L’université du Reich de Strasbourg (en allemand : ou , parfois abrégée RUS ou simplement désignée « Reichsuniversität »), est une institution créée par le régime nazi à la suite de l’annexion de facto de l’Alsace par le Reich allemand pour remplacer les services de l’université de Strasbourg repliés à Clermont-Ferrand depuis le début de la Seconde Guerre mondiale.
Inaugurée le , la nouvelle université est gérée par le parti national-socialiste qui met en œuvre la « germanisation » et la « nazification » du savoir scientifique. Dotée de moyens financiers importants dans l’optique de « détrôner la Sorbonne », elle accueille des savants venus de toute l’Allemagne comme le physicien Carl Friedrich von Weizsäcker contribuant aux recherches sur l’armement nucléaire.
La RUS compte également des membres de la SS parmi ses effectifs, notamment l'anatomiste August Hirt. Ses recherches pseudo-scientifiques en anthropologie raciale le mènent à des expériences sur des cobayes humains issus du camp de concentration de Struthof-Natzweiler afin de créer une collection de squelettes juifs. Les corps de quatre-vingt-six victimes sont ainsi retrouvés le à la suite de la libération de Strasbourg.
Après six semestres d’ouverture, les services de la RUS sont transférés à Tübingen par décret le pour y connaître une continuité administrative qui cesse définitivement le à l’approche des troupes alliées. Bien que repliée en Auvergne durant la guerre et non impliquée dans les crimes perpétrés par les autorités nazies, l’université de Strasbourg doit aujourd'hui composer avec cet héritage faisant l'objet d'un devoir de mémoire.
Origine
En 1934 la conception de Reichsuniversität prend forme en tant qu'exemple national-socialiste. Fin 1938 il est décidé d'implanter des Reichsuniversitäten en dehors du Reich, uniquement dans les territoires qui seront ultérieurement annexés, afin qu’elles amènent ses valeurs intrinsèques et qu’elles participent au rayonnement culturel, économique, et surtout politique, du Reich. Les trois principales Reichsuniversitäten qui seront fondées (, et ) rempliront ce rôle, chacune en fonction de sa situation. Si la doit devenir le « rempart combattant du grand Reich allemand national-socialiste contre l'Occident », les deux autres, à Prague et à Posen, sont appelées à jouer ce même rôle contre le monde slave.
Histoire
Dès le début de la guerre, Strasbourg alors située sur la frontière allemande est déclarée zone militaire par l'état-major français, l'université tout comme la population de la ville est alors évacuée.
Après l'armistice du 22 juin 1940, les Allemands annexèrent de facto l'Alsace-Moselle, rouvrirent l'université de Strasbourg et enjoignirent aux professeurs et étudiants alsaciens-mosellans de rentrer immédiatement. En , Robert Wagner, le chef de l'administration civile, lance ainsi son « opération Alsace » afin de faire rentrer à grands frais les Alsaciens dans leur pays ; elle dure jusqu'en . Un certain nombre d'entre eux refusèrent toute idée de retour et réussirent à convaincre Vichy de maintenir ouverte l’université française de Strasbourg à Clermont-Ferrand. Un nouveau recteur de l'université, Karl Schmidt, professeur d'ophtalmologie, est nommé par les nazis.
Mais les nazis ne se contentent pas de rouvrir l’université telle quelle, ils décident de recréer l'université dans la continuité de la , l'ancienne université impériale allemande de Strasbourg établie de 1872 à 1918, date à laquelle elle retourna à la France. Les personnels de l'université viendront de tout le Troisième Reich, ainsi l'université accueillera le physicien et philosophe allemand Carl Friedrich von Weizsäcker qui travaille à cette époque dans l'équipe de recherche qui essaya de développer l'arme atomique en Allemagne. Les transactions pour la nomination des différents professeurs débutent dès , mais le choix du collège entier d'une université est difficile et cela d'autant plus qu'il y a chevauchement de prérogatives entre Robert Wagner et Bernhard Rust, ministre des Sciences, de l'Éducation, et de la Formation populaire (conflit qui nécessitera même l'intervention d’Adolf Hitler en personne). Les nazis vont investir massivement dans la rénovation, le remeublement, la construction, la reconstitution des bibliothèques et l'installation d'appareillages sophistiqués. En parallèle, ils récupèrent aussi, dès 1941, tous les livres et tout le matériel scientifique des différents Instituts de l'université qui ont été évacués à Clermont-Ferrand, Paris, Bordeaux, Lyon, et en Dordogne. Le , et cela bien que tout ne soit pas encore au point (certains cours de la faculté des Sciences et les cours de sciences fondamentales de la faculté de médecine ne pourront pas avoir lieu à la rentrée faute d'avoir terminé les aménagements des locaux), a lieu l'inauguration de la « ». Le nouveau corps professoral prend forme et tous doivent signer leur allégeance politique, ainsi pour la faculté de médecine on peut constater que 100 % de ses professeurs sont membres du NSDAP et que même 25 % sont membres des SA et 21 % des SS (comme les professeurs August Hirt, Otto Bickenbach et Eugen Haagen), des pourcentages très nettement supérieurs à la moyenne de la population médicale allemande.
thumb|left|Mémorial des victimes des recherches racistes d'August Hirt à l'Institut d'anatomie de Strasbourg L'université allemande fut le théâtre des recherches pseudo-scientifiques et antisémites du médecin allemand, membre des SS et de l'Institut d'anthropologie raciale Ahnenerbe August Hirt. Celui-ci entre en poste aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg, plus précisément à l'Institut d'anatomie normale. C'est dans le cadre de ses études raciales, qu'il conçoit le projet d’une collection de squelettes juifs et c'est pour cette raison qu'il présente son plan de recherches au Heinrich Himmler. Ce dernier approuve le projet, et Hirt peut commencer « ses expériences médicales ». C'est à ce stade que des hommes et des femmes sont « sélectionnés » en août 1943 au camp d'Auschwitz par son assistant, l'anthropologue SS Bruno Beger, avant d'être envoyés au camp de concentration du Struthof-Natzweiler, situé non loin de Strasbourg, en Alsace. Divisés en quatre groupes, ils sont successivement gazés quelques jours après et leurs cadavres sont mis à sa disposition afin qu'il puisse séparer les têtes et étoffer sa collection de squelettes.
L'importance (militaire) de certains instituts de l'université est telle qu’ils sont évacués dès le débarquement des Alliés en Normandie en . Ainsi l’institut de recherche de la faculté de médecine reçoit l'ordre de se replier sur Tauberbischofsheim et sur Wurtzbourg. Étant donné la menace de l'avance des troupes alliées, en septembre 1944 le projet de collection de squelettes juifs de Hirt est abandonné et Himmler ordonne l'élimination de toute trace de cette collection compromettante. Dans la deuxième semaine d', le ministre de l'Éducation, Rust, ordonne l'évacuation de la "". Hermann Göring, en tant que président du Conseil de la Recherche du Reich, ordonne quant à lui l'évacuation des instituts universitaires de Strasbourg s'occupant de « travaux d'intérêt de guerre » (ce qui concerne principalement les scientifiques de la faculté des sciences). Les instituts et leur matériel (livres, registres, lampes, appareils, chaises, armoires…) sont envoyés à Tübingen, puis aux alentours. La "" va alors fonctionner en parallèle avec l'université de Tübingen. Cependant, surpris par l'avancée des troupes de la blindée ( DB) du général Leclerc, une partie du personnel, principalement ceux des facultés de médecine, de droit et de philosophie à qui le Gauleiter avait ordonné de rester à Strasbourg, va être fait prisonnier lors de l'entrée des troupes alliées dans la ville, le . Par décret du , le siège de la est transféré à Tübingen. Mais du fait qu'une grande partie de ses enseignants et de ses étudiants a été rappelée sous l'uniforme, elle n'est plus très active.
Le , la à Tübingen cesse définitivement toute activité et dix jours plus tard la ville est occupée par les troupes alliés.
On découvrira plus tard les restes de quatre-vingt-six cadavres, ayant servi aux « expériences » de Hirt. Ils seront inhumés le dans le cimetière municipal de Strasbourg-Robertsau avant d'être transférés en 1951, dans le cimetière israélite de Cronenbourg.
Commission d'enquête historique pour l’histoire de la Faculté de médecine de la RUS Le , l'Université de Strasbourg réfute catégoriquement les accusations lancées par le médecin et chroniqueur médical Michel Cymes dans son ouvrage Hippocrate aux enfers : les médecins des camps de la mort, traitant ces affirmations de « rumeurs ». L'auteur y affirme en effet que la faculté de médecine de Strasbourg abriterait encore à cette date dans ses murs des éléments humains de victimes juives du médecin nazi August Hirt, notamment des coupes anatomiques provenant de certaines de quatre-vingt-six de ses victimes.
Le communiqué de l'Université affirme qu'une partie de ces restes ont été enterrés au cimetière juif de Cronenbourg en et que les corps ont quitté l'institut en . « Depuis , il n'y a donc plus aucune de ces parties de corps à l'institut d'anatomie et à l'université de Strasbourg ». Affirmer qu'auraient subsisté ou pourraient subsister des restes de victimes juives à l'université ou à l'institut, comme l'affirme Michel Cymes, est « faux et archi-faux », déclare alors le président de l'université de Strasbourg et pharmacologue, Alain Beretz.
Cependant, le , le médecin et historien Raphael Toledano, auteur de plusieurs travaux sur les pratiques nazies dans la faculté de médecine de Strasbourg pendant le IIIe Reich dont une thèse, lauréate du prix de la Fondation Auschwitz et d'un documentaire sur la question, parvient à identifier avec le concours du directeur de l’Institut de médecine légale de Strasbourg, le professeur Jean-Sébastien Raul, plusieurs restes humains parmi lesquels des fragments de peau d’une victime de chambre à gaz contenus dans un bocal. La présence dans ces lieux de bocaux « contenant des prélèvements effectués au cours des autopsies judiciaires réalisées sur les victimes juives de la chambre à gaz du camp de concentration de Struthof-Natzwiller » avait en effet été mentionnée formellement en 1952 par le professeur de médecine légale de la faculté de médecine de Strasbourg de l'époque, Camille Simonin, dans une lettre que Raphael Toledano avait pu examiner.
Le chercheur découvre également dans la faculté deux éprouvettes contenant le contenu de l’intestin et de l’estomac d’une victime ainsi qu'un galet matricule utilisé lors de l’incinération des corps au camp de concentration alsacien de Natzwiller-Struthof. Ces restes sont identifiés comme appartenant à plusieurs des 86 victimes du projet de « collection de squelettes juifs » mis en place par l’anatomiste nazi August Hirt.
Alors que la majorité des restes des victimes, en grande partie découpés, avaient été découverts par les alliés en 1944 peu après la libération de Strasbourg et rapidement inhumés dans un cimetière juif, ces préparations retrouvées dans l'institut ont pour leur part été constituées à la demande d’August Hirt pour documenter les crimes commis au camp du Struthof.
Le matricule 107969, notamment, figurant sur une des étiquettes, correspond, comme le confirment les archives, au numéro tatoué au camp d’Auschwitz sur l’avant-bras de Menachem Taffel, l'une des 86 victimes de la « collection » constituée par August Hirt.
Dans un article scientifique paru en dans la revue Annals of Anatomy intitulé « Anatomy in the Third Reich – The Anatomical Institute of the Reichsuniversität Strassburgand the deliveries of dead bodies », Raphael Toledano publie le résultat de ses recherches et recommande entre autres la création d'une commission historique.