vignette|Illustration extraite du Feldbuch der Wundarznei (Manuel de terrain pour le traitement des blessures) de Hans von Gersdorff (1517). thumb|Deux médecins militaires français soignant des blessés de toute origine après la bataille d'Inkerman, le 5 novembre 1854.
La médecine militaire est la spécialité médicale consacrée à la prévention, au diagnostic et au traitement des maladies et des traumatismes liés à l'exercice de la profession militaire. Elle utilise les méthodes de la médecine appliquées aux aspects particuliers du métier des armes et aux conditions de guerre. De ce fait, elle fait plus spécialement appel aux connaissances de disciplines cliniques telles que la chirurgie, la médecine interne, l'orthopédie, de disciplines fondamentales comme la toxicologie, la microbiologie, l'hygiène, et d'autres domaines comme la protection contre les rayonnements, la médecine nucléaire et certains aspects de la pharmacie.
Les objectifs de la médecine militaire peuvent être : la maîtrise des flux massifs de patients dans un contexte de guerre ; le diagnostic et le traitement des blessures provoquées par les armes ou les munitions en relation avec des opérations militaires ; la prise en charge de troubles psychiatriques liés à la conduite des opérations militaires.
Parmi les tâches incombant à la médecine militaire, on peut également citer l'installation sur le terrain d'hôpitaux de campagne aménagés sous des tentes. La pratique de la médecine militaire exige une formation spécialisée et une expérience qui ne peut s'acquérir par l'exercice de la médecine civile. La transmission des connaissances se fait par conséquent par l'intermédiaire des services de santé militaires.
vignette|Un hôpital militaire de campagne d'entraînement, au fort Lewis (États-Unis), en 2000. vignette|Des médecins militaires de la (base aérienne de Nakhon Phanom) examinent les enfants scolarisés d'un village reculé de Thaïlande en juin 1968. vignette|Hôpital d'orientation et d'évacuation en 1917 pour la bataille du Chemin des Dames.
Historique
La médecine militaire s'adapte aux blessures et à l'organisation du terrain ; son récit suit l'histoire de l'armement et des modes de conflit. On peut ainsi distinguer de grandes étapes, concernant l'armement : Combats à l'arme blanche : armes contondantes (choc), perforantes (flèches, coup d'estoc), tranchantes (coup de taille). Combats à l'arme à feu. Combats à l'explosif (obus, bombardements). Armement nucléaire, radiologique, bactériologique, chimique (NRBC).
Et concernant le type de conflits : Guerre de mouvement ; Guerre de position, guerre de tranchée ; Guerre asymétrique.
Dès l'Antiquité, on sait traiter les traumatismes : suture, réduction des luxations et des fractures ; on trouve dans le papyrus Edwin Smith, datant d'environ -1600, des mentions en Égypte de la réduction des fractures de l'humérus et de la suture de plaies, on trouve même des mentions de la suture vers -2000. En revanche, la lutte contre les maladies infectieuses est méconnue. Si l'on trouve des mentions de la désinfection par l'alcool dès -2150 sur une tablette d'argile sumérienne, les maladies infectieuses représentent la première cause de mortalité à la guerre. On estime par exemple que durant les guerres napoléoniennes (1803-1815), les maladies infectieuses ont fait huit fois plus de morts dans les rangs britanniques que les blessures ; durant la guerre de Sécession (1861-1865), les maladies ont fait deux fois plus de morts que les blessures. La proportion s'est inversée pour la première fois durant la guerre franco-prussienne de 1870, du moins du côté prussien où l'on dénombrait 3,47 % de pertes au combat et 1,82 % par la maladie.
Avec la création d'une armée permanente dans le dernier quart du , apparaît l'idée de créer un service pharmaceutique; mais il s'agit d'apothicaires de la personne et de la cour royales plutôt que d'apothicaires de l'armée et de la nation. En 1476, préparant la conquête de Toro, Isabelle la Catholique organise un hôpital de campagne dans six vastes tentes. Le nom de l'apothicaire ainsi que celui de son aide: Jaime Pascual et Esteban de Buenora. C'est la première mention historique de pharmaciens militaires. La même organisation trouvera place dans les campagnes pour la reconquête de Malaga en 1487 et de la Prise de Grenade en 1492 et dans les campagnes de Charles-Quint puis Philippe II. L'événement le plus notable du est la création à Malines, en 1567, par Marguerite de Parme, d'un hôpital militaire à l'usage des Espagnols, formation de courte durée, mais qui préfigure l'installation en 1585, toujours à Malines, par Alexandre Farnèse, fils de Marguerite, d'un véritable « Hôpital royal de l'armée », dont le règlement, arrivé jusqu'à nous, est le plus ancien règlement d'hôpital militaire que l'on connaisseRafaël Roldan y Guerrero. En Espagne : Précocité de l'organisation sanitaire dans la péninsule ibérique. In: Revue d'histoire de la pharmacie, année, , 1962. . Lire en ligne.
Au , Ambroise Paré, chirurgien des champs de bataille, est confronté aux blessures par balles du fait de la généralisation des armes à feu. Il met au point la méthode de désinfection des plaies et de ligature des artères lors des amputations, qu'il substitue à la cautérisation.
Le médecin militaire, chirurgien et hygiéniste Jean Colombier publie les ouvrages : Code de médecine militaire en 1772, puis Préceptes sur la santé des gens de guerre et Hygiène militaire, en 1775, et, en sept tomes : Médecine militaire ou Traité des maladies tant internes qu'externes auxquelles les militaires sont exposés dans leurs différentes fonctions de paix ou de guerre, en 1778.
À la fin du , au début des campagnes napoléoniennes, le chirurgien Dominique-Jean Larrey met en place des ambulances chirurgicales mobiles pour porter les soins aux blessés au plus tôt, sur le champ de bataille.
Pendant la Guerre de Crimée (1853-1856), l'infirmière britannique Florence Nightingale mène une mission sanitaire dans l'hôpital militaire de Scutari (Turquie). Elle met en évidence l'influence des conditions de vie sur la survie des blessés, en particulier sur la prévention des maladies infectieuses (typhus, fièvre typhoïde, choléra et dysenterie).
Pendant la Guerre de Sécession, les services de santé et de médecine militaire des deux camps sont vite dépassés par l'ampleur de leur tache. Jonathan Letterman, directeur médical de l'Armée du Potomac, organise les secours à deux niveaux : des postes de secours () à l'échelle du régiment, et des hôpitaux de campagne () à l'échelle de la division et du corps d'armée ; le tout desservi par un corps d'ambulances. En raison de l'efficacité du système lors de la bataille de Fredericksburg, l'Armée de l'Union décide d'étendre le système par un Acte du Congrès de mars 1864. Il est considéré aux États-Unis comme le « père de la médecine de l'avant » ().
Pendant la Guerre russo-japonaise de 1905, la chirurgienne russe Vera Gedroitz utilise pour la première fois la laparotomie sur le champ de bataille, et améliore les protocoles de prise en charge des blessés utilisé par Nikolaï Pirogov dans la Guerre de Crimée .
Durant la Première Guerre mondiale, Marie Curie fonde un corps d'ambulances radiologiquesWilhelm Röntgen découvre les rayons X vingt ans plus tôt, les « Petites Curie », qui permettent d'effectuer à proximité du front des radioscopies des blessés pour localiser les balles et éclats d'obus et ainsi faciliter l'opération chirurgicale. Par ailleurs, les médecins doivent prendre en charge les effets spécifiques aux obus : effet de souffle () et polycriblage (), brûlures extensives, ainsi qu'intoxications aux gaz de combat. On prend conscience des troubles comportementaux de guerre, le syndrome du « choc de l'abri » (). Du côté français, la gestion des blessés se fait sur plusieurs niveaux : le traitement sur le terrain par les brancardiers, à l'infirmerie sur le front, à l'hôpital d'orientation et d'évacuation (opérations) puis l'envoi aux hôpitaux de l'arrière. Le front de Salonique nécessite de traiter de nombreux cas de paludisme et de faire de la prévention.
Durant la Seconde Guerre mondiale, à l'occasion du Blitz de Londres en 1941, les médecins Eric Bywaters et Desmond Beall travaillent sur le problème de défaillance rénale pour les personnes ensevelies sous les décombres, et mettent en évidence son mécanisme en 1944 (syndrome de Bywaters). Les médecins intervenant dans les décombres utilisent un traitement par perfusion. La découverte de la dialyse permet l'amélioration du traitement lors de la Guerre de Corée.
Également durant la Seconde Guerre mondiale, l'armée américaine prend conscience que le point critique est l'évacuation des blessés vers les structures de soins ; en 1942, elle organise son système de santé en trois échelons : des unités chirurgicales mobiles, les (PSH) de vingt-neuf personnes (dont cinq chirurgiens et un anesthésiste), d'une capacité de vingt-cinq lits ; des hôpitaux de campagne, les ; les hôpitaux traditionnels en dur, les .
Cette organisation permet d'apporter des soins chirurgicaux juste derrière la ligne de front avec les PSH, alors que les hôpitaux de campagne sont à plusieurs kilomètres du front. Après la Seconde Guerre mondiale, des consultants chirurgicaux de l'armée américaine, dont Michael E. DeBakey, recommandent la création d'unités de soin plus proches du front. C'est ainsi que naissent les (MASH), qui seront remplacés en 2006 par les (CSH). Les MASH sont mis en œuvre durant la Guerre de Corée (1950) et permettent d'avoir un taux de survie de 97 % pour les soldats arrivés vivants.
La fin de la Seconde Guerre mondiale est marquée par les bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki, avec les effets de la radioactivité.
Dans les années 1990, les conflits évoluent vers des guerres asymétriques : on a de moins en moins de combats de masse localisés, mais de plus en plus d'actes isolés par des unités très mobiles : accrochages, embuscades, attentats, engins explosifs improvisés (bombe sur les bords des routes). L'organisation doit donc évoluer pour pouvoir prendre en charge des blessés dans de petites unités (par exemple des patrouilles), donc se déplaçant sans soutien médical.
La dronisation de la guerre déclarée par la Russie à l'Ukraine début 2022 (aussi marquée par un retour des tranchées), ou le contexte de la guerre menée à Gaza depuis 2023 par l'armée israélienne changent à nouveau la donne pour la médecine de guerre. Les tensions géopolitiques en Europe relancent l'enseignement de la médecine de guerre et de la pathologie de crise (devenant par exemple oligatoire en 2026 dans toutes les facultés de médecine en Belgique, pour mieux préparer les futurs médecins aux situations d'urgence majeures et favoriser la coopération entre la Défense et la médecine civile, selon le ministre de la défense. Tous les étudiants seront concernés, et les futurs spécialistes — chirurgiens et anesthésistes notamment — auront un enseignement plus poussé en médecine militaire..
Médecine de l'avant moderne
vignette|Un infirmier américain soignant un soldat français blessé en Afghanistan (embuscade de Kapisa, 10 novembre 2007).
Le terme « médecine de l'avant » désigne les gestes médicaux pratiqués en extrahospitalier, avant d'arriver à l'hôpital de campagne : soit sur le champ de bataille, soit dans un refuge proche du champ de bataille, soit dans le vecteur d'évacuation (ambulance terrestre, hélicoptère…).
Les caractéristiques principales de la médecine de l'avant sont les suivantes : un niveau de stress élevé de la part des intervenants, avec une altération prévisible de leur comportement ; un environnement hostile ; l'absence de moyen de diagnostic autre que les cinq sens ; un environnement austère, des moyens très limités (impossibilité d'avoir du matériel encombrant ou fragile). Le traitement du blessé comporte deux volets : un volet médical : sauver la vie du blessé, puis permettre sa guérison ;