Le massacre de Thiaroye (prononcer tiaroï) est un massacre commis par des troupes coloniales et des gendarmes français à l'encontre de tirailleurs africains, le , au camp militaire de Thiaroye, près de Dakar, dans la colonie du Sénégal. Il survient à la suite d'une manifestation de tirailleurs, anciens prisonniers de la Seconde Guerre mondiale récemment rapatriés, réclamant le paiement de leurs indemnités et le versement du pécule qui leur était dû depuis des mois, que l’administration coloniale refuse de prendre en charge. Le massacre provoque la mort de 35 à 400 personnes selon les différentes estimations.

Bien que la nouvelle du massacre soit connue dans toutes les colonies françaises d’Afrique occidentale, elle reste inconnue en métropole, excepté par les hommes politiques et la haute administration concernée, les responsables ayant pris les mesures nécessaires pour qu’il ne soit pas ébruité. Un procès est organisé pour juger 34 des survivants, accusés de mutinerie ; ils sont tous condamnés. Les deux enquêtes ultérieures des autorités militaires ont des conclusions contradictoires, mais seule la première, rejetant la faute sur les tirailleurs, est approuvée.

La recherche historique n'est engagée qu’après plus de quarante ans, et elle fait face à de nombreuses difficultés, entre les archives falsifiées et celles manquantes ou inaccessibles. Débutée au Sénégal, l'historiographie du massacre se développe en France pour aboutir à une réévaluation des faits et de ses conséquences. Le nombre de victimes, évalué officiellement en 1945 à 35 morts et 35 blessés, fait également l'objet de divergences entre historiens, même si une évaluation à 300 tués est désormais considérée comme consensuelle. Le travail de mémoire, qui commence dès la nouvelle du massacre diffusée en Afrique, et les revendications des familles des tirailleurs massacrés, finissent par aboutir à une reconnaissance officielle timide par la France en 2024.

Le , le tribunal administratif de Paris finit par reconnaître la faute de l'État français pour ne pas avoir « mis en œuvre tous les moyens » à sa disposition « pour faire la lumière sur les circonstances précises » du massacre.

Historique

Terminologie

De nombreux historiens , parmi lesquels Martin Mourre, chercheur à l'Institut des mondes africains, qualifient aujourd'hui les événements de Thiaroye de massacre, tandis que les autorités françaises de l'époque les présentèrent comme la répression d'une mutinerie. Le débat historiographique porte notamment sur les circonstances exactes de l'intervention, le niveau de menace représenté par les tirailleurs et le nombre réel de victimes. Le nom du lieu, Thiaroye, peut s’écrire avec ou sans h. Dans les documents d’époque coloniale, il n’en porte pas, mais l’usage, quelques décennies plus tard, au début du est d’en mettre un..

Contexte

Le camp de Thiaroye Le camp de Thiaroye est constitué en 1905, à une quinzaine de kilomètres du centre de Dakar, sur un terrain dont l’armée négocie la concession aux Lébous. Elle en fait un camp d’entraînement et de transit pour les tirailleurs sénégalais, c'est-à-dire aux soldats d'unités coloniales d'Afrique subsaharienne (non limités à la colonie du Sénégal). Les habitants du village de pêcheurs de Thiaroye bénéficient à l’occasion de soins auprès des médecins attachés au campJulie Andurain, « Thiaroye (1944) », AHCESR, 13/12/2014, mis à jour le 15/12/2014, consulté le 3 décembre 2024..gauche|vignette|Tirailleurs africains prisonniers des Allemands en 1940.

Les tirailleurs sénégalais durant la Seconde Guerre mondiale Les tirailleurs sénégalais sont issus de l’ensemble de l'Afrique-Occidentale française (AOF) : colonies du Sénégal, du Dahomey (actuel Bénin), du Soudan français (actuel Mali), de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), de la Côte d'Ivoire, de l'Oubangui-Chari (actuelle République centrafricaine), du Tchad, du Niger, du Gabon et du Togo.. Acheminés en France pendant la drôle de guerre, les tirailleurs sénégalais participent à la campagne de France, où ils sont faits prisonniers comme deux millions d'autres soldats français. Ils subissent toutefois un traitement bien différent : les Allemands évitent de faire prisonniers des non-blancs (qu’ils préférent exécuter sommairement ou massacrer) ; ceux-ci sont privés d’eau pendant les marches vers les camps (et abattus s’ils tentent de boire l’eau des fontaines ou celle que les Français leur tendent au bord de la route). Mais, contrairement aux soldats originaires de la France métropolitaine, les Allemands ne les internent pas en Allemagne, en souvenir de la Honte noire. Alors que la moitié des soldats coloniaux français avaient été déportés en Allemagne à leur capture, au printemps 1941, ils ont tous été renvoyés dans des camps en France.

Ils sont ainsi des troupes coloniales à être emprisonnés dans des Frontstalags répartis dans toute la zone occupée, dont et . Leur nombre diminue fortement la première année : Armelle Mabon, historienne spécialiste des prisonniers de guerre « indigènes », estime que d’entre eux ont réussi à s’évader ; de nombreux autres sont déclarés inaptes au travail, avec la complicité de médecins français, et envoyés en zone libre où ils sont pris en charge au sein des GMICR (groupements de militaires indigènes coloniaux rapatriables), pour un total de en 1943. Au sein de ces GMICR, seuls les Nord-Africains sont effectivement réembarqués vers l'Afrique.vignette|Des tirailleurs prisonniers au Frontstalag 230 de Poitiers.|gauche

Dans les Frontstalags, les conditions de détention sont dures : les prisonniers sont généralement affamés et mal vêtus, malgré les colis de la Croix-Rouge et de l’association Amitiés africaines. Certains tirailleurs sont employés pour divers travaux, et touchent une indemnité de français (FF) par jour, qu’ils déposent sur un livret d’épargne géré par le Frontstalag. À partir de 1943, dans le cadre de la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie, le régime de Vichy fournit des cadres de l’armée pour encadrer les Frontstalags, ce qui permet à la Wehrmacht de récupérer quelques centaines de combattants pour le front de l'Est. Ce sont donc des officiers français libres qui deviennent les gardiens de prison des tirailleurs sénégalais pour le compte des Allemands, ce que les prisonniers ressentent comme une trahison.vignette|Addi Bâ au maquis avec deux réfractaires du STO et un chien.Ceux qui s’évadent bénéficient de solidarités et de silences indispensables pour obtenir vêtements civils et papiers. Malgré le nombre important d’évasions, la médaille des évadés n’est attribuée qu’à une centaine de tirailleurs, une discrimination parmi d’autres. Parmi les évadés, un grand nombre rejoint la résistance, comme les 52 hommes qui combattent dans le maquis du Vercors, ou le Guinéen Addi Bâ, créateur d’un maquis dans les Vosges et mort sous la torture, qui reçoit la médaille de la Résistance de manière posthume en 2003.

vignette|redresse|Un tirailleur fait compagnon de la Libération.

L’Allemand Raffael Scheck, également spécialiste des prisonniers coloniaux durant la Seconde Guerre mondiale, note que les contacts avec la population française sont généralement bons, les tirailleurs étant bien accueillis. Ceux-ci prennent aussi conscience que les travailleurs français sont assez peu différents d’eux. Quelques éléments permettent de maintenir le moral de certains tirailleurs, comme les marraines de guerre et parfois, des rencontres amoureuses. Ces rencontres, qui débouchent parfois sur des naissances, sont envisagées plutôt négativement par les autorités militaires coloniales françaises à la fin de la guerre. D’un côté, elles stigmatisent le des tirailleurs qui font ; d’un autre côté, si les couples et les enfants s’installent aux colonies, et d’un point de vue proche de l’élevage, les colonies peuvent tirer avantage . Ces rencontres et leurs conséquences ont provoqué de fait de nombreuses demandes d’autorisation de mariage pour les tirailleurs par les femmes enceintes.

Rassemblement et rapatriement des tirailleurs africains de métropole

Alors que la Seconde Guerre mondiale n'est pas encore terminée, les tirailleurs africains sont, durant l'été 1944, parmi les premiers prisonniers de guerre libérés par l'avancée des troupes alliées à la suite du débarquement de Normandie. Près de coloniaux, dont , sont libérés ; s’y ajoutent les évadés et ceux qui ayant rejoint la Résistance, ont combattu au sein des Forces françaises de l'intérieur (FFI). Le général Ingold organise leur départ pour qu’il soit le plus rapide possible : regroupement en casernes pour rétablir la discipline, dans des conditions pires que celles de leur internement, . Lorsqu’ils embarquent pour l’Afrique, aucune cérémonie n’a lieu. Cette démobilisation sert aussi à « blanchir » les troupes françaises. Au total, .. En général, on constate une grande impatience de rentrer au pays chez les soldats coloniaux. Les premiers tirailleurs à quitter la France embarquent les 9 et de Cherbourg.

Soldes et primes non versées vignette|Un billet de de 1942. vignette|redresse|Le ministre des colonies René Pleven. N’ayant touché aucune somme durant la durée de la guerre, à l’exception de ceux qui ont travaillé au Frontstalag, les tirailleurs sont en droit de percevoir des arriérés de solde, plus des primes. Le ministre des Colonies René Pleven souhaite que la solde de captivité des tirailleurs soit alignée sur celle des Français, ce qui lui est refusé.

Les tirailleurs attendent le versement des sommes qui leur sont dues et qui devraient être composées de : une indemnité de combat ; une prime de continuation de service ou de maintien sous les drapeaux ; le solde de leur livret d’épargne ; la prime de démobilisation ; l’indemnité de congé de libération ; le pécule ou solde de captivité (de par jour passé en captivité jusqu’en puis de pour les jours allant de à leur libération effective, soit un maximum de 2758 FF) ; la solde de traversée.

De plus, au moment de la démobilisation, l’armée doit procéder à l’examen des droits à avancement, régler les problèmes liés aux décorations et vérifier les grades FFI acquis par ceux qui ont participé à la Résistance. Toutefois, le général Ingold refuse de prendre en compte les grades acquis au sein des FFI. D’après la circulaire 2080 du , les arriérés doivent être liquidés avant l’embarquement, le paiement se faisant pour un quart à l’embarquement, le restant au débarquement pour éviter les vols. Ceci est confirmé par télégramme au gouverneur de l’AOF, Pierre Cournarie.

Embarquement et premières contestations Les tirailleurs qui doivent partir pour le camp de Thiaroye sont initialement rassemblés dans des centres de transit à La Flèche, Versailles et RennesJulien Fargettas, « La révolte des tirailleurs sénégalais de Tiaroye », Vingtième siècle, , 2006, 118.. Ces trois contingents, totalisant tirailleurs, sont rassemblés à Morlaix (Finistère) en vue de leur embarquement pour le Sénégal. Ils perçoivent une partie de leur dû au moment de leur passage dans les centres de transit ; cependant, d’après les documents à disposition, ces versements sont inégaux selon les centres de transit (de presque rien à presque tout, mais les rapports se contredisent). Une nouvelle avance de leur est versée en , avant le départ de la métropole.

Dans le contingent de Morlaix, refusent de quitter la métropole avant que leur situation soit réglée. Ceux-ci dorment à la rue, ou sont logés chez l’habitant, jusqu’à ce que le , une intervention violente de la gendarmerie les oblige à quitter les lieux, faisant (dont un gendarme). Cette intervention choque la population, indignation renforcée par le choix de la date de l’intervention, anniversaire de l’armistice de 1918. Les sont internés au camp militaire de Trévé, sans couvertures, puis à Guingamp, jusqu'en .