La versification allitérative est une forme de versification dont la structure repose sur l’usage d’allitérations, au lieu par exemple des rimes. Les traditions de versification allitérative les plus étudiées sont celles que l’on peut trouver dans les plus anciennes littératures de nombreuses langues germaniques. L’épopée anglo-saxonne Beowulf, comme la plus grande partie de la poésie en vieil anglais, le Muspilli vieux haut-allemand, le Heliand vieux saxon et l’Edda poétique vieux norrois exploitent tous la versification allitérativeL’Edda poétique n’est qu’un exemple. Toute la poésie vieux-norroise est allitérative et survit toujours en Islande, comme en témoigne de Þórarinn Eldjárn..

La versification allitérative est présente dans de nombreuses autres langues, bien que présentant rarement la rigueur systématique des productions germaniques. Le Kalevala finnois et le Kalevipoeg estonien utilisent tous deux des formes allitératives issues de la tradition populaire.

La versification traditionnelle de plusieurs langues turques, notamment l’ouïghour, est également allitérative.

Première attestation

Le premier usage de la versification allitérative apparaît en latin quand, dans deux ou plusieurs mots qui se suivent, les syllabes, initiales ou intérieures, commencent par la même consonne. Le procédé est un ornement dans l'ancienne versification latine :

O Tite tute Tati, tibi tanta, tyranne, tulisti ! (Ennius) Titus Tatius, tyran, tant de torts tourmentèrent ta tête ! (traduction inédite)

On la trouve souvent dans Lucrèce, qui imite EnniusHenri Bornecque, Précis de prosodie et métrique grecque et latine, De Boccard, 1933, p. 137..

Origine et caractéristiques germaniques communes

Les formes poétiques présentes dans diverses langues germaniques ne sont pas identiques, mais suffisamment proches pour pouvoir affirmer qu’elles sont issues de traditions étroitement liées et originaires d’une même source germanique. Toutefois, les connaissances actuelles de cette source sont presque entièrement basées sur l’examen des poèmes qui nous sont parvenus.

Snorri Sturluson, poète du , a laissé dans son Edda des témoignages sur la nature de la versification allitérative. Il y décrit les métriques et artifices poétiques employés par les scaldes vers l’an 1200. La description de Snorri a servi de point de départ pour la reconstruction de la métrique allitérative autre que vieux-norroise. De nombreuses théories métriques différentes ont été proposées, toutes controversées. Cependant, dans une perspective plus large, certaines caractéristiques communes sont présentes à toutes les époques.

La versification allitérative était déjà présente dans quelques-uns de plus anciens monuments de la littérature germanique. Les cornes d'or de Gallehus, découvertes au Danemark et datant probablement du , portent l’inscription runique suivante en proto-norrois :

ek hlewagastir holtijar || horna tawidô Moi, [fils de ?] Hlewagastir de Holt, ai fait la corne

L’inscription comporte quatre syllabes fortement accentuées (en gras) dont trois débutent par h, c’est-à-dire le son //. La même structure est retrouvée dans des vers beaucoup plus tardifs.

Originellement, toute la poésie allitérative était composée et transmise oralement ; une grande partie en a donc été perdue au fil des siècles. Le degré d’altération des productions orales lors du passage à l’écrit est toujours discuté. Néanmoins, il existe un large consensus quant au fait que les vers écrits retiennent une grande partie (d’aucuns diront l’intégralité) des subtilités du langage parlé.

L’allitération s’adapte naturellement à la prosodie des langues germaniques. Elle consiste essentiellement à faire correspondre les attaques (c’est-à-dire les consonnes ou groupes de consonnes initiales) des syllabes accentuées. Les premières langues germaniques avaient pour trait commun de voir l’accentuation tomber sur la racine des mots qui, généralement, était la syllabe initiale, à moins de la présence d’un préfixe inaccentué.

Les traits fondamentaux de la versification allitératives des langues germaniques sont les suivants :

Chaque vers est divisé en deux demi-vers ou hémistiches. Le premier est appelé vers a, le second vers bLa poésie vieux-norroise ne suit traditionnellement pas cette division. Un demi-vers y est un vers complet ; autrement dit, les vers longs ne sont pas présents. Cependant, quelques philologues comme Andreas Heusler et Eduard Sievers ont tenté de rendre compatible la poésie eddaïque avec le système de couples de demi-vers. ; Une pause appuyée, ou césure, sépare les demi-vers ; Chaque demi-vers possède habituellement deux syllabes fortement accentuées ; La première syllabe accentuée du vers b est presque toujours allitérée avec l’une des syllabes accentuées (ou les deux) du vers a ; La seconde syllabe accentuée du vers b n’est pas allitérée avec les syllabes précédentes.

L’organisation des syllabes inaccentuées varie considérablement suivant les traditions des diverses langues germaniques. Les règles de cette organisation restent controversées et imparfaitement comprises.

Le besoin de trouver des mots permettant l’allitération a donné certaines autres distinctions à la poésie allitérative. Les poètes se servaient d’un vocabulaire spécialisé de synonymes peu employés dans les textes en prose et utilisaient des métaphores standard, les kennings.

Formes poétiques anglo-saxonnes

La poésie anglo-saxonne est basée sur un système de construction de vers resté remarquablement constant au fil des siècles, bien que quelques-unes des structures poétiques aient commencé à disparaître à la fin de la période du vieil anglais.

Le système de classification le plus largement utilisé est basé sur celui développé par Eduard Sievers. Il faut souligner le fait que le système de Sievers est, fondamentalement, une méthode de catégorisation plutôt qu’une théorie métrique complète. Il n’a donc pas pour but de décrire le système dont les se servaient pour composer leurs vers, ni n’explique pourquoi certains motifs sont favorisés ou exclus. Sievers divisait les vers en cinq catégories, nommées de A à E. Son système est fondé sur l’accentuation, l’allitération, la quantité des voyelles et les structures d’accentuation syllabiques.

Accentuation

Une ligne de poésie vieil-anglaise consiste en deux vers séparés par une pause (césure). Chaque demi-ligne possède deux syllabes accentuées. L’exemple suivant, extrait du poème La Bataille de Maldon, en témoigne (en gras, les syllabes accentuées) :

(« La volonté doit être [d’autant] plus dure, le courage plus vaillant, l’esprit doit être plus présent, que notre force diminue. »)

Allitération

L’allitération est le principal agent structurant de la poésie anglo-saxonne. Deux syllabes allitèrent quand elles débutent par le même son. Toutes les voyelles allitèrent les unes avec les autres, mais les groupes de consonnes st-, sp- et sc- sont considérés comme des sons distincts (ils n’allitèrent pas ensemble, ni avec s-). À l’opposé, le c non palatal du vieil anglais, prononcé //, allitère avec le c palatalisé, prononcé //, tout comme le g non palatal (//) allitère avec le g palatalisé (//). En effet, les structures poétiques anglo-saxonnes sont héritées de l’époque où la prononciation de ces deux consonnes ne s’était pas partagée en une version palatale et une non-palatale.

La première syllabe accentuée de chaque seconde demi-ligne est habituellement allitérée avec au moins une des syllabes accentuées de la demi-ligne précédente. La seconde syllabe accentuée de la seconde demi-ligne n’est généralement pas allitérée avec les autres.

Renaissance allitérative

De la même manière que certains poèmes anglo-saxons usaient de rimes ( et, partiellement, Les Proverbes d'Alfred), les vers allitératifs étaient encore parfois utilisés en moyen anglais. Le Brut de Layamon, écrit vers 1215, utilise une structure allitérative assez lâche. Le Pearl Poet employa l’un des schémas allitératifs les plus sophistiqués existant dans Pearl, Cleanness, Patience et Sire Gauvain et le Chevalier vert. Plus tardivement, Pierre le laboureur, de William Langland, est une œuvre majeure écrite en vers allitératifs entre 1360 et 1399. Bien que mille ans se soit écoulés entre cette œuvre et les cornes d’or de Gallehus, la forme poétique demeure similaire :

(« Parmi eux je trouvai une foire remplie De toutes sortes d’hommes, pauvres et riches, Œuvrant et allant comme le requiert le monde. »)

L’allitération était parfois employée avec la rime dans la poésie moyen-anglaise, comme dans Pearl et le densément structuré Dit des trois morts et des trois vifs. En général, les poètes de cette langue étaient assez peu rigoureux quant au nombre de syllabes accentuées : dans Sire Gauvain et le Chevalier vert, par exemple, figurent de nombreux vers avec des syllabes allitératives surnuméraires (ex. l. 2, « »), et la césure médiane n’est pas toujours présente.

À partir du , la versification allitérative devint particulièrement peu courante, avec quelques exceptions comme le (vers 1400) ou le Tretis of the Tua Marriit Wemen and the Wedo de William Dunbar (vers 1500). Cependant, dès le milieu du les vers allitératifs à quatre temps (les quatre syllabes accentuées) disparurent complètement de la tradition écrite : le dernier poème utilisant cette forme qui nous est parvenu, Scottish Ffielde, a été écrit vers 1515 pour Thomas Stanley en commémoration de la bataille de Flodden Field.

J. R. R. Tolkien est un auteur moderne qui a étudié la versification allitérative et l’a intensivement utilisée dans ses romans et poèmes. Il écrivait des vers allitératifs en anglais moderne, dans le style vieil-anglais ; en effet, c’était l’un des principaux connaisseurs de Beowulf de son époqueCf. Beowulf : Les Monstres et les Critiques.. Parmi les poèmes allitératifs de Tolkien, on peut compter ceux qu'il a écrit pour les Rohirrim, une culture du Seigneur des anneaux qui a emprunté plusieurs aspects de la culture anglo-saxonne. Il y a également de nombreux exemples de tels poèmes dans l’Histoire de la Terre du Milieu, une série d’œuvres posthumes de Tolkien. Parmi elles, Le Lai des Enfants de Húrin, publié dans Les Lais du Beleriand, est le plus long de ces poèmes. Par ailleurs, Tolkien a travaillé sur des traductions en anglais moderne et en vers allitérés de plusieurs poèmes en moyen anglais du Pearl Poet : Sire Gauvain et le Chevalier vert, Pearl et Sir Orfeo. Elles furent publiées de manière posthume, en 1975. De son vivant, Tolkien publia Le Retour de Beorhtnoth, fils de Beorhthelm en 1953, un dialogue en vers allitératifs décrivant de manière fictive la bataille de Maldon.

La versification allitérative est occasionnellement utilisée par d’autres auteurs. W. H. Auden a écrit plusieurs poèmes, dont , en vers allitératifs légèrement modifiés pour correspondre à la phonétique de l’anglais moderne. Le style, riche en noms, rend la versification allitérative particulièrement adaptée aux poèmes d’Auden :

D’autres poètes se sont essayés à la versification allitérative, dont Ezra Pound et Richard Wilbur, dont le Junk s’ouvre sur les vers suivants :

Plusieurs traductions de Beowulf utilisent des techniques allitératives. Parmi les plus récentes, on peut compter celle de Seamus Heaney, qui suit approximativement les règles de la versification allitérative moderne, au contraire de celle d’ et Timothy Murphy qui les suivent de plus près.

Formes poétiques vieux-norroises

La forme héritée de versification allitérative subit quelques changements en poésie vieux-norroise. En effet, de nombreuses syllabes inaccentuées disparurent du vieux norrois en raison de changements phonétiques par rapport au germanique commun. Le vers vieux-norrois suivant, extrait du Hávamál, présente une brièveté caractéristique : les syllabes accentuées tendent à être rassemblées aux dépens des syllabes faibles, qui sont parfois complètement supprimées.

Deyr fé || deyja frændr