Jean Alfred Fraissinet, né le à Marseille et mort le à Cogolin, est un as de l’aviation de la Première Guerre mondiale, un armateur, un patron de presse et un homme politique français.
Biographie
Milieu social et formation Jean Fraissinet est issu d'une des marseillaises, une famille d'armateurs protestants. Il est le fils aîné d'Alfred Fraissinet (1855-1927), héritier et patron de la Compagnie marseillaise de navigation à vapeur(Compagnie Fraissinet), fondée en 1836 par Marc Constantin Fraissinet (1787-1866) . Elle assure des liaisons transméditerranéennes ainsi que le service postal avec la Corse (de 1874 à 1948) et la côte occidentale de l'Afrique (depuis 1889). Alfred Fraissinet, petit-fils de Marc Fraissinet, fils de Louis-Léon Fraissinet (décédé en 1883, il dirigea la compagnie avec son frère Adolphe-Jean), est aussi vice-président de la Compagnie des messageries maritimes, administrateur de la Compagnie commerciale d'Orient, de la Compagnie des docks et entrepôts de Marseille et de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, in Xavier Daumalin, Familles Fabre et Fraissinet, dans le Dictionnaire historique des patrons français, Flammarion, 2010, , Qui êtes-vous ? Annuaire des contemporains, 1924, Bernard Cassagnou, Les grandes mutations de la marine marchande française (1945-1995). Volume I, , .. C'est selon son fils un protestant austère, intimidant, dreyfusard et très patriote. La mère de Jean Fraissinet, née Dora (ou Dorothée) Rose Henriette Naegely, est la fille d'un négociant en coton, protestant également, établi à Marseille et d'origine suisseMarseillaises: vingt-six siècles d'histoire, Edisud, 1999, . Son père est décédé en 1876. Sa mère, Emily Frances Blackmore, d'origine britannique, anglicane, est décédée en 1899 ( ). Le mariage a eu lieu en Suisse à Nyon en 1893, . Ses grands-parents étaient un Français et une Suédoise, un Suisse et une Anglaise. Il est le petit-neveu d'Adolphe Fraissinet.
Il passe son enfance dans une villa de Saint-Giniez (villa Valensole, avenue de la Canelle, Prado), entourée d'un vaste parc, éduqué par une gouvernante anglaise puis par un précepteur allemand . Il est élève au lycée Thiers de Marseille; sa mère exige que son précepteur aille attendre Jean et son frère à la sortie pour les conduire jusqu'à la voiture avec chauffeur, ce qui provoque les moqueries de ses camaradesRenaud de Rochebrune, Jean-Claude Hazera, , . Après le départ du précepteur, il est pensionnaire dans un établissement privé laïc mais chrétien, le collège de Normandie, fondé en 1902 à Mont-Cauvaire, près de Clères, par des industriels sur le modèle des colleges britanniques. Il y est élève d’ à . la page École des Roches où son fils aîné Roland fut élève de 1933 à 1939. Nathalie Duval, « Un collège « à l’anglaise dans la campagne normande » 1902-1972, Études normandes, mars 1992, . Cf. aussi Nathalie Duval, L’École des Roches, Belin, 2009 : Comparant l’origine sociale des élèves des deux écoles, elle relève que le collège « n’a donc rien à envier à l’École des Roches ; il apparaît même plus aristocratique et il est dominé (…) par une forte présence de la bourgeoisie » parisienne, normande, du Nord, de l’Est, de Lyon et de Bordeaux ().. Il gagne ensuite Paris où il s'inscrit à la faculté de droit en 1911. Il fréquente alors le , de la Belle Époque. Il est licencié en droit et diplômé de l’École libre des sciences politiques (promotion 1914), comme beaucoup d'héritiers de la grande bourgeoisie.
Première Guerre mondiale Après avoir servi dans le de hussards, Fraissinet est transféré dans l'aviation en 1916. Après une formation de pilote, il reçoit son brevet de pilote militaire, le . Après une formation complémentaire, il est affecté à , le , une unité dans laquelle il reste jusqu'à la fin de la guerre. Il s'y lie d'amitié avec le duc Joseph Pozzo di Borgo, qui va être un de ses .
Sous-lieutenant, il remporte sa première victoire aérienne le , sur un , qu'il abat au-dessus du fort de la Pompelle, avec l’aide et de Charles Nuville. Il devra ensuite attendre le , pour remporter un nouveau succès, sur un . Il partage cette victoire avec Georges Mazimann, et l’as Marcel Noguès. Vingt jours plus tard, le , il abat un nouvel au-dessus de Domart-sur-la-Luce.
Sa série de succès aériens continuera en mai et , période pendant laquelle il remporte cinq nouvelles victoires. Le , il inscrit son seul doublé de la guerre à cinq minutes d'intervalle en abattant deux avions allemands. À , il abat un au-dessus d'Aure et, à , un second au-dessus de Sommepy-Tahure.
Il est libéré de ses obligations militaires le . Il termine la Grande Guerre au grade de lieutenant de réserve avec huit victoires aériennes homologuées, et il est décoré de la Légion d'honneur à titre militaire et de la Croix de Guerre, avec 7 palmes et 7 citations, dont plusieurs à l’ordre de l’armée.
L'armateur Une fois la guerre terminée, Fraissinet retourne à la vie civile et devient armateur. Il est désigné administrateur-délégué de la société familiale (photographie de J. Fraissinet) tandis que son frère cadet, Alfred, également ancien combattant, attaché à l'Ambassade de France près le Quirinal, meurt accidentellement à Rome en .
Le , il épouse Mathilde Cyprien-Fabre (1902-1960), catholique, fille du riche armateur Paul Cyprien-Fabre . Jean Fraissinet, Au combat à travers deux guerres et quelques révolutions, , .. Trois enfants naissent de cette union : Roland, né dix mois plus tard, Nadine, en 1926, et Régis, en 1931. Devenu veuf, Jean Fraissinet se remarie en 1962 avec Annette Schumann, ..
Son oncle Albert décède en , son père Alfred meurt en . Ce qui propulse Jean Fraissinet à la tête de l'entreprise familiale : il préside désormais le conseil d'administration et dirige l'entreprise. Il négocie aussitôt une nouvelle convention entre l'État et sa compagnie au sujet des services maritimes postaux de la Corse, dont sa société a le monopole, menaçant de retirer ses bateaux si elle n'est pas ratifiée, ce dont se moque le ministre des travaux publics André Tardieu . Il montre aussi son hostilité à l'agitation syndicale . Au , le bénéfice de l'entreprise s'élève à plus de 4 millions de francs. Les bateaux de la firme ont effectué 33 voyages sur les lignes d'Afrique en 1935-1936, 307 sur la Corse et 21 croisières sur cette île. Les recettes d'exploitation dépassent 50 millions de francs, limitées par les conflits sociaux de 1936 qui ont vu l'occupation des navires dans le port de Marseille durant plusieurs jours . Le capital de la firme s'élève à en 1940 et le bilan à plus de 290 millions de francs en 1939 .
Il est nommé en 1927 administrateur des Chargeurs réunis . En 1930, les entreprises Fraissinet, Cyprien Fabre et Chargeurs réunis ouvrent des bureaux communs. En 1933, Paul Cyprien-Fabre est nommé au conseil d'administration de la Compagnie Fraissinet, qui prend le contrôle total de la Compagnie Cyprien Fabre en 1937 (l'entreprise change de nom et devient Compagnies Fraissinet et Cyprien Fabre). En 1938, il prend la direction de la Compagnie de navigation Paquet, fondée par Nicolas Paquet, et se trouve ainsi à la tête des trois plus anciens armements familiaux de Marseille. Il préside la Compagnie Paquet jusqu'en 1962Who's who, 1977-1978.
Il préside également deux firmes contrôlées par sa famille, les Chantiers et Ateliers de Provence (CAP, chantiers navals à Port-de-Bouc) et la Société commerciale et industrielle de la côte d'Afrique (CICA: import-export avec les colonies d'Afrique noire), que présidait son oncle avant son décès. Il préside le conseil de surveillance de la Compagnie Chambon (Société générale de remorquage et de travaux maritimes) à partir de 1928. Il administre également d'autres affaires. Des firmes marseillaises telles les raffineries de sucre de Saint-Louis , la société marseillaise de trafic maritime ou la Brasserie et malterie Le Phénix. Mais aussi la compagnie Delmas-Vieljeux et la Compagnie générale transatlantique, à partir de 1931 . Au cours de sa carrière, il est conduit à siéger, nommé par l'État, aux conseils d'administration d'Air France, des Messageries maritimes, sociétés placées sous la dépendance financière de l'ÉtatLe Monde, 15 septembre 1972, "A propos du programme commun de la gauche'" (lettre de Fraissinet)..
Le , il achète le Château Saint-Maur, près de Cogolin (Var).
Il préside le syndicat marseillais des armateurs de la marine marchande et est vice-président du Comité central des armateurs de France jusqu’en 1949.
Il s'intéresse au transport aérien naissant. Avec les Chargeurs réunis et Cyprien-Fabre, il participe en 1935 à la fondation de l'Aéromaritime, petite compagnie aérienne reliant la France à l'Afrique noire. Il siège au conseil d'Air Bleu et de la Compagnie générale aéropostale et il entre dans le capital d'Air France en 1942Renaud de Rochebrune, Jean-Claude Hazera, , .
À la Libération, il combat les projets de nationalisation de la marine marchande, avec sa brochure Faut-il nationaliser la Marine marchande ?. En 1947, le capital de sa firme s'élève à 70 millions de francs (composé de de ) et son bilan comptable à un peu plus d'un milliard de francs . Après la fusion en 1955 des Compagnies Fraissinet et Cyprien Fabre, Jean Fraissinet préside la Compagnie de navigation Fraissinet et Cyprien Fabre : elle arme 4 paquebots, 9 cargos et 5 bananiersBernard Cassagnou, Les grandes mutations de la marine marchande française (1945-1995). Volume I, .
Il cède la direction de ses affaires à son fils aîné Roland (1922-1989) en 1958, lorsqu'il est élu député. Les Fraissinet se retirent des chantiers navals en 1960, tandis que la compagnie Fraissinet et Cyprien-Fabre devient majoritaire au conseil d'administration de la Société générale des transports maritimes, dont elle prend la gérance des services au début de 1963. Les Fraissinet vendent leurs actifs maritimes français aux Chargeurs réunis en 1964Xavier Daumalin, Familles Fabre et Fraissinet, dans le Dictionnaire historique des patrons français, Flammarion, 2010, , Le Monde, 25 novembre 1964, "L'opération réalisée par la Compagnie Fraissinet se chiffre à environ 110 millions de francs". Jean Fraissinet et son fils ont été les derniers armateurs de la dynastie Fraissinet. Ils misent désormais sur le transport aérien.
Presse et politique
Jean Fraissinet est également un patron de presse. En 1931, il participe avec le groupe Cyprien-Fabre à la fondation du quotidien Marseille-Matin voulu par Simon Sabiani, alors de gauche. Comme ce dernier ne trouvait pas l'argent dont il avait besoin, Fraissinet prit , Jean Fraissinet, , (il cite la date de 1932, au lieu de 1931), et le premier numéro du journal parut le . C'est qu'il veut contrer l'influence du journal Le Petit Marseillais de Gustave Bourrageas, qui soutient alors le centre et la droite modérée contre Sabiani. D'où une lutte entre les deux journaux et les deux hommes. Bourrageas, président du syndicat des quotidiens régionaux, use de cette influence et réussit un moment à faire boycotter Marseille-Matin par l'agence Havas, pour la publicité, et les Messageries Hachette, pour la distribution. Mais Fraissinet passe un accord avec Pierre Dupuy, propriétaire du quotidien Le Petit Parisien et parvient à assurer l'avenir du journal qu'il finance. Il est l'administrateur-délégué de Marseille-Matin et Marseille-Soir, la version vespérale du précédent dont le premier numéro date de , Jean-Baptiste Nicolaï, Simon Sabiani, Un chef à Marseille, 1919-1944, Olivier Orban. Sur Marseille-Matin, cf. aussi , . Le conseil d'administration de Marseille-Matin est présidé par l'amiral Lucien Lacaze, , qui a été un ami de son père et qui est administrateur de la Compagnie Fraissinet.
Le journal lui sert de tribune pour défendre ses idées nationalistes et anticommunistes. Fraissinet est alors une des cibles des communistes locaux, qui l'accusent entre autres d'être Croix-de-Feu, , ,