La renaissance des dinosauresCe terme est devenu courant après la publication par le paléontologue Robert Bakker d'un article portant ce titre dans Scientific American d'avril 1975. On en trouvera des exemples ici et . est le nom donné à une révolution scientifique à petite échelle qui débuta à la fin des années 1960 et renouvela l'intérêt des spécialistes et du grand public pour les dinosaures. Elle fut déclenchée par de nouvelles recherches et découvertes indiquant que les dinosaures auraient pu être des animaux agiles et à sang chaud, plutôt que les reptiles lents et à sang froid qu'on avait dépeints durant la première moitié du .
Cette nouvelle vision fut mise en avant par John Ostrom, qui affirmait que les oiseaux avaient évolué à partir des dinosaures cœlurosauriensOstrom, J. 1974. Archaeopteryx and the Origin of Flight. The Quarterly Review of Biology Vol. 49, No. 1 et surtout par Robert Bakker, qui défendit passionnément l'idée que les dinosaures étaient homéothermes, comme les mammifères modernes et les oiseauxBakker, R.T. 1986. The Dinosaur Heresies. William Morrow, New York.. Bakker décrivait souvent ses idées comme la renaissance de celles de la fin du et considérait la période de l'entre-deux-guerres comme une phase de « marasme des dinosaures ».
La renaissance des dinosaures conduisit à de profonds changements d'idées concernant presque tous les aspects de leur biologie, en particulier leur physiologie, leur évolution, leur comportement, leur écologie et leur extinction finale. Elle provoqua aussi l'apparition de nombreuses et nouvelles représentations dans la culture populaire.
Les dinosaures et l'origine des oiseaux
Dans la seconde moitié du , de nombreux naturalistes pensaient qu'il y avait une relation entre les dinosaures et les oiseaux et que les dinosaures représentaient une étape intermédiaire de l'évolution entre reptiles et oiseaux.
Peu de temps après la publication par Darwin de l'Origine des espèces en 1859, Thomas Henry Huxley, biologiste britannique et défenseur de la théorie de l'évolution, suggéra que les oiseaux étaient les descendants des dinosaures. Il s'appuyait sur des similitudes des squelettes entre les dinosaures, le « premier oiseau » (Archaeopteryx), et les oiseaux modernesHuxley, T. H., 1868: On the Animals Which Are Most Nearly Intermediate between Birds and Reptiles Annals and Magazine of Natural HistoryHuxley, T. H., 1870: Further Evidence of the Affinity between the Dinosaurian Reptiles and Birds Quarterly Journal of the Geological Society, Scientific Memoirs III.
Cependant, en 1926, Gerhard Heilmann écrivit The Origin of Birds (l'Origine des oiseaux)Heilmann, G. 1926: The Origin of Birds. Witherby, London. (1972 Dover reprint), livre qui devait avoir une grande influence et dans lequel il rejetait l'idée d'un lien dinosaures-oiseaux, en s'appuyant sur l'absence supposée de furcula (os formé par les clavicules soudées) chez les dinosauresÀ partir des années 40, on a en fait retrouvé des furculas chez de nombreux dinosaures théropodes; voir l'article furcula pour plus de détails.. À partir de ce moment, on admit que les oiseaux avaient dû évoluer à partir d'ancêtres crocodylomorphes et thécodontes, plutôt qu'à partir des dinosaures. Cela priva les dinosaures de leur place centrale dans l'origine des espèces actuelles et peut avoir contribué au déclin de l'intérêt universitaire pour leur évolution.
Cette situation resta inchangée jusqu'en 1964, lorsque John Ostrom découvrit un petit dinosaure carnivore qu'il appela Deinonychus antirrhopusOstrom, J. H. (1969) "Osteology of Deinonychus antirrhopus, an unusual theropod from the Lower Cretaceous of Montana." Peabody Museum of Natural History Bulletin, 30: 1-165., un théropode dont le squelette ressemblait de façon frappante à celui des oiseaux. Ostrom en conclut que Huxley avait eu raison, et que les oiseaux descendaient en effet des dinosaures. Bien que ce soit Deinonychus qui ait amené Ostrom à faire le lien entre oiseaux et dinosaures, des dinosaures tout aussi semblables aux oiseaux, comme Velociraptor, étaient connus depuis plusieurs décenniesOsborn, H.F. 1924a. Three new Theropoda, Protoceratops zone, central Mongolia. American Museum Novitates 144: 1-12., mais personne ne semblait avoir fait le rapprochement. Après les découvertes d'Ostrom, cette idée gagna en force auprès des paléontologues et est aujourd'hui presque universellement acceptée. Des méthodes plus récentes telles que la cladistique et la découverte de plusieurs dinosaures à plumes ont permis de confirmer le lien.
Cette relation entre les dinosaures et les oiseaux a provoqué un intérêt considérable pour la phylogénie des dinosaures (particulièrement pour celle des théropodes), laquelle est à présent beaucoup mieux comprise.
Origine monophylétique
Initialement, les dinosaures étaient considérés comme un groupe monophylétique formé d'animaux ayant un ancêtre commun non partagé par d'autres reptiles. Cependant, Harry Seeley refusa cette interprétation et sépara les Dinosauria en deux ordres, les Saurischia (« aux hanches de lézard ») et les Ornithischia (« aux hanches d'oiseau »), qu'il voyait comme appartenant aux Archosauria, sans relation particulière entre euxSeeley H.G. 1887. On the classification of the fossil animals commonly named Dinosauria. Proc R Soc London, 43: 165-171.Seeley H.G. 1888. The classification of the Dinosauria. Rep Br Assoc Adv Sci, 1887: 698-699.. Ainsi, les Dinosauria n'étaient plus vus comme un groupe, et « dinosaure » n'était plus qu'un terme populaire, sans signification savante. Cela devint l'interprétation standard durant la majeure partie du <ref>Romer A.S. 1956. Osteology of the Reptiles. Chicago: University Chicago. 772 p.</ref>.
En 1974, Bakker et Peter Galton publièrent un article dans Nature, soutenant que non seulement les dinosaures formaient un groupe monophylétique, mais qu'ils devaient être élevés au rang d'une nouvelle classe, laquelle comprendrait aussi les oiseauxBakker, R. T., Galton, P., 1974. Dinosaur monophyly and a new class of vertebrates. Nature 248:168-172.. Bien qu'initialement l'idée de la monophylie des dinosaures ait suscité des controversesCharig A. 1976. Dinosaur monophyly and a new class of vertebrates: a critical review. In: BELLAIRS AA & COX B (Ed.), Morphology and Biology of Reptiles. Linnean Society Symposium 3: 65-104., elle finit par être acceptée et depuis l'apparition de la méthodologie cladistique, elle est désormais presque universellement soutenueNovas, F.E. 1996. Dinosaur monophyly. Journal of Vertebrate Paleontology 16: 723-741.. L'élévation des Dinosauria au rang de classe a rencontré moins d'adhésion, peut-être à cause de l'utilisation de plus en plus courante par les paléontologues spécialistes des vertébrés de la classification phylogénétique, dans laquelle les rangs sont complètement abandonnés.
Homéothermie et activité
Au cours des années 1970 et 80, dans une succession d'articles scientifiques, de livres et d'articles de vulgarisation, commençant avec son article de 1968, The superiority of dinosaurs Bakker, R.T., 1968, The superiority of dinosaurs, Discovery, v. 3(2), p. 11-22, Robert Bakker défendit inlassablement l'idée que les dinosaures étaient des animaux à sang chaud, capables de périodes d'activité intense et soutenue. Dans la plupart de ses écrits, Bakker formulait ses arguments comme provenant de nouvelles données, amenant à la réapparition d'idées populaires à la fin du et il se référait fréquemment à une renaissance des dinosaures en cours. Il utilisait une grande variété d'arguments anatomiques et statistiques pour défendre sa causeBakker, R. T., 1986. The Return of the Dancing Dinosaurs, in Dinosaurs Past and Present, vol. I, édité par S. J. Czerkas et E. C. Olson, Natural History Museum de Los AngelesBakker, R. T. (1972). Anatomical and ecological evidence of endothermy in dinosaurs. Nature 238:81-85., arguments dont la valeur méthodologique fut violemment débattue dans les milieux scientifiquesR.D.K. Thomas et E.C. Olson (Ed.s), 1980.A Cold Look at the Warm-Blooded Dinosaurs.
Ces débats suscitèrent de l'intérêt pour de nouvelles méthodes destinées à déterminer la biologie d'animaux éteints, telles que l'histologie osseuseVoir ce cours de la Wikiversité sur l'histologie osseuse, méthodes qui furent employées avec succès, par exemple, pour déterminer la vitesse de croissance de nombreux dinosaures.
De nos jours, on pense généralement que de nombreux dinosaures, si ce n'est tous, avaient des métabolismes plus élevés que ceux des reptiles modernes, mais que la situation est plus variée et complexe que ce que Bakker a proposé initialement. Par exemple, alors que les plus petits dinosaures peuvent avoir été de vrais endothermes, les plus grands auraient pu être des gigantothermes, c'est-à-dire qu'ils auraient contrôlé leur température par leur seule masseBenton, M.J. (2005). Vertebrate Palaeontology. Oxford, 221-223.Paladino, F.V., O'Connor, M.P. et Spotila, J.R., 1990. Metabolism of leatherback turtles, gigantothermy, and thermoregulation of dinosaurs. Nature 344, 858-860 doi:10.1038/344858a0 et beaucoup de dinosaures avaient peut-être des métabolismes intermédiairesBarrick, R.E., Showers. W.J., Fischer, A.G. 1996. Comparison of Thermoregulation of Four Ornithischian Dinosaurs and a Varanid Lizard from the Cretaceous Two Medicine Formation: Evidence from Oxygen Isotopes Palaios, 11:4 295-305 doi:10.2307/3515240.
Nouvelles théories comportementales À partir de la fin des années 60 apparurent plusieurs théories nouvelles sur le comportement des dinosaures, envisageant souvent des comportements sociaux complexes.
Analysant les pistes fossiles des dinosaures, Bakker affirma que les sauropodes se déplaçaient en troupeaux organisés, les adultes entourant les jeunes dans un cercle de protectionBakker R.T. 1968. The superiority of dinosaurs. Discovery 3: 11-2. Cependant, cette interprétation fut rapidement contestée par OstromOstrom, J.H. 1972. Were some dinosaurs gregarious? Palaeogeography 11: 287-301 et d'autres, quoique le vénérable spécialiste des traces de dinosaures, Roland T. Bird, semble avoir été d'accord avec BakkerBird, R.T. 1985 Bones for Barnum Brown. Fort Worth: Texas Christian University Press.
La première étude rigoureuse du comportement de nidification des dinosaures fut faite à la fin des années 70, lorsque le paléontologue Jack Horner montra que le dinosaure à bec de canard, Maiasaura, prenait soin de sa progénitureHorner J.R., Makela R., 1979. Nest of Juveniles Provides Evidence of Family-Structure Among Dinosaurs, Nature 282 (5736): 296-298.
Nouvelles représentations des dinosaures
La renaissance des dinosaures ne changea pas seulement les idées scientifiques à leur sujet, mais aussi leurs représentations par les artistes. Bakker, lui-même un dessinateur talentueux, illustra souvent ses idées de manière saisissante. En fait, l'illustration par Bakker de Deinonychus, accompagnant la description d'Ostrom en 1969, fut l'une des reconstitutions les plus représentatives et les plus connues de l'aspect de ces dinosaures en son temps. Cette représentation est néanmoins désormais obsolète par beaucoup d'aspects : le pubis est trop court et ce dinosaure avait des plumes.
Durant les années 80, les représentations des dinosaures ressemblent moins à des lézards et prennent des aspects plus aviens. Les artistes commencent à montrer les dinosaures dans des attitudes plus actives, tenant compte des nouvelles théories sur la locomotion et le comportement.
Outre Bakker, les artistes les plus marquants de cette « nouvelle vague » furent Mark Hallett, Gregory S. Paul, et John Gurche.