Le courant nyingma () ou nyingmapa (, littéralement : ancienne école) est la plus ancienne des traditions du bouddhisme tibétain, adaptation à la culture tibétaine du vajrayana (ou bouddhisme tantrique) comme l'indique son nom (nyingma : ancien ; pa : courant). Elle reprend certains textes du chamanisme bön, religion traditionnelle tibétaine.
Ses différentes lignées remontent à Padmasambhava, fondateur du vajrayana, qui selon une des traditions apporta le bouddhisme au TibetDictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme / Philippe Cornu, Seuil, nouvelle éd. 2006, 415..Philippe Cornu, Padmasambhava : la magie de l'éveil (avec la collaboration de Virginie Rouanet ; préface de Sogyal Rinpoché). Éditions du Seuil, coll. « Points. Sagesses » , Paris, 1997. 275 p. , 17.Article de Philippe Cornu dans Rituels tibétains, Visions secrète du dalaï-lama, Éditions des musées nationaux, 2002, ., le « Pays des neiges », et se basent sur la première vague de traductions du sanskrit en tibétain des tantras et des sutras. Les autres courants (principalement kagyüpa, sakyapa et gelugpa), basés sur des traductions ultérieures, sont parfois regroupés sous le terme sarmapa (nouvelle tradition). Les nyingmapa sont parfois appelés bonnets rouges, terme qui peut aussi s'appliquer aux sakya et aux kagyu, les gelugpa étant les seuls à porter des bonnets jaunesEn fait, les nyingmapa ne s'appellent pas eux-mêmes les bonnets rouges. Le bonnet officiel des maîtres nyingmapa est un bonnet en forme de lotus qui symbolise Padmasambhava le « né-du-lotus ». Si la couleur rouge est bien présente, elle est très légère et il y a d'autres couleurs (dont du jaune)..
L'école nyingma est la branche la plus orientée vers les aspects ésotériques du tantrisme. À l'instar du bön qui s'en rapproche, elle comprend de nombreux maîtres laïcs mariés. L'école nyingma fait jouer un rôle central à Padmasambhava et à la dévotion au maître. C'est l'école qui détient (avec l'école non bouddhiste bön) les enseignements les plus élevés du Dzogchen. Les maîtres Dzogchen peuvent parfois adopter un comportement de folle sagesse non conventionnel. Ces caractéristiques, et l'absence de pouvoir politique depuis la deuxième transmission du Bouddhisme au Tibet, l'ont parfois désavantagée et fait considérer avec un brin de suspicion par les autres courants bien que ses pratiques les plus secrètes ont souvent été adoptées comme pratiques ultimes par de nombreux maîtres des autres écoles (incluant plusieurs dalaï-lama). Elle fait partie des cinq traditions religieuses tibétaines ayant deux représentants au sein du Parlement tibétain en exil. De plus, un chef de l'école nyingma est désigné à la suite de l'exode tibétain de 1959 et confirmé par le dalaï-lama pour les premiers d'entre-eux :
Shechen Rabjam Rinpoché décline la fonction Choekyi Lhamo, Shechen Rabjam Rinpoche declines the position to head Nyingma tradition, Phayul.com, 4 février 2020. Jigmé Losel Wangpo décline la fonction. Kathok Getse Rinpoché (2018) Taklung Tsetrul RinpochéReview by Robert Mayer of Mipham’s Dialectics and the Debates on Emptiness: To Be, Not to Be or Neither. Buddhist Studies Review 23(2) 2006, 268 (2012-2015), Trulshik Rinpoché (2010-2011), Mindroling Trichen Rinpoché (2003-2008), Penor Rinpoché (Pema Norbu) (1991-2003), Dilgo Khyentse Rinpoché (1987-1991), Dudjom Rinpoché (des années 1960 à 1987)..
Une autre caractéristique de l'enseignement nyingma, que le courant partage avec le bön, est l'existence d'une transmission directe sautant les générations. La transmission directe se fait par l’intermédiaire des termas, textes dissimulés par d'anciens maîtres, en général Padmasambhava, découverts par les tertöns (découvreurs de trésors) en tant qu'objets matériels ou visions.
Présente tout d'abord dans les régions du Tibet central, l'école s'est ensuite développée dans les régions orientales, particulièrement au Kham (Tibet oriental) où la majorité de ses pratiquants se trouvent actuellement. Les nyingmapas sont également influents au Bhoutan, au Sikkim et dans certaines régions du Népal. Comme toutes les traditions tibétaines, le courant a essaimé en Occident après l'invasion du Tibet.
Origines
Jusqu'au , où avec le développement de nouveaux courants elle reçoit son nom d'« ancienne », l'histoire de la tradition nyigma se confond avec celle de l'ensemble du bouddhisme tibétain.
Selon une tradition, le premier contact avec le bouddhisme aurait eu lieu vers 433 : alors que le roi Lhatho-Thori-Nyentsen était âgé de 60 ans, un texte bouddhique (Pang Kong Chag Gya Pa) et des objets sacrés tombèrent sur le toit de son palaisAbout the Nyingma School. Au , le roi Songtsen Gampo (617-698) eut 2 épouses bouddhistes, la princesse Bhrikuti, fille du roi du Népal Amsuvarma, et la princesse Wencheng Kongjo, fille de l'empereur de Chine Taizong. Il fit construire de nombreux temples, dont le temple de Jokhang (Rasa Thrulnang) et le Monastère de Ramochéln Memory of Professor Francis Woodman Cleaves. Songtsen Gampo envoya en Inde son ministre Thonmi Sambhota pour y étudier le sanskrit. Il créa l’écriture tibétaine à partir de l'alphabet indien devanagari.
Au , le roi Trisong Detsen (742-797) invita Shantarakshita (d. 802), abbé de Nâlandâ (arrivé avant 767), pour propager le bouddhisme. La nouvelle religion faisant face à de très vives oppositions, Shantarakshita demanda au roi d'inviter le très grand maître Padmasambhava (arrivé vers 774Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme / Philippe Cornu, Seuil, nouvelle éd. 2006.). Le monastère de Samyé fut fondé par Padmasambhava et devint le symbole du bouddhisme au Tibet. Le roi Trisong Detsen ordonna la traduction en tibétain de tous les textes bouddhiques indiens. Padmasambhava supervisa la traduction des tantras, Shantarakshita celle des sutras. Ils furent aidés par 108 traducteurs et les 25 disciples principaux de Padmasambhava. Le roi Trisong Detsen organisa un débat philosophique entre l'indien Kamalashila et le chinois (chan) Hashang Mahayana qui s'affrontaient. En 792, à l'issue du débat relaté par Paul Demiéville sous le nom de concile de Lhassa (appelé aussi « débat de Samyé »), le bouddhisme indien l'aurait emporté, et Trisong Detsen aurait déclaré le bouddhisme religion d'état au TibetEn fait, on ne connaît pas l'issue véritable du concile. On sait seulement que le Bouddhisme chinois a disparu et c'est après coup que la tradition tibétaine a déclaré que le concile se serait terminé par le triomphe du Bouddhisme indien. Les documents chinois et tibétains de l'époque divergent sur les conclusions du débat. Paul Pelliot a retrouvé un texte à Dunhuang (Pelliot chinois ) déclarant que c'est le Bouddhisme chinois qui l'emporta. Il est possible que Trisong Detsen ait finalement adopté le Bouddhisme indien pour des raisons politiques..
Sous les règnes des rois Mouné Tsenpo, Moutik Tsenpo et Tri Relpasen (règne : 815–838), le bouddhisme se développa. Mais en 842, Tri Relpasen fut assassiné et son successeur Langdarma ordonna la persécution systématique du bouddhisme avant d'être lui-même assassiné en 842. C'est en 978, les grands troubles politiques passés, que le bouddhisme reprit une existence officielle. C'est à partir de cette époque que l'on va appeler l'école qui suit les traductions de la première introduction du bouddhisme au Tibet les « anciens » c'est-à-dire les Nyingmapa.
Les maîtres fondateurs de la tradition nyingma sont, outre Padmasambhava et Shantarakshita, les 25 disciples du premier dont Yeshe Tsogyal, Vimalamitra et Vairotsana. Buddhaguhya, Shantipa et le maître tantrique Dharmakīrti, actifs à la même période, ont également joué un rôle important dans la propagation du bouddhisme et du tantrisme.
Au , Rongdzom Tchökyi Zangpo (1012-1088) et Guru Chöwang (1212-1270) jouèrent un rôle très important dans la renaissance de la tradition Nyingmapa.
En 1159, Kadampa Déshek (1122-1192), frère de Phagmo Drupa, fonde le monastère de Kathok, seconde institution importante après celle de Samyé.
Il est à noter que la séparation entre les différentes écoles n'était pas très prononcée durant les premiers siècles du Bouddhisme au TibetStéphane Arguillère, Profusion de la vaste sphère, Longchenpa, sa vie, son œuvre, sa doctrine. Peeters Publishers, Louvain, 2007 ..
Du à nos jours
thumb|right|280px|Longchenpa en méditation dans la « posture à l'aise », les mains sur les genoux, qui est la posture de méditation des Nyingmapa.
La communauté des Nyingmapa n'a jamais été impliquée dans le pouvoir politique au Tibet. Les Nyingmapa produisirent de nombreux textes et ouvrages dont les plus importants ont exercé une influence sur les autres écoles du Bouddhisme tibétain. La majorité des grands auteurs sont des tertöns. Trois maîtres contribuèrent de façon notable au mouvement syncrétique (non-séctaire) rimé. Longchenpa (1308-1364), auteur prolifique, clarifia l'enseignement en rédigeant de nombreux ouvrages, en particulier le Dzôdün (sept trésors). Il est considéré comme le plus grand maître NyingmapaAnne-Marie Blondeau, Les Religions du Tibet, Encyclopédie de la Pléiade, Histoire des Religions, t. III., Folio, .. Il est souvent appelé simplement « l'omniscient » dans les textes de cette école. Il assembla l'ensemble du Nhyingthik Yabshyi qui contient l'ensemble des textes fondamentaux du Dzogchen : ceux apparus sous forme de termas et qui ont pour origine Padmasambhava et ceux de la tradition orale qui ont pour origine Vimalamitra, plus des commentaires de Longchenpa. L'ensemble correspond à ce qui est appelé le Nhyingthik ancien. Urgyen Terdak Lingpa (1646-1714), (tertön), fondateur du monastère de Mindroling, fut le maître/disciple du dalaï-lama Lobsang Gyatso. Il rassembla la transmission orale des nyingmapa. À la même époque sont fondées les monastères Dzogchen (1685), Pelyül (1665) et Shetchen (1735). Jigme Lingpa (1730-1798), (tertön), a reçu en vision en 1757Tulku Thondup Rinpoché, Les Maîtres de la Grande Perfection, Le Courrier du livre, 1996, . de Longchenpa le cycle de termas appelé Longchen Nyingthik, qui constitue la base principale du dzogchen contemporain, appelé le Nhyingthik nouveau. Dodrupchen Jikmé Trinlé Özer (1745-1821), le premier Dodroupchen, il fut le principal détenteur du Longchen Nyingthik après Jigme Lingpa. Il eut aussi pour maître le troisième Dzogchen Rinpoché, Ngedön Tendzin Zangpo. Il a eu beaucoup de visions pures et a manifesté des signes extraordinaires. Mingyur Namkhé Dorje (1793-1870), le quatrième Dzogchen Rinpoché. Il eut pour maître le premier Dodroupchen et fut le maître de Jamyang Khyentse Wangpo, Do Khyentse Yeshe Dordje, Patrul Rinpoché et Mipham Rinpoché. Il était réputé pour sa parfaite clairvoyance. Il ne faisait plus la distinction entre le bien et le mal et ne faisait plus attention aux normes conventionnelles tant sa réalisation était élevée. Do Khyentse Yeshe Dordje (1800-1866) fut un maître de folle sagesse et la tradition Nyingmapa lui attribue un très grand nombre de miracles. Tulku Thondup explique : « Do Khyentse Yeshe Dordje manifesta le pouvoir de son esprit en accomplissant d'incroyables miracles, et fut à cet égard le plus grand maître tantrique au Tibet au cours des siècles derniers. » Patrül Rinpoché (1808–87), reconnu comme la réincarnation de Śāntideva et devint le disciple de Jigmé Gyalwai Nyougou, le principal disciple de Jigme Lingpa. Il écrivit de nombreux ouvrages dont le Künzang Lamé Sheloug, « Les paroles de mon Maître Parfait » qui est le livre de référence pour la pratique du Ngöndro chez les Nyingmapa.