Les élections provinciales de 1995 eurent lieu le pour élire le Congrès du Territoire et les trois Assemblées de Provinces créées par la loi référendaire du , application législative des Accords de Matignon. Le mandat des précédents Congrès et Assemblées provinciales, élus lors des élections provinciales du , arrivait à expiration.

Contexte

Les élections provinciales de 1995 sont le deuxième scrutin territorial à avoir lieu après la fin des Évènements qui ont opposé violemment entre 1984 et 1988 partisans et opposants de l'indépendance. Elles sont marquées, pour la première fois depuis 1977, par de profondes divisions de ces deux camps qui ont commencé à se faire sentir en 1989.

La division du camp anti-indépendantiste

Jusqu'alors, le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), fondé en 1977 par le député Jacques Lafleur sous le nom initial de « Rassemblement pour la Calédonie » et affilié au RPR métropolitain, dominait largement au sein de l'électorat anti-indépendantiste mais néanmoins autonomiste (largement majoritaire). Il continue à dominer politiquement la Nouvelle-Calédonie pendant la première mandature issue des accords de Matignon, avec le contrôle de la Province Sud (la plus peuplée et la plus riche), du Congrès du Territoire et des trois fauteuils de parlementaires : les deux députés Jacques Lafleur et Maurice Nénou, et le sénateur Simon Loueckhote. Ces trois derniers sont d'ailleurs les têtes de liste du parti pour les élections provinciales de 1995, respectivement dans le Sud, le Nord et les Îles Loyauté.

Le RPCR n'avait, pendant l'essentiel des années 1980, que deux rivaux à sa droite : la section locale du Front national (FN), mené depuis 1986 par Guy George, et le Front calédonien (FC, devenu le le Rassemblement pour la Calédonie dans la France, ou RCF, car associé au MPF métropolitain) de Claude Sarran, tous deux fermement anti-autonomistes, départementalistes et opposés à l'hégémonie du RPCR sur la vie politique locale. Ils développent de plus des positions souvent populistes, et accusent Jacques Lafleur de corruption et de trop contrôler l'économie néocalédonienne. Ils ne présentent tous deux des listes qu'en Province Sud. Mais, déjà en 1989, certains membres du Rassemblement opposés à la signature des accords de Matignon, emmenés par le maire de Dumbéa Bernard Marant, ont quitté ce grand parti loyaliste et se sont unis avec certains dissidents du FN (Justin Guillemard, Marcel Dubois ou Jacques Haewegene) pour créer un nouveau mouvement baptisé Calédonie Demain (CD). Celui-ci avait obtenu aux élections provinciales de 1989 5,15 % des suffrages exprimés sur l'ensemble du Territoire, et surtout 7,02 % et 2 sièges sur 32 en Province Sud, à savoir Bernard Marant et Justin Guillemard. Ce dernier a toutefois, comme la plupart des ex-FN, rejoint au début de l'année 1995 le RCF de Claude Sarran.

Mais le nombre de ces dissidences augmente fortement au début des années 1990, à mesure que les critiques envers la gestion par Jacques Lafleur de la Province Sud et du Territoire se multiplient. Une des défections les plus symboliques est celle de Dick Ukeiwé, figure historique du parti, ancien sénateur de 1983 à 1992, député européen de 1989 à 1994, chef de tous les exécutifs territoriaux pendant la période des Évènements de 1984 à 1989 et signataire des accords de Matignon. Les relations entre Ukeiwé et Lafleur ont commencé à se détériorer lorsque le second a préféré au premier le jeune kanak Simon Loueckhote comme candidat au Sénat en 1992. En , Dick Ukeiwé démissionne du RPCR, fonde son propre parti baptisé « Mouvement des Calédoniens et Loyaltiens libres » (MCLL) et appelle à un « toilettage des accords Matignon » en refusant de participer aux comités du suivi avec l'État, le FLNKS et le RPCRJ. Chatain, « Les accords de Matignon à mi-parcours », 03/02/1993. Aux élections législatives de 1993, Dick Ukeiwé se présente contre son « ancien ami » Jacques Lafleur dans la (à savoir Nouméa, l'île des Pins et les Îles Loyauté) : si le député sortant est une nouvelle fois réélu au premier tour, il obtient alors son plus mauvais résultat depuis sa première élection en 1978 (53,27 % des suffrages exprimés) contre 16,04 % à l'ancien sénateur qui arrive en seconde position, devant le candidat du FLNKS Rock Wamytan (14,3 %)« Un demi-siècle de législatives en Nouvelle-Calédonie », Les Nouvelles Calédoniennes, 06/06/2002.

Mais la principale division des partisans du chef historique de la lutte contre l'indépendance apparaît à l'approche de l'élection présidentielle d'avril-. Jacques Lafleur surprend en effet à cette occasion les membres de son camp, la direction parisienne du RPR et son électorat en apportant son soutien au Premier ministre Édouard Balladur contre Jacques Chirac, auquel il avait toujours jusqu'alors démontré une fidélité sans faille et alors que l'on présentait les deux hommes comme des amis personnels. Pourtant, une majorité de la droite locale soutient le maire de Paris, notamment Didier Leroux, ancien élu du RPCR et pendant longtemps chef de la fédération patronale du Territoire, mais aussi l'autre député, Maurice Nénou, qui lui reste toutefois fidèle, contrairement au premier, au chef de file anti-indépendantiste« Nouvelle-Calédonie - L'effet Lafleur », Le Point, 15/04/1994. Et l'électorat loyaliste, resté très chiraquien, se prononce largement pour le président du RPR, avec 42,97 % des suffrages exprimés en sa faveur au premier tour contre seulement 26,56 % au chef du gouvernement« Outre-mer - Des scores dans le décor », Le Point, 29/04/1995. Après l'élection de Jacques Chirac, certains des partisans à sa candidature au sein du RPCR, réunis autour de Didier Leroux, créent le 9 juin un nouveau parti se voulant « non-indépendantiste » plutôt qu'anti-indépendantiste et baptisé « Une Nouvelle-Calédonie pour tous » (UNCT). Ils présentent des listes en Province Sud (menée par Didier Leroux) et dans les Îles Loyauté (avec à sa tête Cawidrone Wakanumune et, en deuxième position, Bernard Ukeiwé, fils de Dick Ukeiwé). La campagne est particulièrement violente, Jacques Lafleur et ses partisans réservant l'essentiel de leurs attaques à ce nouvel adversaire qui quant-à-lui critique « la régression démocratique, le mépris des minorités, la dérive affairiste et le verrouillage de l'information » du RPCR qu'il rebaptise « Rassemblement pour la conservation de la royauté »« Calédonie - Le vote sanction », Le Point, 05/08/1995. À ceci s'ajoute une autre formation dissidente dans le Nord, emmenée par Robert Frouin (le seul maire anti-indépendantiste de cette Province, pour la commune de Koumac, et l'un des anciens chefs de file du RPCR dans la région) et Delin Wéma (ancien ministre de l'Enseignement et de la Formation professionnelle, chargé des Relations avec les communes, dans le gouvernement local Ukeiwé de 1984 à 1985, et élu RPCR du Conseil de la Région Est et du Congrès de 1988 à 1989), baptisée « Développer ensemble pour construire l'avenir » (DECA).

La division du camp indépendantiste

Cette division se retrouve également du côté indépendantiste. Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), fondé en 1984 par Jean-Marie Tjibaou comme une fédération de plusieurs partis, a maintenu jusqu'au début des années 1990 une certaine cohésion entre ses différentes composantes (l'Union calédonienne, le Parti de libération kanak et l'Union progressiste en Mélanésie). Il n'avait jusqu'alors comme seul véritable adversaire le mouvement Libération kanak socialiste (LKS), fondé en 1981 par le grand-chef de Guahma sur l'île de Maré et figure historique du militantisme nationaliste kanak, Nidoïsh Naisseline, et d'autres dissidents du Parti de libération kanak (Palika). Ce parti, situé hors du FLNKS, a adopté tout au long des Évènements politiques des années 1980 une attitude plutôt conservatrice, refusant la plupart du temps de boycotter les élections (à l'exception de celles de 1988, même si certains de ses militants se présentèrent tout de même alors) et appelant à maintenir le dialogue avec les anti-indépendantistes. En 1995, le LKS ne présente que deux listes sous le nom de « Kanaky Avenir », dans les Îles Loyauté (menée par Nidoïsh Naisseline) et dans le Nord (tirée par Julien Dillenseger).

Mais, après la signature des accords de Matignon (qui provoque le départ de l'une des composantes du Front, le Front uni de libération kanak ou FULK de Yann Céléné Uregei) et, surtout, la mort de son chef charismatique Jean-Marie Tjibaou (assassiné par un militant indépendantiste radical) en 1989, le FLNKS commence à connaître une scission interne de plus en plus forte. Elle oppose essentiellement l'UC de François Burck et du grand-chef de Saint-Louis Rock Wamytan d'une part et le Palika du maire de Poindimié Paul Néaoutyine et du maire de Yaté Raphaël Mapou de l'autre. Un équilibre tente d'être trouvé lors de la Convention de Nakéty du 24 au , dans le cadre du choix du successeur de Tjibaou pour prendre la présidence collégiale : c'est Paul Néaoutyine qui est choisi tandis qu'un poste de vice-président est créé pour être confié à Rock Wamytan. Mais le Palika vit de moins en moins bien l'hégémonie de l'UC, qui dispose de 13 des 19 élus sur les listes FLNKS en 1989 contre 3 seulement au Palika et 3 également à l'UPM, des deux présidences d'Assemblées de Provinces contrôlées par les indépendantistes (Léopold Jorédié dans le Nord et Richard Kaloï dans les Îles Loyauté). Les trois têtes de liste du FLNKS en 1989 étaient d'ailleurs toutes de l'UC (François Burck, Léopold Jorédié et Richard Kaloï), de même que les candidats du Front à l'élection sénatoriale de 1992 (Rock Wamytan) et aux élections législatives de 1993 (Rock Wamytan et Léopold Jorédié). L'Union calédonienne, qui a par le passé (avant sa conversion à l'indépendantisme) été la première force politique du Territoire de 1953 à 1972 et était le parti de Jean-Marie Tjibaou, se présente de plus clairement comme la locomotive du FLNKS. Des divergences se font jour également sur la forme à donner à l'indépendance, l'UC évoluant vers un projet d'« État-associé » avec la France, quand le Palika reste attaché à un total détachement de l'ancienne Métropole. Finalement, le Palika décide de mener des listes distinctes de celles du FLNKS (tout en restant membre du Front) dans le Nord (sous la direction de Paul Néaoutyine) et le Sud (derrière Raphaël Mapou), sous le nom d'« Union nationale pour l'indépendance » (UNI). Dans cette dernière province, il s'allie également à la fédération locale du Parti socialiste (PS) de Max Chivot (présent en troisième position sur la liste Mapou).

Les listes FLNKS officielles, tirées par l'UC dans les trois Provinces (les présidents sortants Léopold Jorédié et Richard Kaloï respectivement dans le Nord et les Îles Loyauté, et Rock Wamytan dans le Sud), conservent le soutien de l'UPM. De plus, le FLNKS s'allie avec une autre force indépendantiste extérieure au Front en Province Sud : le Rassemblement démocratique océanien (RDO), créé le par des dissidents de l'Union océanienne (UO, formation centriste elle-même fondée en 1989 pour représenter les intérêts de la communauté wallisienne et futunienne et rapprocher cette dernière des Kanaks mais neutre sur la question de l'indépendance) et qui représente donc la frange indépendantiste au sein des Wallisiens et Futuniens, mené par Aloïsio Sako et Aukusitino Manuohalalo (en troisième place de la liste Wamytan).