelle et poétique (1926-1933) Passionné par la lecture, l'adolescent dépense tout son argent pour acheter des livres et des revues. Mais la poésie ne l'attire pas : « Enfant, je m'en souviens, écrit-il, la poésie ne me disait rien. De la Littérature Néo-hellénique j'avais gardé la vague impression d'un bavardage ennuyeux sur un rythme répétitif. » Cette période de l'adolescence est d'abord celle des grands modèles littéraires découverts au fil de lectures dans lesquelles le jeune Odysséas se plonge avec une ardente curiosité. Il cherche à retrouver, dans l'expression littéraire, le souvenir de ses propres émotions : « À seize ans, je recherchais la part tout à fait personnelle de ce que j'avais emmagasiné enfant, dans les moments de fougue et de solitude, lorsque j'errais pieds nus sur le rivage des îles : le poli, le brillant, le tressaillement d'un jeune corps, l'éclat de sa nudité. ». Au printemps de 1927, à l'âge de 16 ans, le surmenage, aggravé par une adénite, le cloue au lit pendant deux mois : il dévore alors les livres de littérature aussi bien grecque qu'étrangère, et connaît son premier vrai choc poétique en découvrant le poète Constantin Cavafy. En le lisant, il éprouve, dit-il, « une secousse, quelque chose de très fort » qui l'intrigue : « J'ai été saisi d'une profonde curiosité, qui plus tard allait devenir un profond intérêt, et plus tard encore, une profonde admiration. Mais qui ne sera jamais de la séduction.» Le poète Andréas Kalvos le séduit également par le ton de sa voix et par les thèmes et les idées qu'il aborde. Poussé par l'amour de la littérature, l'adolescent hante les boutiques des libraires : il n'est pas encore en classe de terminale lorsqu'il pénètre dans l'obscure librairie Kauffmann, où il feuillette, par hasard, Noces de Pierre Jean Jouve, et les recueils de Paul Éluard, Capitale de la douleur et Défense de savoir. Il éprouve aussitôt une impression inédite, le charme surprenant d'une poésie qui, rompant avec la prosodie classique, lui ouvre les portes d'un monde inconnu, avec son évidence poétique immédiate et sa fraîcheur virginale. Rencontre fortuite mais déterminante que plus tard, Elýtis analysera comme un événement symbolique, un effet du fameux hasard objectif des surréalistes. Paul Éluard est dès lors, avec Pierre Jean Jouve, de ceux qu'il se promet de faire connaître au public grec. La découverte d'Eluard oriente la curiosité d'Elýtis vers le surréalisme, sur lequel il cherche aussitôt à s'informer. De ce mouvement, dont il connaîtra plus tard les principaux représentants français et grecs, il refuse les extravagances et l'arbitraire de l'écriture automatique, pour retenir essentiellement le sens poétique du merveilleux et, en art, la technique du collage.

Il achève ses études secondaires en 1928. Après avoir accepté, à la demande de sa famille, d'étudier la chimie, il s'oriente plutôt, en 1930, vers les études de droit, sans cesser pour autant de s'intéresser à la littérature d'avant-garde. C'est ainsi qu'il lit les œuvres de César Emmanuel, de Nikitas Randos, de Théodore Dorros, et le recueil Strophe de Georges Séféris. Quoique de valeur très inégale, ces œuvres lui font pressentir la fin d'une époque, représentée en littérature par Kóstas Karyotákis, mort en 1928, et le début d'une ère nouvelle, encore imprécise. Par réaction contre les tenants d'un passé qu'il juge révolu, Elýtis se consacre à la philosophie et au droit, d'autant plus que de nouveaux professeurs sont arrivés à l'université d'Athènes, et que leur réputation draine vers eux, avec un incontestable succès, un grand nombre d'étudiants. Il s'agit de Kostas Tsatsos, de Panayotis Kanellopoulos, et d'Ioannis Théodorakopoulos. Une quinzaine d'étudiants en droit fonde alors un groupe de réflexion baptisé « pompeusement » (dira plus tard Elýtis) « Groupe ΙdéologiqueLe grec ιδεοκρατική pourrait aussi être rendu par « idéaliste ». et Philosophique de l'Université d'Athènes ». Étudiants et professeurs se réunissent pour lire et commenter des textes de philosophie, mais ces débats ennuient Elýtis. La rencontre du poète et philosophe Georges Sarantaris, avec lequel Elýtis se lie d'une grande amitié faite d'une profonde estime mutuelle, contribue à officialiser ses dons poétiques, tenus jusque-là secrets. Le bouillonnement des idées nouvelles en littérature et en poésie va précipiter son évolution.

Le renouveau des années 1930 À partir de 1934, l'arrivée d'une nouvelle génération d'écrivains suscite dans la jeunesse un regain d'enthousiasme, dans un foisonnement d'idées et d'initiatives. Les jeunes gens se rallient aux idées exprimées par Georges Théotokas dans son ouvrage Esprit libre publié en 1929, et se reconnaissent dans son roman Argô. Dans l'ambiance animée et joyeuse des réunions estudiantines auxquelles participe Elýtis, on débat avec ardeur sur tous les sujets, la réforme linguistique, la littérature aussi bien que la politique de Venizélos. Dans ces milieux où se prépare le renouveau littéraire de l'hellénisme, Elýtis noue toute une série de relations qui vont bientôt jouer un rôle décisif pour fixer son destin de poète.

Il fait d'abord la connaissance, en 1934, d'Andréas Karantonis, critique littéraire ouvert aux innovations, plein de curiosité et amateur de poésie ; Karantonis devient à partir de le directeur de la revue mensuelle des Lettres Nouvelles (Νέα Γράμματα) qui vient d'être créée : en accueillant dans ses colonnes les nouveaux talents et en assurant la promotion de la poésie moderne, cette revue devient le lieu d'expression des écrivains novateurs de la génération de 1930. Peu après, en , Elýtis rencontre le poète Andréas Embiríkos, l'un des représentants majeurs du surréalisme grec, formé aux études freudiennes et à la psychanalyse. C'est à son contact qu'Elýtis s'essaie aux premiers collages surréalistes en découpant des photographies dans des revues. Ensemble, ils se rendent sur l'île de Lesbos à Pâques 1935 et, en compagnie des peintres Oreste Kanellis et Takis Elefthériadès, ils songent à révéler au public l'œuvre du peintre naïf Théophilos, mort juste un an auparavant. À la fin de l'été 1935, Elýtis rencontre le critique littéraire Georges Katsimbalis, personnage truculent et poète dans l'âme, si haut en couleur qu'il servira bientôt de modèle à Henry Miller pour son Colosse de Maroussi. C'est chez Georges Katsimbalis qu'Elýtis fait aussi la connaissance de tout ce que les lettres grecques à cette époque comptent comme écrivains déjà reconnus ou novateurs. Parmi eux, les plus importants sont sans conteste Georges Séféris, qui découvre avec intérêt les poèmes d'Elýtis, et Georges Théotokas, qui devient un ami proche. Katsimbalis, à qui Elýtis a confié timidement quelques-uns de ses manuscrits, les soumet, à l'insu du poète, à la revue des Lettres Nouvelles qu'il finance. C'est ainsi qu'en paraissent pour la première fois quelques-uns des poèmes d'Elýtis, sous le pseudonyme d'Odysséas Vranas. Révélé malgré lui dans sa qualité de poète, Elýtis s'insurge d'abord, puis finit par céder devant le fait accompli. Il se sent à présent soutenu par des amis influents, et songe à abandonner définitivement les études de droit.

Dès le début de 1936, la revue des Lettres Nouvelles réunit un groupe d'écrivains étroitement unis, décidés à œuvrer en faveur de l'avant-garde littéraire, dans un esprit combatif et solidaire. Ils s'enhardissent et décident même d'impressionner l'opinion publique en organisant, en , la Première Exposition Surréaliste Internationale d'Athènes. Des œuvres de Max Ernst, Óscar Domínguez et Victor Brauner sont exposées. Elýtis y présente quelques-uns de ses collages photographiques, ainsi que sa traduction des poèmes d'Éluard. Mais, s'appuyant sur une définition lexicale étroite et réductrice du surréalisme, les journaux et plusieurs revues d'oppositionLes revues Νεοελληνικά Γράμματα, Νεοελληνική Λογοτεχνία et Νέα Εστία. ne tardent pas à donner libre cours à des critiques acerbes ; les polémiques se déchaînent contre les tenants du surréalisme, au point qu'Elýtis décide de répondre aux attaques dans un article des Lettres Nouvelles intitulé « Les dangers du demi-savoir ». Il tâche ensuite, mais en vain, de mettre fin à la polémique dans l'article « Un point c'est tout ».

Les rangs des amis d'Elýtis continuent cependant à grossir : en 1936, la nouvelle recrue des Lettres Nouvelles s'appelle Níkos Gátsos, en qui Elýtis découvre avec plaisir un grand amateur de poésie française et un bon connaisseur du surréalisme. Ils deviennent très vite amis et fonderont plus tard le premier café littéraire d'Athènes, l’Héraion : là les discussions enflammées sur La Jeune Parque, Les Chants de Maldoror ou The Waste Land de T. S. Eliot vont bon train jusqu'au milieu de la nuit. Plus tard, Níkos Engonópoulos, lui aussi grand poète francophile, s'adjoindra au groupe des amis d'Elýtis.

Mais la situation politique qui se dégrade dans toute l'Europe ne tarde pas à entraîner chacun dans la tourmente.

Le sous-lieutenant (1937-1941)