La révolution égyptienne de 2011 (en arabe ثورة 25 يناير - thawrah 25 yanāyir, révolution du ), est une série d'événements (manifestations, grèves, occupation de l'espace public, destruction de bâtiments et symboles du pouvoir, affrontements avec les forces de l'ordre) ayant abouti à la démission du président Hosni Moubarak et à une libéralisation du régime.
La révolution commence par des manifestations le . Tout comme la révolution tunisienne, la révolution égyptienne s'est déclenchée en réponse aux abus de la police égyptienne, à la corruption, mais aussi à l'état d'urgence permanent et à ses procédures expéditives. Les facteurs démographiques structurelsAndreï Korotaïev, Julia Zinkina. Egyptian Revolution: A Demographic Structural Analysis. Entelequia. Revista Interdisciplinar 13 (2011): 139-165., le chômage, le manque de logements, l'augmentation des prix des biens de première nécessité et le manque de liberté d'expression sont également des causes importantes des manifestations.., ainsi que les conditions de vie urbaines très dégradées pour les classes populairesÉric Verdeil, « Villes arabes en révolution : quelques observations », Métro-politiques.eu, publié le 7 février 2011, consulté le 26 mai 2011 », Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales, publié le 18 mars 2011, consulté le 23 mai. L'objectif premier des manifestants était d'obtenir la fin de l'État policier et la démocratie, qui passait d'abord par le départ du président égyptien Hosni Moubarak, au pouvoir depuis le , et une répartition plus juste des richesses. Réunissant des manifestants de divers milieux socio-économiques, c'est le plus grand mouvement populaire qu'ait jamais connu l'Égypte. Le mouvement aboutit le au transfert du pouvoir à l'armée tandis que le président Moubarak se retire dans sa résidence de Charm el-Cheikh.
Alors que la transition politique se met en place, les mouvements sociaux prennent le relais de la contestation politique, à la fois sur le mode de la contestation de hiérarchies corrompues et de revendications sociales : conditions de travail, salaires, protection sociale. Les manifestations continuent chaque semaine, place Tahrir, pour compléter le changement de régime : dissolution du Parti national démocratique (PND), l’ancien parti au pouvoir, mise en accusation des personnalités du régime corrompues et des responsables des centaines de manifestants tués par la police, libération des prisonniers politiques, etc. Outre les revendications sociales qui restent fortes, le pays est agité par les affrontements confessionnels. Le différend sur le règlement judiciaire de la révolution relance la révolution lors des journées des 29 et .
La révolution égyptienne est aussi surnommée Révolution de ou du papyrus., révolution du , révolution du lotus. ou encore révolution du Nil.
Contexte
thumb|Hosni Moubarak, président égyptien de 1981 à 2011.
Inégalités et pauvreté accentuées par la corruption et le népotisme Le pays doit faire face à des problèmes socio-économiques majeurs, l’économie étant un des facteurs clés de l’insurrection selon Jean-François Daguzan.
Même si l'Égypte n'est pas aussi riche en ressources pétrolières que d’autres pays arabes, son économie reste une économie rentière. La plupart des rentes égyptiennes sont dépendantes de la conjoncture économique mondiale : le tourisme ( en 2009-2010, soit de 14 à 19 % du produit intérieur brut (PIB) selon les années) ; le canal de Suez (4,4 à sur le même exercice, soit de 3 à 4 % du PIB) ; les transferts financiers des émigrés (, soit de 9 à 13 % du PIB) ; le pétrole et le gaz naturel : la consommation interne diminue la part de la production exportée, mais les hydrocarbures continuent de contribuer pour 4,5 à 8 % au PIB ; et l’aide américaine ( en moyenne, en baisse ces dernières années : l’aide militaire reste stable à 1,3 milliard en 2009, l’aide au développement baisse de de dollars en 1998 à en 2009).
Les investissements étrangers restent faibles, et sont constitués essentiellement d’achats d’entreprises privatisées. Les tentatives de diversification dans l’industrie n'obtiennent qu'un succès limité, la bureaucratie surchargeant tout développement et le secteur public demeure prépondérant. Les exportations ne couvrent pas la moitié de la valeur des importations. Les projets de développement financés par l’État concernent principalement des villes nouvelles, destinées à la bourgeoisie nationale et aux étrangers (tourisme). Les fonds de développement nationaux ne financent que ce type de projets, et des secteurs entiers sont délaissés, les services publics sont en complète débâcle, comme le montre l’incendie du Sénat en 2009, ou les innombrables accidents des chemins de fer et de la route. La comparaison avec la Turquie, pays musulman qui a réussi sa démocratisation et son décollage économique est au désavantage de l’Égypte, ce qui augmente le sentiment de frustration.
Le régime Moubarak mène dans les années 1990 et 2000 une politique d’Infitah (« ouverture des portes », libéralisation), qui développe le secteur privé principalement par privatisations d'entreprises publiques. Cette ouverture vaut à l’Égypte le prix de « meilleur réformateur mondial » de Doing Business en 2007,— malgré les malversations qui entachent le processus de privatisation. Le régime a ainsi provoqué un nouveau patronat, décrit comme une bourgeoisie parasite, favorisée par la fiscalité et enrichie par les privatisations, et qui soutient le régime. Une oligarchie plus large accapare les revenus de rente de l’économie égyptienne.
Portés par la conjoncture mondiale en 2005-2008, les revenus rentiers sont directement affectés par la crise : les transferts des migrants, obligés de revenir en Égypte car sans travail dans le Golfe, sont en forte baisse de 2008 à 2010, et les revenus tirés du tourisme, en baisse, bien que la fréquentation soit en hausse.
Les estimations nationales du pourcentage de la population vivant sous le seuil de pauvreté sont basées sur des enquêtes de sous-groupes, avec les résultats pondérés par le nombre de personnes dans chaque groupe. La définition de la pauvreté varie considérablement entre les nations. Par exemple, les pays riches emploient généralement des normes plus généreuses de la pauvreté que les pays pauvres (CIA World Factbook). Plus de 40 % de la population, soit environ d'Égyptiens, vit avec moins de par jour, et au moins les deux tiers des Égyptiens sont pauvres. Cette pauvreté d’une partie de la population a été aggravée par la politique d’Infitah et la crise de 2008, au point qu’au cours de l’hiver 2010-2011, une partie de plus en plus grande de la population ne pouvait plus nourrir ses enfants. Cette situation avait été en partie masquée par les indicateurs économiques égyptiens, falsifiés par le régime Moubarak. La pauvreté a été encore accrue par la crise économique de 2008, bien que certains économistes défendent la thèse d’une résilience de l’économie égyptienne.
La croissance démographique rapide, doublée d’une urbanisation de la population, accentue les difficultés et favorise les contestations. En 1981, à la prise de pouvoir de Moubarak, le pays comptait quarante millions d'habitants ; en 2010, c’est le plus peuplé des pays arabes avec plus de d'habitants. La population égyptienne est très jeune : il y a ainsi plus de 50 % de moins de 25 ans, dont 20,2 % entre 15 et 24 ans. Les diplômés du supérieur représentent 31 % d'une classe d’âge et ces jeunes qualifiés n‘ont que peu d’espoir de trouver à employer leurs compétences : alors qu’il y a diplômés chaque année, l’économie égyptienne ne fondé que emplois par an. Ainsi, 50 % des hommes de 15 à 29 ans et 80 % des femmes du même âge, diplômés du supérieur sont au chômage. Ces jeunes sont particulièrement à même de critiquer l’accaparement des richesses du pays et la corruption des classes dirigeantes (indice de 3,1 selon Transparency International), alors même que la place de l’État, autrefois protecteur, n’a cessé de reculer lors des ajustements structurels imposés par le FMI et la Banque mondiale ; il n’existe ainsi aucune allocation chômage.
Remise en cause de la réforme agraire Depuis 1997, les réformes agraires de Nasser ont été fortement remises en cause par la mise en application de la loi, dans le cadre de la libéralisation de l’agriculture voulue par les élites et USAID. Le triplement des loyers réglementés de la terre entre 1997 et 2002, puis leur libéralisation, ont entraîné des hausses cumulées de 1000 % en moyenne entre 1992 et 2007. Ces hausses ont plongé dans la pauvreté six millions de petits paysans. Les trois quarts d’entre eux au moins ont dû renoncer à louer des terres pour se salarier. De plus, les familles de grands propriétaires et les dignitaires du régime, soutenus par la police et disposant d’importants effectifs d’hommes de main, parfois équipés de blindés, spolient violemment ces paysans depuis 1997. En quinze ans, des milliers d’affrontements ont ainsi opposé, dans des combats ruraux ou devant les tribunaux, des dizaines de milliers de paysans à des grands propriétaires, pour un bilan d’au moins et de 1998 à 2004, plus des milliers d’arrestations, y compris d’enfants.
La répartition des eaux d’irrigation occasionne aussi de plus en plus de conflits, dont le principal est la « révolte des assoiffés » en 2006. Les organisations paysannes ont été interdites par le pouvoir, ce qui a empêché leurs luttes de déboucher sur une action collective de grande ampleur.
Précarité alimentaire Le pays n'est pas auto-suffisant : l’Égypte est le plus grand importateur de blé de la planète, alors que les prix des produits alimentaires sont à leur maximum historique, situation aggravée en Égypte par l'inflation élevée (10 à 15 %). Une situation similaire avait déjà provoqué des émeutes de la faim importantes en 2008 (avec une quinzaine de morts). Même après le renversement de Moubarak, ces émeutes peuvent donc se renouveler.
Blocage politique et institutionnel L’Égypte est en état d'urgence depuis 1967 (guerre des Six Jours) à l'exception d'une courte période de dix-huit mois au début des années 1980. Sous ce régime, la police bénéficie de pouvoirs particuliers renforcés, débouchant sur des abus, allant des violences policières à la torture. Le cas de Khaled Saïd, battu à mort par la police égyptienne en mais que la médecine légale avait autopsié comme mort d’une overdose de marijuana a particulièrement marqué la population du pays. L’extension de la corruption et de la torture, qui finit par concerner potentiellement les Égyptiens de toutes classes sociales, ont fait de l’État et de la police les ennemis communs de tous les Égyptiens. Enfin, l’état d'urgence suspend les droits constitutionnels et autorise la censure.
Le président Moubarak est aux commandes du pays depuis 1981 et prévoyait que son fils lui succéderait lors des élections présidentielles de 2011. Les institutions politiques ont été complètement verrouillées par différentes modifications de la constitution, notamment les amendements de 2007, et n’offrent pas de débouché aux demandes de la société. Seuls sept millions d’Égyptiens peuvent voter. De la même manière, la loi 100 a bloqué le renouvellement des instances dirigeantes des syndicats, alors que dans le même temps la libéralisation de l’économie a rendu les demandes des ouvriers plus nombreuses. Ce blocage aboutit à la fondation de quatre syndicats indépendants de la Fédération des syndicats égyptiens (FSE) entre 2007 et 2011, dont ceux des Taxes foncières, des Retraités, et une association indépendante des enseignants. Enfin, tout changement est rendu impossible par l'importance prise par la corruption et l'oligarchie, qui est le seul appui du pouvoir.
La politique extérieure de l’Égypte, largement tributaire des États-Unis depuis trente ans, et donc bienveillante envers Israël, est très impopulaire dans la population, qui est anti-américaine et pro-palestinienne.