Jean Meslier, ou MellierLes registres baptistaires portent le nom de Mellier mais il signait Meslier, d'après Boulliot., né à Mazerny le , est un prêtre et philosophe des Lumières français, curé d'Étrépigny dans l'archidiocèse de Reims où il est mort au début de l'été 1729À une date inconnue située entre son dernier acte, signé en date du 27 juin, et la date de l'inventaire de sa succession, le 7 juillet ; Voir ..
Son existence n'a été connue qu'à partir de la publication en par Voltaire, sous le titre de Testament de J. Meslier, d'un texte qu'il présentait comme un extrait d'un document beaucoup plus volumineux, retrouvé chez lui et dans lequel un curé professait avec détermination son athéisme, et se livrait par ailleurs à une critique radicale des injustices de la société de son temps dans un texte, au titre original de Mémoires des pensées et sentiments de Jean Meslier…Le titre complet, choisi par l'auteur, est ., parfois considéré comme le texte fondateur de l'athéisme et de l'anticléricalisme militant en France.
Biographie vignette|Étrépigny, l'église dont Jean Meslier fut curé de 1689 à 1729. Né d'un père ouvrier en serge ou propriétaire et fabricant de laineLes sources ne s'accordent pas : voir . du village de Mazerny, Gérard MeslierOu Mellier. et de Symphorienne Braidy, il fit quelques études à l'école publique de sa paroisse où le curé le trouva doué, avant de les poursuivre au séminaire de Reims. Initié au sacerdoce en 1688, très estimé de ses supérieurs, il fut ordonné prêtre à la cathédrale Saint-Étienne de Châlons-sur-Marne, puis nommé le curé d'Étrépigny et de Balaives dans ses Ardennes natales, où il restera jusqu'à sa mort. Il avait pour amis deux curés, MM. VoiriCuré de Guignicourt. et DelavauxOu Laveaux, curé de Boulzicourt. qui inhumèrent son corps dans le jardin de la cure sans inscrire d'acte mortuaire sur les registres de sa paroisse.
Les éléments biographiques donnés par Voltaire dans ses Lettres à S.A. le Prince de *** sur Rabelais, etc. sont entachés de nombreuses erreurs, il faudra attendre Maurice Dommanget pour avoir la première biographie sérieuse.
D'après Voltaire, il choisissait pour bonnes des femmes n'ayant pas atteint l'âge canoniqueUne femme ne peut pas entrer au service d'un ecclésiastique avant l'âge de 40 ans., sa conduite scandalisait et lui valait réprimandes et punitions de la part des autorités ecclésiastiques. Ses démêlés avec le châtelain du lieu lui en avaient valu d'autres. En effet, indigné par les mauvais traitements que faisait subir le seigneur de Touilly aux paysans de sa paroisse, Jean Meslier l'avait dénoncé un jour en chaire de vérité. Sévèrement tancé par l'évêché, il aurait alors cessé de faire parler de lui, se réservant pour l'écrit posthume dont il a publié des extraits.
Penseur isolé, nourrissant des idées qu'il ne pouvait échanger, il avait une bibliothèque qui se composait, à côté de la Bible, des Pères de l'Église, et des comptes rendus des conciles, d'auteurs latins comme Tite Live, Sénèque, Tacite, Flavius Josèphe ainsi que de Montaigne, Vanini, La Bruyère, La Boétie, Pascal, Malebranche, Fénelon, du Dictionnaire historique et critique de Bayle.
À partir des essais de Montaigne et de la Démonstration de l'existence de Dieu de FénelonFénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la Nature et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, 1712. — qu'il annote dans les marges — il rédige ses propres Pensées et sentiments, volumineux mémoire manuscrit recopié en trois exemplaires de trois cent soixante-six feuillets chacun, dédiés à ses paroissiens.
Testament du curé Meslier vignette|Obélisque des penseurs socialistes où figure Meslier en , dans le jardin Alexandrovski, à Moscou.
Six ans après la mort du curé d'Étrépigny, Nicolas-Claude Thieriot entretient Voltaire de l'existence des manuscrits dans une lettre de . Des copies manuscrites circulent d'abord sous le manteau à Paris, dans le milieu des encyclopédistes. Ce n'est que 27 ans plus tard que Voltaire fait publier, en 1762, des extraits de l'œuvre dans un abrégé dont il réécrit certains passages suivant sa conception déiste, disant que l'original était « écrit dans un style de cheval de carrosseLettre à Helvétius datée du , Weiss, in Michaud, 1821, . ».
Le baron d'HolbachIl s'était fait une spécialité de publier ses œuvres les plus radicalement athées sous le nom d'autres auteurs., de son côté, publie Le Bon Sens du curé Jean Meslier suivi de son testament. Rudolf Charles d’Ablaing van Gissenburg, dit Rudolf Charles Meijer, et le milieu matérialiste-libre penseur hollandais publient une première édition complète en trois volumes in 8° de 350 pages chacun en 1864.
La pensée de Meslier annonce la Révolution française et, bien au-delà, le socialisme utopique, le matérialisme, le communisme et l'anarchisme. Pour Régis Messac, le curé Meslier est un penseur libertin, « précurseur des philosophes qui proclameront bien haut leur croyance au progrès, et en la nécessité de ce progrès« La négation du progrès dans la littérature moderne », les Primaires n° 84, décembre 1936. ».
Ce testament philosophique fait de lui un précurseur des Lumières de tout premier plan. Il y est le premier à professer un athéisme sans concession tandis qu'il développe avant la lettre un matérialisme rigoureux et pose également en précurseur les bases d'une philosophie anarchiste, ainsi qu'une conception communiste de la société, selon Michel Onfray, qui le cite comme le premier philosophe athée radical et sans concessions (déisme, agnosticisme)...
Les présentent une grande période de trouble pour la foi chrétienne. Mais les diverses critiques qu'avait connues le christianisme de l'époque n'égalent pas en puissance de feu le manifeste de l'abbé Meslier, qui influencera les penseurs athées à venirMichel Onfray, Traité d’athéologie, Paris, Grasset, 2005, ..
Ainsi, Anacharsis Cloots avait-il soumis à la Convention le projet d'ériger une statue à celui qu'il nomme « l'Intrépide », « le Généreux », « l'Exemplaire », comme étant le premier prêtre à avoir « abjuré les idées religieuses et déchiré le voile de la superstitionLe projet fut transmis au Comité d'instruction publique : , 17 novembre 1793. ».
De même, les bolchéviques ont gravé son nom sur l'obélisque des Romanov, monument du jardin Alexandrovski élevé à Moscou pour les Romanov et transformé à la gloire des précurseurs du socialisme moderne., seul monument public qui célèbre la mémoire de Meslier. Le Testament a, quant à lui, été traduit en russe en 1924..
Commentaire du Testament
Fin du mois de . Jean Meslier, curé de la paroisse d’Étrépigny depuis quarante ans, laisse à sa mort une enveloppe contenant deux documents, le premier étant une introduction du second :
Inévitablement, cette lettre préface devait piquer au vif l’intérêt de ceux qui avaient découvert le document, et on peut facilement imaginer quelle aurait été la réaction des ouailles du père Meslier apprenant par le biais de son second document que le prêtre qui avait été à la tête de leur paroisse pendant plus de quarante ans, considérait que la religion n’était qu’erreur, mensonge et imposture et invitait du même souffle ses confrères à abandonner le christianisme… Renversement inattendu, le texte de Meslier est aussi révolutionnaire pour l’époque puisque les propositions athées qui y sont présentées ne sont cachées sous aucun subterfugeRoland Desné tempère toutefois l'aspect révolutionnaire de Meslier : ; cf. Œuvres complètes. Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, préfaces et notes par Jean Deprun, Roland Desné et Albert Soboul, éd. Anthropos, 1970, CXLV.. L’auteur s’y déclare clairement athée et attaque directement la religion chrétienne en évitant la précaution habituelle qui entourait les textes philosophiques de l’époque qualifiés, à tort ou à raison, d’athées. Bien plus qu’une exposition de thèses athées, l’œuvre de Meslier se présente même comme une œuvre prosélyte s’attaquant directement à la foi du croyant :
Meslier est conscient du caractère paradoxal de sa vie : pourquoi attendre la mort pour déclarer son athéisme ? Il avoue sa peur ; Jean Meslier, Mémoire contre la religion, éd. Coda, 2007, p. 17., mais présente tout de même le caractère véridique de sa pensée athée. Il tient à ce que ses lecteurs tentent de le réfuter et, s’ils ne le peuvent, se rangent à son avis. S'ils craignent d'adopter cette position de leur vivant, ils devront le faire à leur mort :
Meslier, comme les iconoclastes et contre les iconodules, voit dans les statues et images des églises des idoles. Il accuse les prêtres et exégètes d'interpréter la Bible à leur convenanceEn théorie, dans le catholicisme, seule l'Église a le charisme, assistée du Saint Esprit, d'interpréter les écritures. Le protestantisme est plus souple sur la question., de maintenir leur emprise sur le peuple en utilisant la peur et de garder un silence complice face à l’abus des grands :
L’athéisme de Meslier se veut donc quelque part humaniste, et n’est pas, contrairement à celui des libertins, mis en place afin de contrer la morale chrétienne. Pour Meslier, le rôle des prêtres reste d’enseigner : « c’est à vous d’instruire les peuples, non dans les erreurs de l’idolâtrie, ni dans la vanité des superstitions, mais dans la science de vérité, et de justice, et dans la science de toutes sortes de vertus, et de bonnes mœurs ; vous êtes tous payés pour cela ». Athée, matérialiste, dénonciateur de la misère sociale, Meslier avait donc mûri tout au long de sa vie une vive attaque contre les religions en général et le christianisme en particulier, n'adoptant cependant ces positions qu'à titre posthume. La lettre se termine sur l’annonce de l’existence d’un manuscrit déposé au greffe de la justice de la paroisse, où Meslier détaille ses thèses en trois manuscrits de trois cent soixante-six feuilles chacun. Le titre de ce manuscrit, à lui seul, présente l’ampleur de la tâche à laquelle Meslier a voulu s’attaquer :
Le testament de Meslier se divise en huit parties. Chacune vise à prouver la vanité et la fausseté des religions selon ce plan :
Elles ne sont que des inventions humaines. La foi, croyance aveugle, est un principe d’erreurs, d’illusions et d’impostures. Fausseté des « prétendues visions et révélations divines ». « Vanité et fausseté des prétendues prophéties de l’Ancien Testament ». Erreurs de la doctrine et de la morale de la religion chrétienne. La religion chrétienne autorise les abus et la tyrannie des grands. Fausseté de la « prétendue existence des dieux ». Fausseté de l’idée de la spiritualité et de l’immortalité de l'âme.
Parmi les thèses principales de cet ouvrage volumineux, l'une tente de réfuter l’existence de Dieu. Le premier argument de Meslier est celui de l’absence : comment un Dieu se voulant aimé, adoré et servi peut-il demeurer si « discret » ? Ne devrait-il pas plutôt se présenter à nous comme une évidence certaine et irréfutable ?