thumb|upright=0.8|Portait du Prince Régent, à qui est dédié Emma. Par Sir Thomas Lawrence, en 1816.

Plan of a Novel according to Hints from Various Quarters (littéralement « Plan d'un roman, selon de petits conseils reçus de diverses sources ») est une petite œuvre parodique de Jane Austen, probablement écrite autour du mois de , et publiée pour la première fois en 1871. Le but en est d'établir les caractéristiques d'un « roman idéal », sur la base des recommandations que le révérend James Stanier Clarke, le bibliothécaire du Prince-Régent, a faites à la romancière à l'occasion de sa venue à Londres en chez son frère Henry pour négocier la publication d’Emma, dédié ensuite au Prince Régent.

Outre les recommandations du bibliothécaire, ce plan idéal tient compte des suggestions de proches de Jane Austen, dont les noms étaient indiqués en marge du manuscrit. En effet, ce « plan idéal » était devenu une sorte de plaisanterie familiale chez les Austen. Enfin, certaines idées du plan parodient en réalité des romans écrits alors par des auteurs tels que Sophie Cottin, Frances Burney, Regina Maria Roche, ou encore Mary Brunton.

L'analyse de cette parodie satirique et du traitement qu'en fait ensuite le neveu de Jane Austen, James Edward Austen-Leigh, dans sa biographie de référence A Memoir of Jane Austen (1870), aide à mieux cerner la personnalité réelle de Jane Austen (pour laquelle les sources sont particulièrement rares), bien loin de l'image de la vieille fille humble et « angélique » qu'en donna sa famille à l'époque victorienne.

Contexte

thumb|upright=0.8|La princesse Charlotte Augusta de Galles, devenue princesse de Saxe-Cobourg-Saalfeld.

Pendant le séjour que Jane Austen fait en chez son frère Henry pour négocier la publication d’Emma, ce dernier, tombé gravement malade, est soigné par l'un des médecins du Prince-Régent. Ce grand admirateur de Jane Austen, apprenant la présence de la romancière à Londres, fait en sorte qu'elle rencontre son bibliothécaire, James Stanier Clarke. Le révérend Clarke fait part à la romancière du grand intérêt qu'éprouve pour ses œuvres le Prince-Régent (le futur roi George IV), qui en garde un exemplaire dans chacune de ses résidences. Aussi suggère-t-il vivement à Jane Austen de lui dédier son prochain roman, Emma, lors de la visite qu'il lui fait faire de la bibliothèque de Carlton House, le . Ce qu'elle fait, bien qu'à contre-cœur, car elle n'aime guère ce Prince et réprouve son attitude envers son épouse Caroline de BrunswickJane Austen a laissé des commentaires sur l'infidélité du régent et de la princesse de Galles : () ; lettre à Martha Lloyd du 16 février 1813..

Plus tard, le révérend Clarke écrit à la romancière pour lui donner toute une série de conseils afin d'améliorer encore la qualité de ses œuvres. Ainsi, il lui recommande de prendre pour personnage central un clergyman anglais, et suggère pour cela de s'inspirer de sa propre vie... Plus tard encore, il lui suggère d'écrire un roman historique sur la maison de Saxe-Cobourg, car la princesse Charlotte venait de se fiancer à un membre de cette haute famille, qu'elle épouse le .

Jane Austen s'amuse tant de ces recommandations qu'elle en tire un petit ouvrage, Plan of a Novel according to Hints from Various Quarters, ajoutant aux recommandations du bibliothécaire quelques idées proposées par des proches, en particulier sa nièce Fanny Knight, l'idée du bibliothécaire devenant dès lors un sujet de plaisanterie familiale.

Résumé de l'œuvre

Selon les suggestions « de diverses origines » recueillies par Jane Austen, un roman idéal doit comporter les caractéristiques suivantes :

Choix du titre Le roman ne doit pas avoir pour titre Emma, mais plutôt quelque chose du même genre que Sense and Sensibility, ou encore Pride and PrejudiceVoir texte en ligne : .

Les personnages

Le père : Le père de l'héroïne doit être un clergyman ayant connu « le Monde » et s'étant retiré à la campagne ; il doit être irréprochable à tous points de vue, en particulier dans l'exécution de ses devoirs pastoraux ; il est également passionné de littérature (comme l'était lui-même le révérend Clarke) ; c'est le plus excellent homme qui se puisse imaginer, « ennemi de personne si ce n'est de lui-même »Jane Austen's correspondence with Mr. Clarke. Le révérend Clarke écrit à Jane Austen que le père de l'héroïne est (« amoureux de la littérature, à laquelle il se consacre entièrement - ennemi de personne si ce n'est de lui-même »).... Mais il devra n'avoir que très peu de bien ().

Aumônier dans la Royal Navy : À la demande expresse de l'héroïne, le père doit se lancer dans le récit de sa vie, une vie si bien remplie qu'elle doit occuper l'essentiel du premier volume du romanVoir texte en ligne : . On passe ainsi en revue sa carrière comme aumônier de la Royal Navy (comme l'avait été le révérend James Stanier Clarke lui-même, nommé sur le en 1794Ceci évoque également le souvenir du fiancé de Cassandra, Thomas Fowle, aumônier de Lord Craven, mort pendant une campagne militaire dans les Caraïbes.), au contact de quelque grand nom de la Marine, ce qui lui permettra de rencontrer de nombreux personnages secondaires. Ses relations avec de hauts personnages lui valent ensuite d'aller à la Cour, où il vit de nouvelles aventures pleines d'intérêt. Malheureusement, il doit enterrer lui-même sa mère, dont le prêtre de sa paroisse refuse d'inhumer les restes avec le respect qui convient.

L'héroïne : thumb|upright=0.8|La très spirituelle Elizabeth Bennet, une erreur de casting ?

La jeune fille doit être parfaitement accomplie, en particulier pour ce qui est de la musique ; elle doit savoir chanter, jouer divinement du piano-forte et de la harpe, tout en parlant des langues étrangères. Cette héroïne doit être jolie, avec des yeux sombres et des joues rebondiesPlump cheeks, joues rebondies. C'est la version retenue par Margaret Anne Doody et Douglas Murray, chez Oxford University Press, qui y voient une allusion possible aux joues rebondies de Jane Austen. Mais on rencontre aussi plum cheeks, « joues à la peau satinée » (plum voulant dire prune en anglais, en français on dirait « peau de pêche »). C'est cette seconde version qui est retenue par .. Détail important, elle doit être totalement dépourvue d'esprit (not the least Wit)Voir texte en ligne : De façon significative, cette précision capitale, qui situe l'héroïne bien loin d'une Elizabeth Bennet, a été supprimée dans A Memoir of Jane Austen, publié en 1870 par James Edward Austen-Leigh. Voir à ce sujet ..

L'anti-héroïne : Une jeune fille des environs, talentueuse et sagace, au teint et aux yeux clairs, recherche l'amitié de l'héroïne ; malheureusement, cette jeune personne a énormément d'esprit, et l'héroïne répugne à faire plus ample connaissance avec elle (On doit noter ici l'emploi du futur prophétique, shall shrink, et non will shrink, marquant le caractère inéluctable du rejet par l'héroïne de cette trop spirituelle jeune fille, rejet qui relève presque d'une obligation morale. Le futur prophétique possède en effet une forte connotation biblique au travers des Dix commandements (Thou shalt not kill, « tu ne tueras point »).).

Le héros : Il n'est bien sûr que perfection (all perfection of course) - à l'exception peut-être d'une trop grande réserve. L'héroïne le rencontre rapidement, dès le début de sa longue errance.

L'anti-héros : Après le récit de la vie du père, le roman pourra se poursuivre. Mais la belle héroïne est harcelée par un jeune homme sans principes et sans cœur, « l'anti-héros », (malgré tout) follement épris d'elleVoir texte en ligne : .

L'errance thumb|upright=0.8|left|Naturel du Kamtchatka.

Les tristes machinations de l'anti-héros contraignent le père à abandonner la paroisse dont il est le vicaire, et, désormais, ni lui ni sa fille ne pourront rester ensemble plus de quinze jours au même endroit, sans cesse poursuivis qu'ils sont par cet homme enflammé d'une inflexible passionVoir texte en ligne : .

Les voilà donc obligés de parcourir l'Europe entière, passant d'un pays à l'autre, faisant sans cesse de nouvelles connaissances, et sans cesse obligés de bientôt les quitter. Toutes les âmes de bien rencontrées au gré de ces voyages s'avèrent immanquablement sans aucun défaut (unexceptionable)Jane Austen disait : « les représentations de la perfection me donnent la nausée et me rendent méchante » ()., alors que les méchants, eux, sont dépravés, presque dépourvus de toute trace d'humanitéVoir texte en ligne : .

Tout au long de ces tribulations, l'héroïne sera fréquemment enlevée par l'anti-héros, et libérée, soit par son père, soit par le héros, que seule une trop grande réserve empêche de se déclarer. Mais en compensation, où qu'elle aille, la jeune fille ne cesse de recevoir des demandes en mariage, qui rendent son père furieux qu'on puisse convoiter la main de sa fille sans d'abord passer par luiVoir texte en ligne : .

Le Kamtchatka

thumb|La rude vie au Kamtchatka, où doit en principe mourir le père de l'héroïne austenienne idéale. L'image date de 1755, à peu près à l'époque où la Nouvelle Carte des Découvertes faites par des Vaisseaux Russiens commençait peu à peu à faire connaître le Kamtchatka à toute l'Europe.

Enfin, sans cesse pourchassée, obligée de travailler pour gagner le pain de chaque jour, escroquée, affamée, « réduite à l'état de squelette » () et n'ayant plus nulle part où aller, car elle est véritablement proscrite de toute société civilisée, la malheureuse jeune fille finit par se réfugier avec son père au KamtchatkaVoir texte en ligne : .

Là, le pauvre homme, usé, à terre et sentant sa fin prochaine, prodigue à sa fille de tendres conseils pendant quatre ou cinq heuresVoir texte en ligne : , avant de rendre l'âme, « dans une belle envolée d'enthousiasme littéraire, entremêlée d'invectives contre les bénéficiaires de la dîmeIl n'est que vicaire de sa paroisse et non recteur ou curé, donc un simple auxiliaire qui ne perçoit pas lui-même la dîme. Cette diatribe contre la dîme avait d'autre part été suggérée par le révérend Clarke lui-même, dans sa lettre du 21 décembre 1815. » ().

Happy end Quelque temps inconsolable, l'héroïne parvient enfin à regagner son pays en rampant, manquant vingt fois de tomber aux mains de l'anti-héros. Enfin, alors qu'elle tourne le coin d'une rue pour l'éviter, elle tombe dans les bras du héros, justement lancé à sa recherche. Les explications les plus tendres s'ensuivent, et ils sont enfin réunisVoir texte en ligne : .

Correspondance entre Jane Austen et James Stanier Clarke Les quelques extraits des lettres qui suivent donnent le ton des échanges entre le révérend Clarke (avec ses préoccupations centrées sur l'espérance de voir naître un jour un beau roman sur un clergyman anglais amoureux de la littérature, presque une biographie de lui-même), et Jane Austen, désireuse avant tout de conserver son entière liberté de romancière, tant dans le choix des sujets que dans leur traitement.

Les extraits de la lettre de James Stanier Clarke du sont analysés plus loin, en les comparant au Plan d'un roman retenu par Jane Austen, ainsi qu'au résumé qu'en a fait James Edward Austen-Leigh dans A Memoir of Jane Austen.

Extraits thumb|upright=0.8|Oliver Goldsmith, un exemple à suivre, selon James Stanier Clarke. thumb|upright=0.8|August Lafontaine, un autre exemple à suivre (vers 1798).

Lettre de James Stanier Clarke du : Le , James Stanier Clarke écrit à Jane Austen de Carlton House pour , le Prince-Régent. Pour autant, il ne manque pas de profiter de l'occasion pour suggérer à Jane Austen Citation originale : .

Il poursuit en lui précisant que Citation originale : . , ajoute-t-il.

Réponse de Jane Austen du :