Lü Buwei (chinois traditionnel : 呂不韋, chinois simplifié : 吕不韦, pinyin : Lǚ Bùwéi, Wade-Giles : Lü Pu-wei) – né vers -291 ? – mort en -235 – est un personnage important de la fin de la Période des Royaumes combattants, préparant l'unification de la Chine qui suivit, sous l'empereur Qin Shi Huang. Riche marchand devenu ministre, il régenta de manière avisée l'État de Qin durant plus de dix ans, avant d'être écarté à la majorité du roi Qin, futur Premier Empereur, et finalement de se suicider. On lui doit les Annales des Printemps et des Automnes de Lü la grande compilation encyclopédique des savoirs qu'il commandita.

Le personnage de Lü Buwei est connu, comme la plupart de ses contemporains, par des annales historiques tardives, le Shiji (les « Mémoires historiques ») de Sima Qian, le Zhan Guo Ce (« Intrigues des Royaumes Combattants »), et le Shuoyuan (說苑, "Jardin des Histoires"). Lü Buwei y est désigné comme le père du Premier Empereur, la mère de celui-ci ayant été son ancienne concubine. Cette filiation, mentionnée dans ces annales tardives et partiales, a pour but évident de déprécier le Premier Empereur en faisant de lui l'enfant bâtard d'un marchand avec une courtisane. Pour cette raison, elle est souvent remise en questionPar exemple Jonathan Clements, Le premier empereur de Chine, Éditions Perrin, 2006, page 68 et apparaît peu probable, sans qu'il soit possible d'apporter une preuve concluante de la vraie parenté de Qin Shi Huangdi.

Une des biographies du Shiji est consacrée à Lü BuweiSima Qian, Shiji, chapitre 85.

Investissement royal

Selon le Shiji, Lü Buwei était un marchand de Yangdi (royaume de Wei) qui voyageait et avait fait fortune en achetant à bon prix ce qu'il revendait plus cher. C'est à Handan, capitale du royaume de Zhao, qu'il rencontra le prince Yi Ren (異人), grâce à qui il allait faire une brillante carrière politique au sein de l'État de Qin.

En -267, le roi Zhaoxiang de Qin, très âgé, avait perdu son fils aîné et désigné son cadet, le prince d'Anguo (安国), comme héritier du royaume. Ce dernier n'avait pas de fils de son épouse principale, la dame Huayang (華陽), mais plus de vingt enfants d'épouses secondaires, dont le prince Yi Ren. De moindre importance, ce dernier avait été envoyé comme otage au royaume rival de Zhao, conformément à une tradition déjà ancienne. À une période contemporaine de la bataille de Changping, où le Qin écrasa le Zhao, il vivait dans des conditions modestes, sinon misérables. C'est à Handan que le jeune prince et l'ambitieux marchand lièrent leurs destinées.

Selon la légende rapportée par le Zhan Guo Ce, Lü Buwei exposa son projet à son père : - Quelle rentabilité, lui demanda-t-il, peut-on attendre d'une terre cultivée ? - Sans doute dix fois la mise de départ. - Et pour des pierres précieuses ? - Cent fois. - Et pour avoir aidé un prince à monter sur un trône ? - C'est impossible à évaluer. - Même si j'étais un fermier modèle, j'aurais à peine de quoi me nourrir et me vêtir, mais si je réussis à installer un souverain, alors je serai assez riche pour laisser des terres et un nom à mes héritiersJ. Crump, Chan-kuo Ts'e, Center for Chinese Studies, University of Michigan, 1996 Repris par Jonathan Clements, Le premier empereur de Chine, Éd. Perrin, p. 64, 2007 pour la traduction française.

Ainsi selon les annales historiques, Lü Buwei utilisa son influence et sa fortune pour faire campagne en faveur du jeune prince, qui avait donné son accord. Il fit le voyage jusqu'à Xianyang, capitale de Qin, pour y plaider sa cause auprès de l'entourage de la dame HuayangAuprès d'un frère ou d'une sœur de la future reine, selon les sources (sa sœur dans le Shiji), avançant des arguments convaincants tout en offrant de grandes quantités d'or. Le nom de Yi Ren fut changé, et il fut rebaptisé Zi Chu (子楚), pour plaire à Huayang, qui avait été une princesse du royaume de Chu avant d'épouser l'héritier de Qin. Ces manœuvres portèrent leurs fruits, car la dame Huayang, convaincue, en parla à son tour à son époux, qui ne savait rien lui refuser. Lü Buwei revint finalement à Handan avec un sceau de jade fabriqué pour le prince Zi Chu et le désignant comme héritier, alors que lui-même s'était vu décerner le titre de précepteur du prince. La fortune du marchand, et les échanges de présents entre le nouvel héritier et ses parents au Qin, permirent dès lors d'assurer au prince un meilleur train de vie.

La période suivante demeure l'une des plus controversées de l'histoire de cette période, puisqu'elle concerne la filiation tant dépréciée du futur Premier Empereur. Selon le Shiji, Lü Buwei comptait, dans sa maison, une concubine, chanteuse ou danseuseElle était pourtant, semble-t-il, membre d'une famille influente du Zhao ; il est donc probable qu'elle ait été dépeinte sous les traits d'une courtisane pour entacher encore davantage les origines du Premier Empereur, prénommée Zhaoji. Le prince Zi Chu la voulut pour lui, ce que Lü Buwei ne put ou ne sut lui refuserElle aurait été alors déjà enceinte des œuvres du marchand, selon la biographie de Lü Buwei dans le Shiji. Mais le chapitre des annales consacré au Premier Empereur Qin Shi Huangdi ne mentionne pas cette parenté hypothétique. En -259, Zhaoji donnait naissance à un fils, qui fut prénommé Zheng (政), sans doute en référence à son mois de naissance.

En -257, les armées de Qin marchèrent une nouvelle fois contre le royaume de Zhao. Parvenant aux portes de Handan, ils firent le siège de la capitale. Dès lors, l'otage de Qin et sa famille n'étaient plus en sécurité. Assigné à résidence par les autorités de la cité, il fallut l'ingéniosité de Lü Buwei qui, grâce à sa fortune et ses réseaux, permit au prince de quitter secrètement la cité, mais y laissant son épouse et son jeune enfant. Un récit de la tradition populaire dit qu'un serviteur de la maison, appelé Zhao Sheng prit la place de son maître et fut exécuté, en échange de quoi son propre fils, le futur Zhao Gao, fut sauvé. Il allait en effet devenir un personnage important sous la dynastie Qin. Toujours est-il que Zi Chu rejoignit les forces Qin grâce à son tuteur Lü Buwei, prenant sa nouvelle place à la cour de son pays natal.

Les diverses sources sont contradictoires ou silencieuses sur la période où Zhaoji et son fils Zheng demeurent à Handan, séparés de Zi Chu mais vraisemblablement en sécurité, grâce à la notoriété ou au statut de Zhaoji au Zhao ; de même sur la vie et les agissements de Lü Buwei durant la même période.

En -251, le roi Zhaoxiang de Qin meurt finalement, et le prince d'Anguo lui succède sur le trône. Son règne est éphémère, entre quelques jours et trois mois selon les versions, avant de mourir à son tour et de recevoir le nom posthume de roi Xiaowen. Au plus tard durant cette période, Zhaoji et son fils, encore appelé Zhao ZhengPour une raison mal établie, Ying Zheng fut connu durant les années de son enfance sous le patronyme de Zhao, le pays où il avait vu le jour, plutôt que sous celui de son père, Ying, qui était le nom de clan de la lignée royale Qin, ainsi que Lü Buwei, avaient quitté Handan et rejoint Xianyang, la capitale de Qin.

Le prince Zi Chu devint le roi Zhuangxiang de Qin, et son ancien tuteur Lü Buwei fut nommé Chancelier du royaume.

Carrière politique au Qin

Chancelier du roi Zhuangxiang

La première année de son règne (250 av. J.-C.), le roi Zhuangxiang proclama une amnistie générale des condamnés ; il honora les sujets qui avaient bien mérité sous les rois précédents ; il se montra vertueux, éleva en dignité ses proches parents et répandit ses bienfaits sur le peuple. Le prince des Zhou orientaux fit avec les seigneurs un complot contre Qin. Qin chargea son conseiller Lü Buwei de le mettre à mort et d’annexer tout son royaumeShiji, tome second, traduit par Édouard Chavannes p. 96 – 97.

En reconnaissance des services rendus, Lü Buwei, qui avait tant fait pour l'avènement du nouveau roi, fut nommé Chancelier de Qin, l'équivalent d'un premier ministre. Durant le court règne de Zhuangxiang, le royaume poursuivit ses campagnes militaires et la consolidation de ses frontières.

Quelques années plus tôt, en -256, le roi Zhaoxiang de Qin avait profité d'une tentative désespérée du dernier héritier de la dynastie royale des Zhou orientaux de contrer le Qin pour soumettre le Domaine royal. En -255 le dernier Fils du Ciel nominal dut venir se prosterner devant le vieux roi Qin. Il put repartir en vie, non sans avoir cédé trente-six villes de son fief déjà réduit, sonnant un glas définitif à la longue agonie de sa dynastie. À la manière des grands seigneurs de l'époque, Lü Buwei prend, durant le règne de Zhuangxiang, le commandement des armées de Qin et annexe les vestiges du Domaine royal. Ce sera probablement la seule expédition de sa courte carrière militaire.

C'est sur le plan politique que l'habileté de Lü Buwei s'épanouit. Le roi Zhuangxiang meurt en -247 encore jeune, après avoir régné moins de trois ans. Son héritier, Ying Zheng, n'a que treize ans lorsqu'il monte sur le trône. Vu la jeunesse du roi, le gouvernement revient naturellement à Zhaoji, désormais reine mère, ainsi qu'à Lü Buwei. On attribue parfois à ce dernier le décès opportun de Zhuangxiang, qui le conduisit au sommet de l'état.

Apogée politique : régent et tuteur de Ying Zheng

Pour les services rendus à la famille royale, Lü Buwei se voit offrir en fief les terres de l'ancien Domaine royal Zhou qu'il avait lui-même conquises, à Luoyang au Henan. Il reçoit le titre de marquis, ainsi que la dignité de Zhong Fu, "second père" du jeune roi, qui l'appelait "Oncle". Reconduit dans ses fonctions de Chancelier, l'ancien marchand devient de fait le régent de Qin.

Lü Buwei était conseiller ; il avait une dotation de dix mille foyers et son titre était « marquis de Wenxin » ; il appelait à lui et attirait les hôtes et les aventuriers, car il voulait par leur moyen subjuguer tout l’empireIbid. p. 101.

Il assuma la régence pendant près d'une décennie, dirigeant l'administration et l'armée, avec une habileté certaine si l'on en juge par l'état du pays lorsque le roi Ying Zheng prit les rênes du pouvoir.

De cette période date la création du canal Zheng, construit par l'ingénieur Zheng Guo qui, à terme, multiplia le rendement agricole du Qin et dont l'importance stratégiques perdura. L'administration du régent fit également d'importants efforts pour honorer les riches négociants, et les intégrer aux corps d'État, ce qui n'a rien de surprenant vu les origines de Lü Buwei.

Mais c'est par son mécénat intellectuel que Lü Buwei devait asseoir sa réputation. L'ancien marchand était alors si prospère qu'il disposait, selon la tradition populaire, d'un grand palais et de dix mille serviteurs. Comme d'autres contemporains, grands aristocrates réputés des royaumes rivaux, Lü Buwei invita à sa cour les lettrés de tous les royaumes, et les traita avec prodigalité. Il finit par entretenir une cour de trois mille personnes, parmi lesquels de grands intellectuels, grâce auxquels il put commanditer son grand projet de compilation des savoirs, les Annales des Printemps et des Automnes de Lü. Un fonctionnaire originaire du Chu, Li Si, promis à un grand avenir dans l'empire Qin, était alors l'un des clients du régent et attira l'attention du roi, à moins que Lü Buwei lui-même ne l'ait désigné comme précepteur du jeune souverain. C'est dans ce climat intellectuel que grandit Ying Zheng, le jeune souverain qui allait devenir le Premier Empereur de Chine.

La régence connait également de nombreuses difficultés. Le Shiiji fait référence, durant cette période, à une famine, une invasion de sauterelles et une épidémie, auxquelles le gouvernement doit faire face. Inventif, Lü Buwei offre un rang de noblesse à qui offrit mille mesures de grains à l'État.