Le Saint-Esprit est un navire de guerre français en service de 1765 à 1795. C'est un vaisseau de ligne de deuxième rang portant 80 canons sur deux ponts construit à Brest. Il est lancé dans la période de sursaut patriotique qui suit les défaites de la guerre de Sept Ans.. Il sert au combat pendant la guerre d'Indépendance américaine dans les eaux européennes, dans les Antilles et sur les côtes américaines. Rebaptisé le Scipion en 1794, alors que la France est de nouveau en guerre contre l'Angleterre, il participe à la bataille de Prairial. Il est perdu par naufrage l'année suivante, lors de la campagne du Grand Hiver.

Le contexte des années 1760 thumb|Gravure allégorique de 1762 présentant à Louis XV le don des vaisseaux. Le Saint-Esprit en fait partie.

La guerre de Sept Ans (1755-1763) est catastrophique pour la Marine royale française. Elle ne parvient pas à préserver l’Empire colonial des attaques de la Royal Navy et essuie des lourdes défaites aux batailles de Lagos et des Cardinaux en 1759. Le conflit lui coûte plus de trente vaisseaux de ligne et l’argent manque pour combler les pertes avec des constructions neuvesA la conclusion de la paix, en 1763, la France aura perdu trente-sept vaisseaux de ligne, soit dans le détail : dix-huit vaisseaux pris par l'ennemi et dix-neuf vaisseaux brûlés ou perdus par naufrage. ..

Cependant, le duc de Choiseul, Secrétaire d’État à la Marine à partir de 1761, s'appuie sur le sursaut patriotique des Français et leur volonté de revanche pour faire appel à leurs dons afin de construire des navires neufs. Les grandes villes, les provinces et les corps constitués se mobilisent et offrent dix-sept vaisseaux et une frégate à la Marine du roi. Les lancements vont s’étirer sur cinq ans. Ce « don des vaisseaux » représente une année de budget de la Marine et comble une partie des pertes du conflit..

L’ordre du Saint-Esprit fournit une somme telle qu'un vaisseau déjà en construction est baptisé du nom de l'Ordre le . Le Saint-Esprit est construit à l’arsenal de Brest de 1762 à 1766 sur les plans de Joseph-Louis Ollivier. Solide et bon marcheur, le bâtiment est considéré comme très réussi.. Deux autres vaisseaux seront construits juste après selon les mêmes plans : le Languedoc à Toulon en 1764-1765 et la Couronne à Brest en 1765-1768La Couronne sera renommée le Ça Ira en 1792 ; le vaisseau sera capturé par la en 1795, avant de brûler par accident en 1796.. Il s'agit de puissantes unités, destinées à remplacer deux des quatre vaisseaux de 80 canons perdus lors du conflitLe Foudroyant, pris en 1758 à Carthagène. L’Océan brûlé à Lagos ; le Formidable et le Soleil Royal respectivement capturés et brûlés aux Cardinaux en 1759. (les deux autres navires étant relevés par des trois-ponts de 90 et 110 canonsLe et le , eux aussi issus du « Don des vaisseaux ».).

Les caractéristiques générales du vaisseau Construit sur le modèle de ce qui a été mis au point dans les années 1740 par les ingénieurs français pour obtenir un bon rapport coût/manœuvrabilité/armement afin de pouvoir tenir tête à la marine anglaise qui dispose de beaucoup plus de navires., c’est le septième exemplaire de ce type. Bénéficiant de l’expérience acquise, il est cependant plus grand que ses prédécesseurs. Sa coque a 15 pieds de long de plus que le premier exemplaire de la série (le Tonnant) et dépasse de presque un pied celle du Soleil Royal qui était un vaisseau-amiral (lancé en 1749) La conversion en mètres est faite dans l’infobox ci-dessus. La taille et la puissance de feu de ces bâtiments est donnée par Ronald Deschênes sur le site Vaisseaux de ligne français de 1682 à 1780. Nicolas Mioque donne les mêmes informations sur le site Trois-ponts, article Les vaisseaux de 80 canons français de 1740 à 1785, octobre 2011. Il fournit aussi un tableau comparatif de la taille et l’armement de tous ces navires, accompagné d’un important complément bibliographique.. Il est surtout mieux armé : reprenant l’exemple de ce défunt navire, il embarque sur sa deuxième batterie des pièces de 24 livres au lieu du traditionnel 18 livres, calibre qui va se généraliser sur tous les 80 canons construits par la suite.

La coque du Saint-Esprit est en chêne, bois lourd et très résistant.. Près de 3 000 chênes vieux de 80 à 100 ans ont été nécessaires à sa construction. Le gréement, (mâts et vergues) est en pin, bois plus léger et souple. De 30 à 35 pins ont été assemblés pour former la mâture. Les affûts des canons et des pompes sont en orme, les sculptures de la proue et de la poupe sont en tilleul et en peuplier, les poulies sont en gaïac. Les menuiseries intérieures sont en noyer. Les cordages (plus de 80 tonnes) et les voiles (à peu près ) sont en chanvre.

Prévu pour pouvoir opérer pendant des semaines très loin de ses bases européennes s’il le faut, ses capacités de transport sont considérablesJacques Gay dans et Jean Meyer dans .. Il emporte pour trois mois de consommation d’eau, complétée par six mois de vin et d’eau douce Un litre de vin par jour et par homme. Le vin complète largement l’eau qui est croupie dans les barriques au bout de quelques semaines. . S’y ajoute pour cinq à six mois de vivres, soit plusieurs dizaines de tonnes de biscuits, farine, légumes secs et frais, viande et poisson salé, fromage, huile, vinaigre, sel, sans compter du bétail sur pied qui sera abattu au fur et à mesure de la campagneDes moutons (six par mois pour ), volailles (une poule par mois pour sept hommes, avec aussi des dindes, des pigeons, des canards). .

Les canons sont en fonte de fer. Cet armement se répartit de la façon suivante :

le premier pont, percé à 15 sabords porte trente canons de 36 livres ; le second, percé à 16 sabords porte trente-deux pièces de 24 livres ; les gaillards avant et arrière se répartissent dix-huit pièces de 8 livres.

Lorsque le vaisseau tire, le poids de la bordée est de 1 068 livres (à peu près de 523 kg) et le double s'il fait feu simultanément sur les deux bordsSelon les normes du temps, le vaisseau, en combattant en ligne de file, ne tire que sur un seul bord. Il ne tire sur les deux bords que s'il est encerclé ou s'il cherche à traverser le dispositif ennemi, ce qui est rare. Base de calcul : 1 livre = 0,489 kg.. En moyenne, chaque canon dispose de 50 à 60 boulets. Il y a aussi plusieurs tonnes de mitraille et de boulets ramés. Le vaisseau embarque plus de de poudre noire, stockée sous forme de gargousses ou en vrac dans les calesLa réserve de poudre noire d’un vaisseau de 80 canons n’est pas connue avec précision. Mais on peut s’en faire une idée en sachant qu’un trois-ponts « classique » de 100-104 canons en emporte à peu près et un 74 canons un peu plus de . La réserve de poudre du Saint-Esprit peut donc être estimée à 22 ou 24 tonnes. ..

La carrière du vaisseau thumb|droite|La bataille d’Ouessant, le 27 juillet 1778, premier combat du Saint-Esprit. droite|thumb|Le duc de Chartres commande l'arrière-garde sur le Saint-Esprit à la bataille d'Ouessant, mais rate la manœuvre qui lui est ordonnée. Guerre d'Amérique Dans les eaux européennes En 1778, la guerre reprend entre la France et l’Angleterre. Le Saint-Esprit appareille de Brest le pour sa première mission. Il fait partie de l’escadre de trente-deux vaisseaux placés sous les ordres du lieutenant-général des armées navales d’Orvillier qui doit opérer à l’entrée de la Manche.. Le Saint-Esprit commande les onze vaisseaux de l’escadre bleue, c'est-à-dire l’arrière-garde. Il est monté par le duc de Chartres avec le grade de Lieutenant général. Agé seulement de 31 ans, il doit la rapidité de son avancement à sa naissance car il est de sang royal. Sur la dunette, il porte fièrement le cordon bleu de chevalier de l’ordre du Saint-EspritSa présence a aussi pour avantage de voir l’escadre bleue ravitaillée en vivres frais (légumes et viande sur pied) plus régulièrement que le reste de la flotte, ce qui assure au duc une certaine popularité. .. Le sachant insuffisamment expérimenté, le ministère lui a adjoint comme mentor le chef d’escadre La Motte Picquet..

Le , vers 11h00, la bataille s’engage au large d’Ouessant avec les forces d’Augustus Keppel. À la suite des manœuvres précédant le combat, les Français ont pris l’avantage du vent, mais sont positionnés en ordre renversé : le Saint-Esprit se retrouve donc à l’avant-garde, en sixième position sur la ligne.. La canonnade est très violente et dure trois heures. Les Anglais souffrent beaucoup. Vers 14h00, d’Orvillier fait signal au Saint-Esprit de virer de bord avec l’escadre bleue pour envelopper l’arrière-garde ennemie.. Mais le mouvement est mal compris et lentement exécuté, laissant échapper l’occasion de capturer ou détruire cinq vaisseaux ennemis. Le combat se termine finalement dans la nuit avec la fuite de l’escadre anglaise. C’est la victoire, mais dans les jours qui suivent, une sévère polémique touche le duc de Chartres accusé de poltronnerie. Déconsidéré malgré ses justifications et le témoignage de La Motte Picquet, il ne recevra plus aucun commandement à la merLes Historiens restent partagés sur cette affaire. Rémi Monaque juge le prince peu compétent, mais s’interroge aussi sur le rôle joué par son mentor, La Motte Picquet : « au moment crucial de la bataille, cet officier parfaitement compétent et qui a certainement compris les ordres envoyés par d’Orvilliers ne semble pas intervenir pour les faire exécuter correctement. Que s’est-il donc passé ? Le prince, trop sûr de lui, a-t-il refusé d’écouter son mentor ou bien ce dernier par prudence courtisane, se serait-il refusé à faire engager une manœuvre dangereuse pour la vie du duc ? Le mystère demeure, comme dans beaucoup d’autres batailles où les ordres du commandant supérieur ont été mal compris ou mal exécutés. » . Patrick Villiers envisage toutes les hypothèses : « Incompétence, désobéissance ou coup monté : la discutable manœuvre du duc de Chartres ». Patrick Villiers penche plutôt pour le thèse de l’incompétence. ..

Le Saint-Esprit, qui souffre de quelques avaries dues au combat, rentre à Brest avec le reste de la flotte le . Ses navires réparés, d’Orvilliers reprend la mer le avec vingt-huit vaisseaux pour croiser à l’entrée de la Manche, mais la flotte anglaise refuse tout nouveau combat et les vents ne sont pas favorables. Elle est de retour le , mais le Saint-Esprit reprend la mer avec deux autres vaisseauxLe Conquérant (74 canons) et le Solitaire (64). . Sous les ordres de La Motte Picquet, il patrouille sur les côtes anglaises pendant un mois, fait dix prises commerciales et rentre à Brest le , clôturant ainsi la campagne navale de 1778.

En , le Saint-Esprit passe sous le commandement du chef d’escadre Ternay d’Arsac.. Il reprend sa place comme navire-amiral de l’arrière-garde (escadre bleue à croix blanche) dans l’armée navale de d’Orvillier (trente vaisseaux, dix frégates) qui appareille de Brest le pour aller faire sa jonction avec la flotte espagnole en vue d’une opération combinée franco-espagnole dans la Manche.. Mais la flotte espagnole, très lente, met beaucoup de temps à sortir de ses ports, obligeant les Français à tourner en rond pendant des semaines au large de la Galice. Les vivres s’épuisent et les premiers signes d’une épidémie apparaissent. A la mi-juillet, le Saint-Esprit est contraint, avec un autre vaisseau, d’évacuer à La Corogne un groupe de maladesL’autre vaisseau est la Couronne (80 canons), .. Fin juillet, les escadres espagnoles sorties de La Corogne et de Cadix ont enfin terminée leur jonction avec les Français.