Le Languedoc est un navire de guerre français en service de 1766 à 1799. Il est lancé dans la période de sursaut patriotique qui suit les défaites de la guerre de Sept Ans.. C'est un vaisseau de ligne de deuxième rang, portant 80 canons sur deux ponts. Il sert de vaisseau amiral au comte d'Estaing lors de sa campagne en Amérique en 1778-1779, puis participe à la bataille des Saintes en 1782. Rebaptisé lAntifédéraliste en 1794 par le gouvernement révolutionnaire, puis la Victoire en 1795, il participe à diverses opérations en Méditerranée. Il est démoli en 1799.
Contexte, financement et construction La guerre de Sept Ans (1755-1763) est catastrophique pour la Marine royale française. Elle ne parvient pas à préserver l’Empire colonial des attaques de la Royal Navy et essuie des lourdes défaites aux batailles de Lagos et des Cardinaux en 1759. Le conflit lui coûte plus de trente vaisseaux de ligne et l’argent manque pour combler les pertes avec des constructions neuvesA la conclusion de la paix, en 1763, la France aura perdu trente-sept vaisseaux de ligne, soit dans le détail : dix-huit vaisseaux pris par l'ennemi et dix-neuf vaisseaux brûlés ou perdus par naufrage. ..
Cependant, le duc de Choiseul, Secrétaire d’État à la Marine à partir de 1761, s'appuie sur le sursaut patriotique des Français et leur volonté de revanche pour faire appel à leurs dons afin de construire des navires neufs. Les grandes villes, les provinces et les corps constitués se mobilisent et offrent dix-sept vaisseaux et une frégate à la Marine du roi. Les lancements vont s’étirer sur cinq ans. Ce « don des vaisseaux » représente une année de budget de la Marine et comble une partie des pertes du conflit..
Le premier de ces vaisseaux est le Languedoc, offert par les États de Languedoc sur proposition de son président, l'archevêque de Narbonne (le comte de la Roche-Aymon, ami du duc de Choiseul) : « d'offrir à Sa Majesté un vaisseau de ligne de 74 pièces de canon et de donner par cette démarche au reste de la France (…) le signal de ce que peuvent et doivent faire les sujets véritablement dignes du meilleur des maîtres (…). Il n'est point de bon Français qui ne se sente animé du désir de tout sacrifier pour concourir aux efforts du roi et du ministre sage et éclairé pour restaurer la marine françaiseDiscours de l'archevêque devant les États, , Archives départementales de l'Hérault, C 7530, folii 160 & 161.. »
Les députés des États acceptent la proposition pour se faire bien voir du roi Louis XV. Ils décident donc de lever un emprunt et portent la force du vaisseau de 74 canons à 80 canons. Le Secrétariat d'État à la Marine choisit de reprendre les plans de Joseph Coulomb pour le Saint-Esprit (lancé en 1765 à Brest, vaisseau offert par l'Ordre du Saint-EspritCes plans seront une troisième fois utilisés pour la Couronne, lancée en 1768 à Brest.). Il s'agit de puissantes unités, destinées à remplacer deux des quatre vaisseaux de 80 canons perdus lors du conflitLe Foudroyant, pris en 1758 à Carthagène. L’Océan brûlé à Lagos ; le Formidable et le Soleil Royal respectivement capturés et brûlés aux Cardinaux en 1759. (les deux autres navires étant relevés par des trois-ponts de 90 et 110 canonsLe et le , eux aussi issus du « Don des vaisseaux ».).
Caractéristiques générales thumb|Gravure allégorique de 1762 présentant à Louis XV le don des vaisseaux. Le Languedoc en fait partie. thumb|Construit sur les plans de Joseph Coulomb, le Languedoc est le plus grand de la série des deux-ponts à 80 canons construits entre les années 1740 et la Révolution. Construit sur le modèle de ce qui a été mis au point dans les années 1740 pour obtenir un bon rapport coût/manœuvrabilité/armement afin de pouvoir tenir tête à la marine anglaise qui dispose de beaucoup plus de navires., c’est le huitième exemplaire de ce type. Bénéficiant de l’expérience acquise, il est beaucoup plus grand que ses prédécesseurs. Sa coque a 19 pieds de long de plus (à peu près 6 m) que le premier exemplaire de la série (le Tonnant, lancé en 1743La conversion en mètres est faite dans l’infobox ci-dessus. La taille et la puissance de feu de ces bâtiments est donnée par Nicolas Mioque sur son site Trois-ponts, article Les vaisseaux de 80 canons français de 1740 à 1785, octobre 2011. Il fournit aussi un tableau comparatif de la taille et l’armement de tous ces navires, accompagné d’un important complément bibliographique.).
Ses plans s’inspirent des ceux du Soleil-Royal, le vaisseau-amiral de Brest détruit en 1759, mais il le dépasse de presque 5 pieds, ce qui en fait le plus grand deux-ponts à 80 canons français sur les douze construits entre 1743 et la Révolution.. Cette grande taille va permettre plusieurs réaménagements de l’armement au fil de la carrière du vaisseau.
La coque du Languedoc est en chêne, bois lourd et très résistant.. Près de 3 000 chênes vieux de 80 à 100 ans ont été nécessaires à sa construction. Le gréement, (mâts et vergues) est en pin, bois plus léger et souple. De 30 à 35 pins ont été assemblés pour former la mâture. Les affûts des canons et des pompes sont en orme, les sculptures de la proue et de la poupe sont en tilleul et en peuplier, les poulies sont en gaïac. Les menuiseries intérieures sont en noyer. Les cordages (plus de 80 tonnes) et les voiles (à peu près ) sont en chanvre.
Prévu pour pouvoir opérer pendant des semaines très loin de ses bases européennes s’il le faut, ses capacités de transport sont considérablesJacques Gay dans et Jean Meyer dans .. Il emporte pour trois mois de consommation d’eau, complétée par six mois de vin et d’eau douce Un litre de vin par jour et par homme. Le vin complète largement l’eau qui est croupie dans les barriques au bout de quelques semaines. . S’y ajoute pour cinq à six mois de vivres, soit plusieurs dizaines de tonnes de biscuits, farine, légumes secs et frais, viande et poisson salé, fromage, huile, vinaigre, sel, sans compter du bétail sur pied qui sera abattu au fur et à mesure de la campagneDes moutons (six par mois pour ), volailles (une poule par mois pour sept hommes, avec aussi des dindes, des pigeons, des canards). .
L'évolution de l'armement Les canons sont en fer. Bénéficiant de l'expérience acquise sur les unités précédentes, il est prévu qu'il puisse embarquer sur sa deuxième batterie des pièces de 24 livres au lieu du traditionnel 18 livres, calibre testé sur le Soleil-Royal et définitif à partir du Saint-Esprit lancé en 1765. Cet armement se répartit de la façon suivante :
le premier pont, percé à 15 sabords porte trente canons de 36 livres ; le second, percé à 16 sabords porte trente-deux pièces de 24 livres ; les gaillards avant et arrière se répartissent dix-huit pièces de 8 livres. Ainsi armé, il doit pouvoir délivrer une bordée de 1 068 livres (à peu près de 523 kg de boulets de fonte) et le double si le vaisseau fait feu simultanément sur les deux bordsSelon les normes du temps, le vaisseau, en combattant en ligne de file, ne tire que sur un seul bord. Il ne tire sur les deux bords que s'il est encerclé ou s'il cherche à traverser le dispositif ennemi, ce qui est rare. Base de calcul : 1 livre = 0,489 kg.
Cependant, lors de son premier armement en 1773 (au moment de la crise des îles Malouines), sa bordée est remaniée. Il porte : trente canons de 36 livres dans sa première batterie ; trente-deux canons de 24 livres dans sa seconde batterie ; six canons de 12 livres sur le gaillard d'avant ; douze canons de 12 livres sur le gaillard d'arrière. Cette modification de l'armement des gaillards porte le poids de la bordée à (à peu près 557,5 kg) et le double s'il fait feu simultanément sur les deux bords.
En 1778, peu avant l'entrée de la France dans la guerre d'Indépendance américaine, son armement est fortement remanié et passe à 90 canons. Il porte : trente canons de 36 livres dans sa première batterie ; trente-quatre canons de 24 livres dans sa seconde batterie ; vingt-six pièces de 8 livres sur les gaillards. Cette augmentation du nombre des canons sur la deuxième batterie et sur les gaillards porte le poids de la bordée à (à peu près 577,02 kg) et le double si le Languedoc fait feu simultanément sur les deux bords.
En moyenne, chaque canon dispose de 50 à 60 boulets. Il y a aussi plusieurs tonnes de mitraille et de boulets ramés. Le vaisseau embarque plus de de poudre noire, stockée sous forme de gargousses ou en vrac dans les calesLa réserve de poudre noire d’un vaisseau de 80 canons n’est pas connue avec précision. Mais on peut s’en faire une idée en sachant qu’un trois-ponts « classique » de 100-104 canons en emporte à peu près et un 74 canons un peu plus de . La réserve de poudre du Languedoc peut donc être estimée à 22 ou 24 tonnes. ..
Participation à la Guerre d'Amérique thumb|droite|D'Estaing, sur le Languedoc, commande les forces navales françaises envoyées en Amérique de 1778 à 1779. Comme la plupart des gros vaisseaux français de l’époque, il passe le plus clair de son temps à quai faute d’argent pour être armé en temps de paix. Comme il n’est pas signalé dans les escadres d’évolution de 1772, 1774 et 1776, il n’a donc jamais navigué lorsque la guerre avec l’Angleterre reprend en 1778. Ses qualités nautiques ne sont donc pas réellement connues, alors que sur le papier, c’est le plus puissant bâtiment de l’escadre de Toulon. Les deux trois-ponts dont dispose la Marine à cette époque, le et le , stationnent sur la façade atlantique et seront réservés, jusqu'en 1781, aux opérations sur les côtes d'Europe (Manche, Espagne)..
Vaisseau-amiral en Amérique (1778-1779) thumb|Le Languedoc, démâté, est attaqué par le HMS Renown, le 13 août 1778. thumb|L'escadre française reformée après la tempête. Au centre, le Languedoc avec un gréement et un gouvernail de fortune. La Guerre d'Amérique (1778-1783) est préparée comme une revanche française contre la défaite contre la Royal Navy britannique lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763). Une escadre de douze vaisseaux et cinq frégates est armée à Toulon sous les ordres du comte d'Estaing avant l'entrée en guerre du royaume de France contre le Royaume-UniComposition : À l’avant-garde, le Zélé de 74 canons, le Tonnant (80 canons), le Provence (64), et le Vaillant (64). Le corps de bataille au centre : Le Marseillais (74), le Languedoc (80) navire amiral de d’Estaing, l’Hector (74), le Protecteur (74). À l’arrière-garde : le Fantasque (64), le Sagittaire (50), le César (74), le Guerrier (74). Les frégates : l’Engageante (36), la Chimère (36), l’Aimable (32), la Flore (32) et l’Alcmène (32).. D’Estaing a pour principale mission d'attaquer les Britanniques « là où il pourrait leur nuire davantage et où il le jugerait le plus utile aux intérêts de Sa Majesté et à la gloire de ses armes ».
Le vice-amiral des mers d'Asie et d'Amérique (grade créé exprès pour lui) comte d'Estaing s’installe à bord du Languedoc du capitaine de avec comme major d'escadre le chevalier de Borda. Une des missions de l'escadre étant de porter plusieurs bataillons d'infanterie (régiments d'Haynault et de Foix) en Amérique, un grand nombre de soldats s’installent entre autres sur le Languedoc, portant le nombre d'hommes à bord de 670 à 944 (dont 99 soldats du régiment d'Haynault-Infanterie, 192 hommes du Corps Royal de la marine et 4 clarinettistes)Rôle d'équipage, conservé aux Archives nationales, fonds de la marine, série B4, carton 152.. On remarque aussi la préparation d'une chambre munie d'un lit de damas cramoisie galonnée d'or, chambre dont seul le comte d'Estaing possède la clef. Deux personnes masquées embarquent la veille du départ de Toulon, avec les représentants du Congrès des États-Unis (dont Siléas Deane), après avoir pris la male d'Aix à la Seyne. Leurs identités restent encore un mystère, la presse de l'époque évoquant autant Charles-Edouard Stuart que des émissaires du roi d'Espagne Journal Encyclopédique de 1778..