Le Neveu de Rameau ou Satire seconde (sous-titre ajouté par la main de l'auteur sur le manuscrit) est un dialogue écrit par Denis Diderot entre 1761 et 1773, et publié de manière posthume. Il s'agit d'une discussion à bâtons rompus entre Moi, le narrateur philosophe, et Lui, Jean-François Rameau, neveu du célèbre compositeur Jean-Philippe Rameau.

L'épigraphe du livre, « Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis » (« né sous l'influence maligne de tous les Vertumnes réunis ») est à rapprocher du sous-titre « Satire seconde », du latin satura (mélange). Vertumne est en effet le dieu du changement de temps et des saisons. Il peut aussi désigner ici

Le titre moderne est une traduction française de celui que lui avait donné Goethe (Rameaus Neffe) dans la traduction allemande, réalisée à partir d'une copie clandestine du récit transmise par son ami Friedrich Schiller depuis Saint-Pétersbourg, où ce dernier avait accès à la bibliothèque léguée par Diderot à l'impératrice. Le titre original est connu depuis 1891, date à laquelle Georges Monval publie le texte d'un manuscrit autographe de l'œuvre, dénichée chez un bouquiniste parisien, et portant le titre Satire seconde. Ce manuscrit est maintenant conservé à la Pierpont Morgan Library. La satire fait suite à une Satire première inspirée par une satire d'HoraceHorace, Satires, II, 1 où le poète se plaint de la censure.

Dans cette ou pot-pourri littéraire, Diderot oppose à un Lui un Moi qui garde Certains lecteurs ont identifié le personnage de Lui au Diderot bohème de la jeunesse, hypothèse que rejette Raymond Trousson. Pour Henri Lefebvre, Lui est En affirmant au début du texte , Diderot annonce un ouvrage dans lequel il veut exorciser en pensée des valeurs qu'il honnit et explorer une sorte de monstre moral. Pour André Magnan,

Les intervenants Moi est à la fois un intervenant du dialogue sur l’art, la morale, la philosophie, et le narrateur qui relate l'entrevue. Interpellé par Rameau sous le titre de philosophe, , il joue surtout un rôle maïeutique : il fait parler Rameau, le pousse à approfondir ses réflexions et recentre par moments la conversation. Il semble regarder Rameau avec indulgence ou amusement, mais c’est néanmoins Lui (Rameau) qui domine le récit par sa vision immorale et cynique de la société.

Lui est clairement identifié à Jean-François Rameau, neveu du célèbre compositeur Jean-Philippe Rameau. Dans sa brève introduction à l’entretien, Moi le présente comme un original, excentrique et extravagant, amoral, provocateur, rempli de contradictions, . Il présente une vision matérialiste, hédoniste et cynique de la vie. Non seulement il admet son immoralité profonde, mais il considère que ce devrait être la norme. Tous ces traits font de lui un personnage inoubliable.

En somme, Lui et Moi représentent deux perspectives inconciliables de morale sociale. Certains critiques estiment qu'en écrivant ce dialogue, Diderot cherchait à mieux se comprendre avec ses talents mais aussi avec ses limitations. Il y aurait donc un peu de lui dans chacun des personnages : le neveu représenterait le concept freudien du Ça en opposition au Moi.

Contenu Grand lecteur d'Horace, Diderot s'en inspire et règle ses comptes avec ses ennemis dans cette satire, tout en se livrant à une profonde réflexion sur deux sujets qui lui tiennent à cœur : la morale et la question du génie.

Selon le dix-huitièmiste Andrew S. Curran, les conséquences du matérialisme athée sont le thème principal du Neveu de Rameau. L'inexistence de Dieu étant tenue pour acquise, les deux personnages, qui se rencontrent au café de la Régence à côté du Palais-Royal, se lancent dans une conversation à bâtons rompus, explorant la possibilité de la morale dans un monde sans dieu et se demandant s'il est possible d'être vertueux.

Les personnages Le neveu est à la fois artiste, fantasque et cynique. Comparé à lui, le philosophe incarne la réflexion, mais la pensée de son interlocuteur est beaucoup plus développée. Rameau réfute les valeurs morales imposées par la société : vertu, amitié. Il pense qu'il faut être immoral pour pouvoir réussir. Le philosophe tente de le persuader que l'honnêteté seule peut rendre heureux. Ils se demandent à quelle personne il faut ressembler pour devenir le citoyen idéal. Tout en s'opposant vigoureusement à la bassesse et à la vilenie du neveu, Diderot

La morale Ce dialogue philosophique est centré sur le thème de la morale, important dans l'œuvre de Diderot. Il est approché sous différents angles, notamment le rôle de l’éducation. Les principaux enjeux évoqués sont

Les hommes, pour satisfaire leurs besoins, s’éloignent des valeurs défendues par le philosophe. Cependant, la vie de Lui paraît vide et improductive, inutile et vaine. Il n’a rien produit alors que le philosophe travaille pour le bien de l’humanité, ainsi que Diderot était conscient de l'avoir fait en travaillant à lEncyclopédie).

Le génie Le dialogue traite aussi du génie, du mystère de la créativité et des rapports entre génie et moralité. Diderot se demande si le génie peut se développer ou disparaître chez un individu. Il définit le génie comme un don de la nature qui diffère du talent par essence : le neveu a du talent mais non pas du génie. Arthur Wilson note que l'auteur était préoccupé par la question de son propre génie : s'il doit reconnaître qu'il a échoué comme dramaturge après ses deux pièces (Le Fils naturel et Le Père de famille), que peut-il créer d'autre ?

Contexte La cabale des antiphilosophes Le Neveu de Rameau s’inscrit dans un contexte historique bien précis, celui de la charge des anti-philosophes contre les auteurs de l’Encyclopédie : Diderot, d’Alembert, Voltaire, Rousseau, ceux qu’on appelle les Philosophes des Lumières. Quel est l’enjeu de cette querelle ? Irrité par l’admiration que les Philosophes portent au roi de Prusse Frédéric II au moment de la guerre de Sept Ans, Choiseul, le premier ministre de Louis XV, lance contre eux une cabale et accuse Diderot en 1758 d’avoir pillé les planches de Réaumur pour l’Encyclopédie et plagié Goldoni dans sa pièce Le Fils naturel. Les Philosophes sont soutenus notamment par Madame de Pompadour et Malesherbes, directeur de la librairie, qui obtient finalement la permission tacite d’imprimer l’Encyclopédie. Fréron est l’antiphilosophe le plus dangereux, mais c’est Palissot de Montenoy, protégé de Choiseul et ami de Voltaire, qui se consacre à « démasquer les sophistes du temps. » À la tête de la cabale antiphilosophique, Palissot attaque particulièrement Diderot, dans sa comédie Les Philosophes, créée en 1760, en tant que chef de file de l’Encyclopédie, condamnant l’intolérance des Philosophes et leur esprit de parti : Le rôle de la satire des anti-philosophes dans Le Neveu de Rameau est secondaire, toutefois la pièce de Palissot a été un facteur déterminant dans la genèse du dialogue..

Ce débat marque l’avènement d’une élite nouvelle qui souhaite jouer un rôle national et dont les clans rivaux s’affrontent en prétendant chacun distribuer la gloire et diriger l’opinion. En tant que chef de file de l’Encyclopédie, Diderot est particulièrement attaqué, ridiculisé, critiqué, persécuté. On lui reproche son jargon, sa pédanterie. Il promet de ne pas écrire de mot de représailles, mais sa réponse la plus forte sera Le Neveu de Rameau.

La querelle des Bouffons Le dialogue comporte aussi des échos de la querelle des Bouffons (1752-1754), qui a opposé le parti du Roi (conduit par Jean-Philippe Rameau) et celui de la Reine (mené par Rousseau), à la suite de la représentation à Paris de La serva padrona de Jean-Baptiste Pergolèse. Le parti du Roi luttait contre l'italianisation de la musique française. Les thèses de Diderot sont le signal d’une évolution du goût et des arts. Il en est de même pour la danse. La danse n’est pour lui qu’une sorte de ballet de cour, un divertissement qui tient de la fête et du feu d’artifice, avec des ornements et des figures qui n'ont pas suffisamment évolué depuis un siècle. Il pense qu’il faut trouver de nouveaux sujets. Diderot reproche à Jean-Philippe Rameau de ne pas pouvoir complètement s’émanciper d’une esthétique qui semblait alors ancienne à beaucoup de professionnels ou d'amateurs, d’un genre créé par Lully au siècle précédent. La vieillesse de Rameau est troublée par les critiques d'autres Philosophes. Il offre ainsi une autre image du grand homme calomnié, qui vient doubler celle de Diderot.

Réalisme historique Diderot évoque des personnages, des œuvres ou des événements de son temps, ce qui donne une touche de réalisme à son ouvrage. Il égratigne aussi quelques-uns de ses adversaires nommément ou indirectement : Fréron ; Palissot ; l'abbé d'Olivet ; l'abbé Le Blanc ; Batteux l'hypocrite ; Mademoiselle Hus, qui s'était acquis sa défaveur pour avoir joué le rôle de l'héroïne dans la pièce de Palissot Les Philosophes ; Bertin de Blagny, receveur général des parties casuelles, qui s'entourait de flagorneurs et de profiteurs ; Antoine Bret, qui fut directeur de la Gazette de France, une feuille hostile aux philosophes ; Antoine Sabatier de Castres, auteur des Trois Siècles de la littérature française ; la comtesse de La Marck (1730-1820) qui protégeait Palissot et avec qui Diderot avait eu une rencontre humiliante en 1758 ; ainsi que Jean-Philippe Rameau, l'oncle, qui avait dénigré les articles de l'Encyclopédie sur la musique. Ces évocations comptent parmi les rares indices qui permettent de dater la rédaction du dialogue et l'associent au genre de la satire.

L'ouvrage porte ainsi témoignage sur une fin de régime annonçant la révolution future, comme le signale André Magnan :

Réception En raison de son caractère énigmatique, ce chef-d’œuvre de Diderot suscitera d’innombrables commentaires, et sa signification sera âprement débattue, autant que l'ont été Hamlet et Don Quichotte selon un chercheur.

Peu après sa parution en allemand, Hegel commente Le Neveu de Rameau dans sa Phénoménologie de l'esprit (1806) et en souligne la profondeur et l'intelligence étonnantes. Il voit dans le personnage du neveu un être aliéné de la société et, en raison de la corruption de cette société, aliéné de lui-même . Le neveu est en effet La question ultime selon Quintili est de déterminer comment un Moi et un Lui peuvent se transformer en un Nous social.

Michel Foucault commente également cette œuvre dans son Histoire de la folie à l’âge classique (dans l'Introduction à la troisième partie). Il y voit le point d'entrée du non-cartésianisme dans la pensée moderne, dès lors que Pour Foucault, avec Le Neveu de Rameau,

Adaptations théâtrales vignette|centre|upright=2|Le neveu de Rameau, avec Julien Bertheau et Pierre Fresnay, photographies de Roger Pic, 1963. La forme de dialogue prédispose Le Neveu de Rameau à l'adaptation théâtrale. Toutefois, le fond du texte, anecdotique, et sa longueur font que le texte est peu joué et rarement intégralement.

Adaptation de Pierre Fresnay et Jacques-Henri Duval, Paris, théâtre de la Michodière, 1963Voir le compte rendu de J. Bergeaud paru dans Livres et lectures, Issy-les-Moulineaux, 1963, .. Interprétation : Julien Bertheau (Moi, Diderot), Pierre Fresnay (Lui, le neveu de Rameau)« Le neveu de Rameau [Spectacle] », BNF, 1963 []. Adaptation de Jean-Pierre Rumeau, Paris, Théâtre Le Ranelagh, 2001-2003, 2009-2010, 2013-2015 Comédie Claude Volter, Bruxelles, - . Interprétation : Michel de Warzée (le Neveu), Nicolas Pirson (le Philosophe) ; mise en scène de Stéphanie Moriau ; scénographie de Noémie Breeus.

Adaptations cinématographiques L'artiste canadien Michael Snow réalise un film expérimental intitulé 'Rameau's Nephew' by Diderot (Thanx to Dennis Young) by Wilma Schoen en 1974. Malgré le titre, le film a peu de rapport avec la narration du roman de Diderot. Adaptations littéraires détournées