Le Farhoud (en « dépossession violente, pogrom ») est une émeute sanglante contre les Juifs de Bagdad, alors capitale du royaume d'Irak.
Il survient les et , alors que la ville ne possède plus d'autorités politiques, après la fuite du sympathisant nazi Rachid Ali al-Gillani et avant l'arrivée des forces britanniques et transjordaniennes. Les émeutes font environ juives selon les sources officielles.
Contexte
vignette|Le rabbin de Bagdad (he) Avraham Hillel (extrême gauche, assis) avec d'autres rabbins irakiens dont Sassoon Kadouri, Yehuda Moshe Fatih ou Isaac Abraham Salomon/Jilda, Bagdad, 1906. La présence juive en Irak, l'ancien royaume babylonien, remonte à plus de , à la suite de l'exil à Babylone. En 1941, on compte approximativement irakiens dont environ à Bagdad et à Bassora. Ils jouent un rôle actif dans la vie irakienne, dans l'agriculture, le commerce, la finance et même l'administration, et deviennent des citoyens à part entière sous le mandat britannique..
Le massacre du Farhoud a été confiné à la seule ville de Bagdad. Des sources indiquent cependant que si les assassinats n'ont effectivement eu lieu qu'à Bagdad, les violences physiques contre les Juifs et le pillage de leurs biens se sont produits à Mossoul, Kirkouk, Erbil, Bassorah, Amara et Falloujah où vivaient de moins grandes communautés juives qu'à Bagdad..
Des historiens ou sociologues, tel Yehouda Shenhav, s'accordent à considérer qu'il s'agit là d'un événement exceptionnel dans l'histoire des relations judéo-musulmanes en Irak. Il se produisit quelques heures avant l'entrée des Britanniques à Bagdad pendant la Seconde Guerre mondiale, après la fuite du Premier ministre pro-nazi Rachid Ali al-Gillani, qui laissa Bagdad en proie à l'anarchie politique. Il était de l'intérêt des Britanniques, écrit Shenhav, que se produisent des affrontements entre juifs et musulmans, Yehouda Shenhav (université de Tel Aviv), « », ..
C'est dans des sources moins académiques que le Farhoud est présenté comme un événement révélateur d'un antisémitisme en Irak. En effet, dans l'histoire des Juifs en Irak, les Juifs, écrit la journaliste Julia Magnet, ont connu deux émeutes d'ampleur, à Bassorah en 1776 et à Bagdad en 1828 (La terreur derrière l'exode des Juifs d'Irak) par Julia Magnet ( du ).. De plus, au long de leur longue histoire en Irak, les Juifs ont été victimes à maintes reprises des violences, et de décrets ordonnant la destruction de leurs synagogues ; certains ont été forcés sous la menace de se convertir à l'islam, selon l'essayiste Bat Ye'or Bat Ye'or, ; 1985, ..
Le terme de « pogrom » utilisé par certains spécialistes est récusé par d'autres, dans la mesure où il assimile à tort l'expérience historique des juifs orientaux à celle des juifs européens« Le terme même de pogrom dérive de l'expérience spécifique des juifs d'Europe » et ne peut s'appliquer aux juifs des pays arabes, Ella Shohat, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives: les juifs orientaux en Israël (première édition en 1988), La Fabrique éditions, Paris, 2006, , « L'histoire confisquée », ., bien que les procédés et les résultats soient sensiblement identiques dans ces deux zones géographiques.
La Société des Nations a confié le mandat de l'Irak au Royaume-Uni, perçu comme un envahisseur détestable dont les Juifs seraient les alliés naturels. Entre 1914 et 1922, les Juifs se sont sentis protégés par les Britanniques qui ne toléraient aucune moquerie, ni violence physique contre eux. après la défaite de l'Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. Le mécontentement populaire est entretenu et cultivé par Fritz Grobba, l'ambassadeur d'Allemagne en Irak de 1932 à 1941, qui fournit généreusement argent, livres et films. En 1934, des dizaines de fonctionnaires juifs Ministère de l'Économie et des Transports sont mis à pied ; à partir de 1935, le nombre d'étudiants juifs dans les établissements scolaires publics commence à être limité de manière officieuse ; en 1936, juifs sont licenciés dont de nombreux hauts responsables.vignette|Réfugiés à Berlin, Rashid Ali al-Gilani et le mufti Amin al-Husseini lors de l'anniversaire du coup d'État en Irak du , Berlin (année inconnue).Outre le soutien aux mouvements antisémites et fascistes locaux, des intellectuels et des officiers sont invités en Allemagne en tant qu'hôtes d'honneur du parti nazi, notamment le mufti de Jérusalem, Mohammed Amin Al Husseini, et des textes antisémites sont publiés en arabe dans les journaux. L'ambassade d'Allemagne achète le journal Al Alim Al Arabi (« Le monde arabe ») qui publiera une traduction en arabe de et des Protocoles des Sages de Sion, outre sa propagande antisémite ordinaire. Elle soutient aussi la formation d'Al-Futuwwa, un mouvement de jeunesse basé sur le modèle des Jeunesses hitlériennes qui envoie un délégué au congrès du parti nazi à Nuremberg en 1938 et accueille le chef des Jeunesses hitlériennes, Baldur von Schirach Israel Gutman, , , 1990, .. En 1939, Al-Futuwwa compte près de .
Événements précédant le Farhoud
Coup d'État du Carré d'or
Michael Eppel explique le Farhoud par l'influence de l'idéologie allemande sur le peuple irakien ainsi que par le nationalisme extrémiste qui atteindra son point culminant lors du coup d'État du Carré d'or Michael Eppel, (« Le conflit palestinien dans l'histoire de l'Irak moderne »), , 1996 ..
Les Britanniques installent le prince Abdul Ilah comme régent pour gouverner l'Irak après la mort en 1939, dans un accident de voiture du roi Ghazi, qui avait succédé sur le trône au roi .
Le , un groupe de quatre officiers irakiens sunnites et pronazis, connu sous le nom de Carré d'or, membre du Cercle des Sept et mené par le général Rachid Ali al-Gillani, renverse le régent Abdul Ilah après un coup d'État réussi. Le nouveau gouvernement irakien pro-nazi entre bientôt en conflit avec les Britanniques sur les termes du traité militaire imposé à l'Irak lors de son indépendance. Le traité donne aux Britanniques des droits illimités pour le maintien de leurs troupes en Irak et pour leur passage au travers de l'Irak. Les Britanniques font parvenir un important contingent militaire d'Inde pour intimider le pays. L'Irak refuse de les laisser entrer et des affrontements ont lieu près de Bassorah dans le Sud et à l'ouest de Bagdad près de la base et de l'aérodrome militaire britanniques. Les Allemands envoient un groupe de 25 avions de chasse pour aider les Irakiens par une attaque aérienne infructueuse contre la base aérienne britannique d'Habbaniya.
Winston Churchill, le Premier ministre du Royaume-Uni, envoie un télégramme à Franklin D. Roosevelt, président des États-Unis, l'avertissant que si le Moyen-Orient tombait aux mains des Allemands, la victoire contre les nazis serait une car Hitler aurait accès aux immenses réserves pétrolières de ces pays (ce télégramme concerne non seulement l'Irak, mais l'ensemble du Moyen-Orient).
Le , Hitler fait paraître son « », intensifiant les opérations offensives allemandes :
Le , la colonne volante britannique Kingcol, conduite par le général de brigade James Joseph Kingstone atteint Bagdad, forçant le Carré d'or et ses partisans à s'enfuir en Allemagne en passant par l'Iran. Kingcol a dans ses rangs quelques éléments de la Légion arabe, conduits par le major John Bagot Glubb, plus connu sous le nom de Glubb Pasha.
Le , le régent Abdul Ilah rentre à Bagdad sans escorte britannique pour reprendre son pouvoir, afin de ne pas être associé par la population à la contre-attaque anglaise.
Le , les Juifs commencent à célébrer joyeusement la fête juive de , fête des moissons..
Actions antisémites précédant le Farhoud
Le professeur soutient que l'événement ayant conduit aux émeutes est un prêche anti-juif dans la mosquée Jami-Al-Gaylani et que la violence était préméditée. Il se base, pour étayer sa thèse, sur les déclarations de témoins oculaires et sur des analyses des différentes méthodes d'actions Nehardea Magazine. Zvi Yehuda et Shmuel Moreh, , éditeur : .
L'écrivain , un témoin du Farhoud, témoigne en effet que : la propagande antisémite était transmise quotidiennement par la radio locale et par Radio Berlin en langue arabe. Divers slogans anti-juifs étaient peints sur les murs sur mon chemin de l'école, tels que : . Les magasins détenus par les musulmans étaient marqués « musulman » de façon à ne pas être pillés dans le cas d'émeutes contre les Juifs. , le secrétaire de la communauté juive de Bagdad, corrobore que plusieurs jours avant le Farhoud, les maisons des Juifs étaient, elles, marquées d'une main rouge (« khamsa ») peinte par les jeunes du mouvement Al-Futuwwa.
Les rumeurs antisémites sont en effet à leur comble en 1941. Lors de la chute du gouvernement de Rachid Ali al-Gillani, il se murmure que les Juifs utilisent des miroirs pour guider les forces aériennes britanniques. Le village de Sandur au Kurdistan avait d'ailleurs déjà subi un pogrom pendant la guerre anglo-irakienne, faisant une dizaine de morts parmi la petite communauté juive locale. Des nationalistes arabes percevaient les Juifs de Bagdad comme des sionistes ou des sympathisants sionistes et justifiaient les attaques comme étant une réponse au conflit entre Juifs et Arabes en Palestine.
Deux jours avant le Farhoud, Younis Sabawi, un ministre du gouvernement devenu gouverneur de Bagdad autoproclamé, convoque le rabbin Sassoon Kadoorie, chef spirituel de la communauté, et lui recommande que les Juifs restent terrés chez eux pendant les trois jours suivants par mesure de sécurité. Un comité d'investigation put déterminer plus tard que Younis Sabawi avait l'intention de tuer les Juifs, mais il n'est resté à la tête de Bagdad que quelques heures, avant d'être remplacé par un comité de sécurité publique (2012), , , , ..
Les émeutes de juin 1941 vignette|Bab al-Seef, Al-Karkh, en 1917. vignette|Quartier al-Saray, de nos jours al-Rusafa, Bagdad. Le Farhoud a lieu pendant la fête juive de , jour de joie pour toutes les communautés juives du monde. Ignorant la symbolique purement religieuse de cette fête, la propagande antisémite accuse immédiatement les Juifs de célébrer la victoire des Britanniques sur les troupes irakiennes.
Selon les sources du gouvernement irakien et des forces britanniques, les violences débutent lorsqu'une délégation de Juifs irakiens, envoyée pour rencontrer le régent Abdul Ilah, arrive au palais des fleurs (). Elle est attaquée par une foule composée de soldats et de civils alors qu'elle traverse le pont Al Khurr. Un Juif est tué et les blessés sont transportés à l'hôpital. Peu de temps après, des violences éclatent dans les quartiers à majorité juive d’Al Rusafa et d’Abu Sifyan ; elles s'amplifient le jour suivant quand des policiers irakiens, accompagnés d'habitants des taudis du quartier d’Al Karkh et autres Bédouins, se joignent aux premiers attaquants pour piller, violer et tuer.. Les magasins appartenant aux Juifs sont pillés et une synagogue brûlée.
Layer Abudia, survivante du massacre à l'époque duquel elle était enfant, témoigne : J'ai vu des gens tuer au moins quatre ou cinq Juifs devant moi. Chaque voiture était fouillée par la foule et les Juifs en étaient extraits et fusillés. J'ai entendu qu'ils avaient tué dans la zone de l'aéroport de Karam Mnashe et Charles Recknagel : témoignage de Layer Abudia, rferl.org.. Un autre survivant, Nassim al-Qazzaz, se remémore : Cette nuit, nous avons entendu des cris provenant des maisons des Juifs. Leurs habitants étaient tués et leur maison pillée. Ceci a continué pendant au moins . Le jour suivant, vers midi, le régent Abdul Illah donna l'ordre de tirer sur la foule. Il aurait pu donner cet ordre la veille, évidemment, avant que les choses empirent, mais il a préféré ne pas intervenir de façon que la foule libère sa colère contre les Juifs de Karam Mnashe et Charles Recknagel, Témoignage de Nassim al-Qazzaz, rferl.org..