En musique, le hoquet, hoquetus en latin, est, comme le canon et le tuilage, une pratique rythmique devenue une technique de composition, principalement vocale mais aussi instrumentale, qui consiste à faire alterner une ligne mélodique par plusieurs voix, chacune tout au long de sa partie s'interrompant et reprenant à contretemps des autres. Si par exemple la mélodie est jouée par deux voix, la première fera entendre une note quand la seconde a un silence, et inversement. Ainsi chaque voix jouée seule paraîtrait hachée mais l'ensemble produit une sorte d'harmonie en désaccord. Nommé du substantif vulgaire de la myoclonie phrénoglottique, c'est le contraire du , qui fait entendre deux mélodies en une seule voix.

Forme précursive du contrepoint, on l'entend particulièrement au Moyen Âge tardif dans les polyphonies de l'Ars antiqua puis de l'Ars nova, mais aussi dans certaines musiques traditionnelles ainsi que dans les musiques funk. Le procédé a été réutilisé dans la musique contemporaine.

Physiologie La forme musicale du hoquet produit un effet auquel le cerveau se montre sensible en n'écoutant alternativement que dans un des deux hémisphères une des deux notes qui alternent, du moins quand celles-ci le font à l'octavePaolo Emilio Carapezza, « Fondamenti fisiologici dell' opposizione dei due principi costituzionali di construzione ediscorso nella musica medievale », in Musica popolare e musica d'arte nel tardo Medioevo, , , Palerme, 1982..

Musique médiévale Le hoquet apparaît dans la musique médiévale sous la forme de courts passages au sein des organa, conduits et motets à deux ou trois voix de l'école de Notre-Dame, qui ont été compilés dans un codex, le Magnus liber. Ce n'est que plus d'une décennie après la mort du maître Léonin, soit au milieu du , que le terme hoquet commence de désigner une pièce à part entière. Jean de Garlande, élève de feu Pérotin, tente de le théoriser dans le chapitre vingt six de son De Musica mensurabili. Une génération plus tard, vers 1260, Francon, en proposant dans son une notation mesurée, rend possible de régler le rythme des silences d'une voix sur celui du chant d'une autre. Il ne faudra pas dix ans pour que l'Anonyme IV, autre clerc anglais, décrive le hoquet comme un An. IV, , cité in E. de Coussemaker, Scriptores de musica medii aevi, , , A. Durand, Paris, 1864., un de pause rythméeAn. IV, , cité E. de Coussemaker, Scriptores de musica medii aevi, , , A. Durand, Paris, 1864., alors que la tradition grégorienne transmise par les neumes est celle du plain-chant à la monodie continue et que la pause n'y avait été jusqu'alors que la marque de la fin du chant et non un silence au milieu de celui ci.

C'est dans un même mouvement créateur que commencent d'être distinguées les notes semibrèves des longues et des brèves. Le procédé consiste alors à décomposer les en plusieurs voix, par exemple une voix pour les notes longues et une autre pour les brèves, puis à ajouter dans chacune les silences pour qu'elles alternent de manière responsoriale. La première voix chante une syllabe et s'interrompt, la seconde prenant le relais et ainsi de suite. C'est cette technique d'interpolation de silences, pour faire correspondre ce qui a été décomposé de ce qui n'était jusqu'alors qu'une monodie, qui est à l'origine du hoquet. Elle est appelée truncatio vocisGérard Le Vot, Vocabulaire de la musique médiévale, .. En l'appliquant, le compositeur veille à l'équilibre des contrastes en conservant à la teneur un cantus firmus quand les voix organales fleurissent en un cantus truncatusWalter Odington, cité in H. Riemann, Geschichte der Musiktheorie im IX-XIX Jahrhundert, , Max Hesse, Berlin, 1920..

vignette|centré|800px|Transcription en notation moderne du début d'un TamquamMatt., XXVI, 55. en hoquet à trois voixcomposé à l'école de Notre-Dame durant la première moitié du , f. 147v, Florence, ca. 1250..Les silences alternent sans faute entre le duplum et le triplum, plus rarement avec la teneur, qui sert de cantus firmus.

Dès les premières années du , Walter Odington, théorisant la tradition de Sarum, décrit dans la sixième et dernière partie de son De Speculatione Musices la menue comme un tiers de semibrèves, et non une moitié, et de là les formes musicales les plus complexes, dont le rondeau, qui est un canon circulaire, tel le célèbre Sumer Is Icumen In, le tuilage et le , un agencement de hoquets joués par deux ensembles. L'ars nova va sophistiquer la technique et même élaborer des compositions comme un jeu formel entièrement basé sur le hoquet. Les hoquets sont classés avec ou sans teneur, avec ou sans texte et certains recopiés dans le Chansonnier de MontpellierDenis Harbison, « The Hocket Motets in the Old Corpus of the Montpellier Motet Manuscript », in Musica Disciplina, n° XXV, , American Institute of Musicology, Münster, 1971 . puis l'Hymnorum Liber de Bamberg. Au tronçonnement de la voix, les chanoines ajoutent le procédé de la transposition d'une mélodie depuis une manerie vers une autre. Les silences interpolés sont alors allongés ou raccourcis, accentuant l'impression de hoquettement. Par conséquent, les durées des notes initiales sont divisées en laissant des restes, comblés par des notes ou des silences de durées plus petites. Cette technique est appelée resecatio. Le résultat est appelé cantus abscissusMarco Gurrieri, La Partition notée et la relation forme/usage dans la musique médiévale, université Rennes-II, Villejean, 5 octobre 2017. mais reste difficile à noterAn. V, trad. C. Matthew Balensuela, Ars Cantus Mensurabilis Mensurata Per Modos Iuris, , coll. Greek and Latin music theory, , Presses de l'université du Nebraska, Lincoln, 1994 . voire à expliquer précisément, Handwörterbuch des musikalischen Terminologie, , Steiner, Wiesbaden, 1988.. La performance demandée aux chantres s'en trouve souvent au-delà de leurs capacitésJacobus de Montibus, , cité in Roger Bragard, Jacobi Leodiensis Speculum musicae, , , $ 5, American Institute of Musicology, Rome, 1973..

vignette|centré|800px|Fichier:In seculum.wavTranscription en notation moderneCent Motets du , vol. I, , Paris, 1908. de l'in seculum dit d'Amiens longumCodex Bamberg, hoquet anonyme de la fin du .

Le hoquet sert dès lors le plus souvent à mettre en valeur le mélisme d'un amen concluant l'antienneV. g. Bonbarde, Credo, in Ms. 16 bis, f. 29v-32, Apt, ca. 1395, cité in PMFC, , . ou bien au contraire la répétition isorythmique d'un motet. L'exemple le plus remarquable est le Hoquet DavidPMFC, , ., que Guillaume de Machaut conçoit au milieu du , alors que la mode du hoquet est passée, pour trois voix à partir d'un organum de Pérotin. Le chanoine champenois emploie de nouveau le hoquet dans la partie en motet du Gloria de sa Messe de Notre Dame. Il y a aussi une partie en hoquet dans l'anonyme Messe de Tournai.

La mode du hoquet provoque très tôt le rejet des esprits conservateurs, tels Jacques de Liège. Presque deux siècles plus tôt, en 1142, c'est-à-dire à la mort d'Abélard et au début du triomphe du moralisme grégorien, le cistercien Ælred de Rievaulx, fustigeant l'utilisation croissante de la musique à des fins de divertissement, se moquait déjà des ornements et du , in Ælred, Speculum Charitatis, II, 23, cité in J.P. Migne, Patrologia Latina, vol. CXCV, , Le Petit Montrouge éd., Paris, 1855.. Dès 1320, la règle cistercienne J. M. Canivez, Statuta capitulorum generalium ordinis cisterciencis, , , Revue d'histoire ecclésiastique, Louvain, 1936.. En 1324, dans sa décrétale Docta Sanctorum, le pape Jean XXII condamne le procédé, ainsi que d'autres techniques musicales de l'Ars nova dénoncée comme une incitation à la lascivité, « Hocket », in New Grove Dictionary of Music and Musicians, , , Macmillan, Londres, 1980. et les considère comme non conformes à la pratique liturgiqueGérard Le Vot, Vocabulaire de la musique médiévale, . :

Rejeté dans la musique profane, le hoquet, déjà chéri des goliards se livrant à des danses bruyantesA. de la Halle, « Quant il hoquetent / Plus tost clapetent / Que frestel / Li damoisel [...] / Et quant il font le moulin / Ensamble tout quatre / Et au plastre batre / En hoquetant. », cité in Pierre-Yves Badel, Œuvres complètes, , Librairie générale française, Paris, 1995., y sert souvent l'harmonie imitative, par exemple pour évoquer un barrissementAn., « Tres dous compains », cité in PMFC, , . ou une trompetteG. Dufay, « Ad modum tubae », cité in H. Besseler & D. Fallows, Opera omnia, , , coll. CMM, American Institute of Musicology, Rome, 1948. . Il se répand tant dans l'Italie du Trecento« Uchettus, hochettus », in , Il Sollazzo. Contributi alla storia della novella, della poesia musicale e del costume nel Trecento., , Fratelli Bocca, Turin, 1922. qu'en France et anime les canons, chansons, chaces et ballades.

À partir de la fin du , le hoquet se complique de la forme rondeauRoger Wibberley, « Ave virgo mater dei: Towards a Reconstruction », in Plainsong & Medieval Music, , , CUB, Oxford, mars 2000 ., qui permet de construire l'échange des voix selon un schéma scénographique et dansant. Il devient un élément du figuralismeJ. de Lescurel, , cité in Nigel Wilkins, The Works of Jehan de Lescurel, , coll. CMM, , American Institute of Musicology, Rome, 1966.. Un sommet du raffinement est atteint, probablement vers 1385 en le principal centre de production musicale de l'époque qu'est la cour papale d'Avignon, avec le motet en hoquet à cinq voix de Mathieu de Saint-Jean intitulé Are post libamina, « Notes on an Undescribed Collection of English 15th Century Music », in Sammelbände der Internationalen Musikgesellschaft, 2ème an., , , Breitkopf & Härtel, Leipzig, mai 1901.. Un des derniers hoquets à être composé, peu avant que ne s'impose l'école bourguignonne puis que la Renaissance n'abandonne définitivement la musique modale, est le sanctusAndrew Hughes & Margaret Bent, The Old Hall Manuscript, , , coll. CMM, American Institute of Musicology, Rome, 1969. de Jehan Pycard conservé dans le Manuscrit Old Hall.

Musique baroque vignette|centré|500px|En 1726, dans le premier mouvement de sa Cantate pour le premier dimanche après la TrinitéBWV 39. ., Jean-Sébastien Bach s'essaie au hoquet à de nombreuses reprises, ici les premières mesures simplifiées, pour évoquer l'approche pleine de crainte et de naïveté du mystère.

Propre à développer la dynamique des timbres et à servir la polyrythmie, le hoquet n'a pas manqué d'être à l'occasion réutilisé par les compositeurs baroques, tel en 1741 Jan Dismas Zelenka pour le Kyrie de sa Missa Dei patris à trois voix, soli, chœur et orchestre. Produit de l'opéra comique, Ah ! vous dirai-je, maman, repris avant bien d'autres en 1781 par Mozart pour composer ses Douze variations en do majeur pour piano, est une forme monodique de hoquet imitant la parole hésitante d'un enfant. Pour exprimer les déchirements de l'âme, Franz Beck s'est curieusement souvenu du procédé dans les mesures neuf et dix du premier mouvement de son Stabat MaterW. Müller-Blattau, « La musique sacrée entre Mannheim et Paris », in Coll., Franz Beck, un musicien des Lumières., , coll. Lumières, n° 2, Centre interdisciplinaire bordelais d'étude des Lumières, Bordeaux, 2004 . pour soli, chœur et orchestre, qu'il crée à Paris les 25 et .

Musique contemporaine En 1892, Prélude à l'Après-midi d'un faune ose quelque chose qui ressemble à un hoquet symphonique, où la même mélodie est poursuivie successivement tantôt par la harpe et la flûte, tantôt par la flûte et le hautbois. Claude Debussy donne là un rôle inédit à la variation des nuances au travers d'une succession de timbres différentsJ. Samson, Music in Transition: A Study of Tonal Expansion and Atonality, 1900–1920., , Norton, New York, 1977 ..

vignette|centré|500px|Mesures 35 à 40 du Prélude à l'Après-midi d'un faune de Claude Debussy.Chaque instrument se tait quand un autre prend le relai.