La rupture sino-soviétique est une période de dégradation des relations, puis de fortes tensions entre l’Union soviétique et la république populaire de Chine de la fin des années 1950 aux années 1980, et dont le paroxysme est marqué par les incidents frontaliers de 1969. La rupture eut pour conséquence une scission au sein du mouvement communiste international.
Prémices
Racines géopolitiques L’alliance de 1950 entre Staline et Mao était fondée sur l'hostilité commune vis-à-vis des États-Unis. Cependant, le poids du passé allait peu à peu désagréger cette alliance.
En effet, au cours de la Seconde Guerre mondiale, Staline pressa Mao de s’allier avec Tchang Kaï-chek pour combattre le Japon. Une fois la paix revenue, les Soviétiques lui conseillèrent de ne pas tenter de renverser le régime mais de négocier plutôt avec Tchang : ce dernier, au milieu de l’année 1945, avait en effet obtenu de l'URSS un « traité d'amitié et d’alliance ». Staline soutiendra Tchang jusqu'à ce que sa défaite soit certaine, parce qu'il ne souhaitait pas voir s'installer sur le flanc sud-est de l'URSS un puissant État communiste. Dans cet esprit, Khrouchtchev refuse d’accorder à la Chine, deux fois et demie plus peuplée, l'assistance nécessaire à la construction d'armes nucléaires ; enfin, l’URSS entend garder seule la maîtrise du mouvement communiste international, quoi qu’en pensent les Chinois.
En 1960, la Chine sort du siècle d’humiliations infligées par les Européens, Russes compris : Mao n’admet donc pas de tutelle soviétique sur son pays qui serait à ses yeux une tutelle européenne de plus. Il entend exercer à parité avec l’URSS la direction du mouvement communiste international. D’autre part, en Chine, la Russie est surnommée « le pays de la faim » et est méprisée par l’opinion publique. C'est l'un des facteurs à l'origine de la rupture.
Aussi, quand la détente avec les États-Unis est à l'ordre du jour, par principe, Mao adopte la position inverse. Nikita Khrouchtchev pense que la paranoïa de Staline a élevé à un niveau dangereux l'affrontement avec les États-Unis. Il veut bénéficier de la technologie occidentale pour rattraper le retard de la Russie sur l’Ouest. Mao ignore tout de l’Occident, s'illusionne beaucoup sur la puissance du camp socialiste et s'enorgueillit d'une Chine en pleine expansion démographique.
La publication dans Le Quotidien du Peuple du d’une série d’articles intitulée Vive le Léninisme, qui met ouvertement en cause la direction soviétique, rend le conflit ouvert.
Dans un premier temps, le conflit reste entre partis communistes, mais, dès 1962, il prend une dimension géopolitique sans l'avouer quand le gouvernement chinois célèbre avec éclat le huitième centenaire de la naissance de Gengis Khan, en pleine dispute officielle entre les deux pays, puis, à partir de , il devient un conflit entre États. En effet, dans une interview à un journal japonais, Mao revendique officiellement toute une partie du territoire de l’URSS, du Baïkal au Kamtchatka.
L'amiral Raoul Castex, dans un article prémonitoire publié dans la Revue de la Défense nationale, en , intitulé Moscou, rempart de l'Occident, avait anticipé ce conflit, dans lequel il théorise la montée en puissance de la Chine et sa rivalité à venir avec la Russie et les OccidentauxOlivier Forcade, Éric Duhamel, Philippe Vial, Militaires en république, 1870-1962 : les officiers, le pouvoir et la vie publique en France, Publications de la Sorbonne, 1999, p. 91. ; il conclut l'article par un dialogue entre Anthony Eden, secrétaire au Foreign Office et Molotov, ministre des Affaires étrangères soviétique, au moment de la signature des accords de Genève en 1954, par lequel Molotov dit à Eden, à propos des Chinois : « ils ne pensent pas comme nous ! ».
Racines idéologiques Les divergences doctrinales remontent aux années 1930, à l’époque où les communistes chinois, conduits par Mao Zedong, mènent simultanément une guerre de résistance contre les Japonais et une guerre civile qui les opposaient au Kuomintang, le parti nationaliste de Tchang Kaï-chek. Mao choisit de rester sourd aux conseils et aux instructions de Staline et du Komintern sur la manière de mener la révolution en Chine. La doctrine marxiste-léniniste orthodoxe, considérée alors comme un dogme incontestable en Union soviétiqueMichel Mouskhély, L'U.R.S.S.: droit, économie, sociologie, politique, culture: Volume 2 , Université de Strasbourg. Centre de recherches sur l'U.R.S.S. et les pays de l'Est, 1964, page 481., repose sur l’action des classes urbaines populaires, lesquelles n’existent pratiquement pas en Chine. Mao rejette cette vision des choses et choisit de s’appuyer sur la paysannerie.
thumb|Mao et Staline en 1949.
Mao, qui accueille poliment les instructions de Staline, les ignore complètement en pratique : après avoir chassé les derniers partisans du Kuomintang de la Chine continentale (qui se réfugient à Taïwan), il proclame officiellement la république populaire de Chine en . Les tensions avec l'URSS sont apaisées à l’occasion d’une visite de deux mois effectuée par Mao à Moscou qui se solde par la signature d’un traité limité d’assistance mutuelle, notamment en cas d’agression japonaise.
Assistée de nombreux conseillers russes, la Chine des années 1950 embrasse le modèle soviétique de développement, avec d’une part un accent prononcé sur l’industrie lourde, rendu financièrement possible par l’exploitation des paysans, et d’autre part la marginalisation des biens de consommation. Cependant, dès la fin de la décennie, Mao a commencé à développer ses propres idées sur la manière de faire entrer la Chine dans le communisme (au sens marxiste du terme) aussi vite que possible, à travers notamment une mobilisation massive de la main d’œuvre ; cette théorie donnera naissance au « Grand Bond en avant ».
La mort de Staline
Entre-temps, la mort de Staline, survenue en 1953, a changé la donne dans le monde communiste. Mao, bien qu’il ait toujours ignoré les directives de Staline, reconnaissait cependant ce dernier comme le dirigeant incontestable du mouvement communiste international. À la mort du dirigeant soviétique, Mao se considère en quelque sorte comme le nouveau doyen et le successeur légitime dans la prise en charge de ce rôle symbolique. Il conçoit de ce fait un certain ressentiment envers les nouvelles têtes du régime soviétique, en particulier Gueorgui Malenkov et Nikita Khrouchtchev, hostiles à cette vision des choses. L’URSS cherche à l’amadouer lors d’une visite officielle de Khrouchtchev en 1954, lequel accorde le retour de la base navale de Dalian (Port-Arthur) à la Chine et jette les bases d’une coopération économique plus étroite entre les deux pays.
Le rapport Khrouchtchev
Mao ne s’oppose pas ouvertement à Khrouchtchev lorsque ce dernier, à l’occasion du congrès du Parti communiste d'Union soviétique en 1956, dénonce les exactions de son prédécesseur, ni même quand les relations diplomatiques avec la Yougoslavie de Tito furent rétablies, après avoir été rompues par Staline en 1947. Le nouveau dirigeant soviétique, au-delà de son rejet de l’autoritarisme stalinien, annonce la dissolution du Kominform et cherche à minimiser la thèse marxiste-léniniste qui prévoyait un conflit armé inéluctable entre socialisme et capitalisme. Mao, qui ne peut accepter cette nouvelle attitude de la part de son voisin, a le sentiment croissant que l’Union soviétique s’éloigne de plus en plus du « véritable » marxisme-léninisme et n'a plus la volonté d'agir pour le triomphe mondial de cette idéologie. Le discours maoïste revendique dès lors, avec constance, une position . Dès 1959, tous les éléments sont donc en place pour une rupture entre les deux puissances communistes.
Dégradation (1959-1965) vignette|alt=Photographie de deux hommes souriant assis à une table|Khrouchtchev et Mao en 1958 En 1959, un sommet diplomatique réunit Khrouchtchev avec le président des États-Unis, Dwight Eisenhower. Les Soviétiques, inquiets du Grand bond en avant engagé par la Chine, s'efforcent de diminuer la tension avec le bloc de l'Ouest et reviennent sur leur promesse d'aider la Chine à développer la bombe atomique.
Ces décisions offensent grandement Mao et les autres dirigeants du Parti communiste chinois, qui jugent Khrouchtchev trop conciliant avec l'Ouest. Du point de vue soviétique, ces mesures prudentes se justifient par le contexte international et la menace d'un conflit nucléaire généralisé : dès la fin des années 1950, les États-Unis et l'URSS disposent en effet chacun d'arsenaux très importants. Khrouchtchev ne veut aucunement rendre la situation encore plus instable en offrant la bombe nucléaire à la Chine, et il considère le Grand bond en avant comme la preuve que Mao n'était pas un vrai marxiste.
Un autre facteur de tension survient au sujet d'une affaire interne à la Chine : le Grand bond en avant s'avère un échec, et les rivaux de Mao au parti, Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, projettent donc de renverser Mao. L'échec du complot permet à Mao de dépeindre les conjurés comme des agents au service d'une puissance étrangère (en l'occurrence l'Union Soviétique) et donc de mobiliser le sentiment nationaliste chinois.
L'affaire Peng mine ainsi les relations entre les deux frères, mais plus encore, c'est le voyage de Khrouchtchev aux États-Unis, où il change de politique diplomatique en prônant la coexistence pacifique avec l'impérialisme. Ce voyage affirme le rôle des États-Unis et de l'Union soviétique comme les deux superpuissances pour éviter le conflit nucléaire et jouer le rôle d'arbitre du monde. Pour le dixième anniversaire de la république populaire de Chine, Khrouchtchev se rend à Pékin, où il se retrouve en plein dans le conflit sino-indien sur les frontières. Ce conflit ne plaît pas à l’URSS car il risque de miner son processus de coexistence pacifique. Khrouchtchev a l'impression que Mao avait planifié ce conflit pour que l'URSS se trouve contrainte de soutenir la Chine. Cela illustre bien le degré de défiance du côté soviétique.
La détérioration des relations avec Moscou conduit au retrait de leur assistance technique pendant l'été 1960 (retrait brutal de techniciens) et cessation de l'aide en . Ce retrait a des conséquences graves sur l'économie chinoise parce que leur assistance est encore cruciale pour de nombreux projets en cours, détournant également l'attention de Pékin du désastre économique qui sévit dans les campagnes et retardant les mesures d'urgence. Moscou attendra cependant que la rupture avec Pékin soit officielle pour dénoncer la faillite du Grand Bond en avant.
Pendant un temps, la tension entre les deux pays reste indirecte en s'exerçant par pays interposés, les Chinois dénonçant la république fédérale populaire de Yougoslavie de Tito et l'URSS, de son tour, dénonçant le principal allié de la Chine, la république populaire d'Albanie d'Enver Hoxha. Toutefois, la rupture devient publique en à l'occasion d'un congrès du Parti communiste roumain, lorsque Khrouchtchev et le représentant chinois Peng Zhen s'affrontent ouvertement. Khrouchtchev traite Mao de nationaliste, d'aventurier et de déviationniste. Les Chinois, quant à eux, accusent Khrouchtchev de révisionnisme et critiquent son comportement « patriarcal, arbitraire et tyrannique ». La délégation soviétique fait suite à cette altercation en distribuant aux membres de la conférence une lettre de 80 pages, dénonçant la position chinoise.