Artur Dinter (Mulhouse, 1876 ̶ Offenbourg, Bade, 1948) était un écrivain, philosophe et homme politique allemand. Adepte d’abord du scientisme, il se fit ensuite le propagandiste d’un christianisme aryen (le Geistchristentum), fondant à cette fin une nouvelle église allemande unitaire, la Deutsche Volkskirche. Pour donner un fondement métaphysique à son virulent antisémitisme, il conçut une cosmogonie teintée de gnose et de néo-platonisme, où les Juifs endossaient le rôle de vecteurs d’esprits impurs et néfastes, appliqués à falsifier le message du Christ et à contrecarrer les efforts de purification des Aryens. Appartenant au mouvement völkisch et membre précoce du NSDAP, il fut nommé par Hitler Gauleiter de Thuringe, mais ne manqua pas de susciter la méfiance des dirigeants nazis par ses positions radicales et par le primat qu’il proclamait du religieux sur le politique. Quoique personnage très en vue et écrivain à succès, il fut progressivement marginalisé par le régime nazi, et se vit même interdire, à la fin des années trente, toute expression publique, orale ou par écrit. Une grande partie de sa vie se passa à donner une version de la Bible expurgée de ce qu’il considérait comme des altérations juives.
Biographie Artur Dinter naquit à Mulhouse (Alsace) d’un père inspecteur des douanes et de son épouse Berta Hoffmann, tous deux originaires de Silésie, et reçut le baptême catholique. Après le baccalauréat, il entreprit à partir de 1895 des études en sciences naturelles et en philosophie à l’université de Munich et de Strasbourg. Entre 1901 et 1903, il travailla comme assistant de chimie à l’université strasbourgeoise, et obtint en 1903 son doctorat avec la plus grande distinction (summa cum laude). Cependant, il avait déjà, alors qu’il était encore étudiant, fait quelques essais de création littéraire. Sa pièce de théâtre Die Schmuggler (1906, litt. les Contrebandiers) fut récompensée d’un premier prix.
Son doctorat obtenu, Dinter fut nommé directeur des jardins botaniques à Strasbourg. En 1904, il s’en alla à Constantinople pour y enseigner dans une école allemande. En 1905, s’étant reconverti professionnellement, il devint directeur du théâtre de Thann, dans sa région natale d’Alsace. De 1906 à 1908, il travailla comme metteur en scène au théâtre de Rostock d’abord, puis au théâtre Schiller à Berlin. Dans le même temps, il fonda en 1908 l’Association des auteurs allemands de théâtre, le VDB, ― dont il sera exclu en 1917 ―, au titre de président de laquelle il fut également amené à diriger, de 1909 à 1914, la maison d’édition d’œuvres de théâtre attachée à cette associationKay Dohnke: Kurzbiographie Artur Dinter. In: Handbuch zur »Völkischen Bewegung« 1871-1918. Publié par Uwe Puschner, Walter Schmitz et Justus H. Ulbricht. Saur, Munich 1996, p. 902. Dinter était par ailleurs membre de la Ligue pangermaniste (l’Alldeutscher Verband), antisémite et colonialiste.
Première Guerre mondiale Dinter participa aux combats de la Première Guerre mondiale en tant que lieutenant de réserve d’un régiment d’infanterie alsacien et fut bientôt promu au grade de capitaine de réserve et décoré de la croix de fer de deuxième classe. Il contracta le choléra en 1915, et, grièvement blessé en 1916, dut séjourner longuement en hôpital militaire, avant d’être dispensé de service militaire. Pendant son séjour à l’hôpital, il fit la connaissance des écrits de Houston Stewart Chamberlain, et devint bientôt un partisan du Völkische Bewegung.
Carrière littéraire En 1919, après la parution en 1917 de son livre à succès Die Sünde wider das Blut (litt. le Péché contre le sang, sous-titré Roman contemporain sur la question juive et raciale), il s’établit à Weimar comme écrivain de métier. Dans ce roman férocemment antisémite, qui devait atteindre en 1934 un tirage total de plus de exemplaires, l’auteur sut convertir en percutants stéréotypes littéraires les représentations ethnoracistes de son époque. Encouragé par ce succès, l’auteur fit suivre ce roman de deux autres, Die Sünde wider den Geist (le Péché contre l’esprit, sous-titré Roman contemporain sur la doctrine de l’esprit et sur le christianisme d’esprit à partir d’expériences personnelles, 1921) et Die Sünde wider die Liebe (le Péché contre l’amour, sous-titré Roman contemporain sur les questions sociales et religieuses du temps présent. Contenant d’amples explications d’histoire et de philosophie religieuses, 1922), ces trois romans formant une trilogie, à laquelle Dinter donna le titre général Die Sünden der Zeit (litt. les Péchés de l’époque). À cette trilogie devaient succéder quantité de livres et de libelles antisémites.
Völkische Bewegung et NSDAP Après la guerre, la pensée de Dinter se fit de plus en plus radicale et raciste. En 1919, il participa à la fondation du Deutschvölkischer Schutz- und Trutzbund (litt. Alliance deutschvölkisch offensive et défensive) et resta membre de son comité de direction jusqu’à l’interdiction de cette association en 1922. Il fut ensuite un des cofondateurs du Deutschvölkische Freiheitspartei (DVFP) et se rapprocha d’Adolf Hitler. Après le putsch manqué de 1923 à Munich, Dinter fut élu en 1924 à l’assemblée de Thuringe comme représentant et chef de fraction de l’alliance électorale Völkisch-Sozialer Block (VSB). Ses positions s’approchaient de plus en plus de celles du NSDAP. Hitler le nomma, depuis son lieu de détention à Landsberg-sur-le-Lech, Gauleiter NSDAP de Thuringe. En même temps, Dinter devint l’éditeur du journal Der Nationalsozialist, qui paraissait à Weimar. Il s’ensuivit d’âpres discussions avec ses compagnons du VSB, qui débouchèrent sur son exclusion. En 1925, après la remise en liberté anticipée d’Adolf Hitler, eut lieu la refondation du NSDAP. Pour sa fidélité au parti, Dinter fut gratifié, dans l'échelle des membres du parti, du très appréciable rang n° 5.
Marginalisation Il apparut bientôt que Dinter poursuivait en priorité des buts religieux, différents de ceux de Hitler. Ainsi qu’il ressort de ses 197 Thesen zur Vollendung der Reformation (litt. 197 Thèses pour parachever la Réforme, 1926), ce qu’il avait en vue était en premier lieu la révolution religieuse, accordant à cet idéal une importance incomparablement plus grande qu’à une quelconque forme de changement politique. Il fonda en 1927 la Geistchristliche Religionsgemeinschaft (Communauté religieuse spirituelle-chrétienne), rebaptisée en 1934 Deutsche Volkskirche (Église populaire allemande), laquelle s’appliquait à propager une « doctrine aryenne-héroïque du Christ » et avait pour objectif de « déjudaïser » la doctrine chrétienne ― ainsi, l’Ancien Testament fut-il rejeté comme juif. Dinter connut avec cette entreprise un succès considérable : la Deutsche Volkskirche compta en effet jusqu’à adhérents. Cependant, le parcours singulier de Dinter ne manqua pas de le faire bientôt entrer en conflit avec Hitler, lequel le démit dès 1927 de sa fonction de Gauleiter. Profondément dépité, Dinter lança, dans les colonnes de sa revue Das Geistchristentum, des attaques à l’endroit de Hitler, qui devaient aboutir en 1928 à son exclusion définitive du NSDAP. Mais dans les années suivantes encore, la polémique contre Hitler se poursuivit. Il alla même jusqu’à se présenter aux élections de 1932, sous les couleurs de son éphémère parti Dinterbund, comme adversaire politique du NSDAP.
Épilogue Après la prise de pouvoir par les nazis en 1933, Dinter entreprit une tentative de rapprochement et sollicita par écrit d’être réintégré dans le NSDAP, ce qui cependant fut décliné. En 1934, il fit paraître Die Deutsche Volkskirche als Dienerin des nationalsozialistischen VolksstaatesErnst Klee : Das Personenlexikon zum Dritten Reich. Wer war was vor und nach 1945. Éd. Fischer Taschenbuch Verlag, deuxième édition mise à jour, Francfort-sur-le-Main 2005, p. 112., (litt. l’Église populaire allemande comme serviteur de l’État populaire national-socialiste), au moyen duquel il s'évertua une nouvelle fois de rentrer dans les bonnes grâces du régime nazi. Néanmoins, il fut de plus en plus surveillé par la Gestapo, qui le fit mettre en détention pour une courte durée. En 1937, son Église populaire allemande fut interdite par Heinrich Himmler. Deux ans plus tard, il fut exclu de la Reichsschrifttumskammer, et interdiction lui fut faite d'exercer des activités oratoires ou littéraires ; pour avoir enfreint cette interdiction, il dut en 1942 se justifier devant un tribunal spécial à Fribourg-en-Brisgau. En 1945, il fut condamné à une peine de à l’issue d’une procédure de dénazification à Offenbourg. S’il fut certes tenu compte de sa position de marginal, le tribunal vit néanmoins en lui un des pères spirituels des lois raciales de Nuremberg.
Même après la guerre, Dinter tenta encore de rassembler autour de lui d’anciens adeptes du Geistchristentum. Il consacra les onze dernières années de sa vie à produire une refonte de sa traduction des Évangiles parue en 1923, et qu’il se proposait d’intituler L’Évangile. Traduction nouvelle des Évangiles établie à partir des manuscrits les plus anciens, après éradication de toutes les traductions fautives et falsifications dogmatiques, présentée sous forme d’un récit continu et dans le respect de la teneur exacte du texte originel. 150 chapitres. Édition richement annotée (Tapuscrit, possession privée). Jusqu’à la fin, Dinter sera resté fidèle à la sienne conviction que seule la doctrine chrétienne pure, telle qu’elle se révèle à travers un texte évangélique expurgé de toutes ses erreurs de traduction et de toutes les interprétations fausses d’origine théologique, est à même d’apporter la rédemption à l’humanité.
Doctrine Dinter s’est longuement expliqué sur son évolution religieuse dans de nombreux textes. Le renoncement à la foi catholique traditionnelle ― dont Dinter se serait, selon ses propres dires, détourné dès l’âge de 19 ans ― y est présenté en général comme le résultat d’un processus intellectuel nécessaire, graduel et auto-probant. Il crut d’abord trouver la vérité ultime du monde dans un savoir scientifique à la démarche strictement empirique ; cette vision scientiste de l’univers, qui allait pour longtemps se substituer chez Dinter aux systèmes de croyance traditionnels, était seule, selon lui, à être en adéquation avec la réalité de l’existence moderne. Cependant, dans le cheminement ultérieur de sa pensée, sa manière d’appréhender le monde naturel adopte progressivement des traits spirituels de plus en plus prononcés, jusqu’à ne lui faire considérer la nature que comme la manifestation extérieure d’une réalité spirituelle qui lui est sous-jacente. Le recours à la création littéraire reflète cette orientation nouvelle de sa pensée, celle-ci voyant désormais dans la littérature un « art sacré » apte à ouvrir des voies vers la réalité essentielle et transcendante de l’Être.
Métaphysique Sa théorie du christianisme d’esprit (Geistchristentum), religion de synthèse conçue par lui dès la Première Guerre mondiale, fut échafaudée à partir d’un conglomérat d’idées néoplatoniciennes, de représentations empruntées à l’occultisme mystique et de conceptions antisémites, auxquelles Dinter articula l’idéal racial de Chamberlain et sa propre vision singulière, anti-ecclésiastique, du christianisme. En tant que telle, cette théorie ne se démarque pas fondamentalement d’autres théories fascistes en vogue à cette époque et, comme celle de Dinter, emballées dans une rhétorique religieuse.