thumb|upright=1.5|Lungshar et les quatre étudiants tibétains à Gangtok, Sikkim, juste avant leur départ. vignette|Photo du collège de Rugby Les « quatre Tibétains de Rugby » (« the four Rugby boys ») sont, dans les années 1910, quatre jeunes Tibétains Ils sont désignés dans divers ouvrages sous les appellations de the four Rugby boys, the four young Tibetans, the four Tibetan youths, the four Tibetans in England, the Rugby party. qui devaient être éduqués dans la public school de Rugby en Grande-Bretagne puis suivre une formation professionnelle dans un domaine scientifique ou technique particulier avant de rentrer au Tibet British Intelligence on China in Tibet, 1903-1950, Formerly classified and confidential British intelligence and policy files, Editor: A.J. Farrington, Former Deputy Director, OIOC, British Library, London, IDC Publishers, 2002, p. 2 : . afin de constituer l'avant-garde des modernisateurs du pays. Lungshar, un conseiller du dalaï-lama, avait été chargé d'accompagner, en 1913, ces quatre jeunes gens (W. N. Kyipuk, K. K. Möndro, S. G. Gokharwa et R. D. Ringang). Ayant appris beaucoup lui aussi lors de son séjour, il modernisa l'armée à son retour.

Pour Lhalu Tsewang Dorje, un des fils de Lungshar, , pour l'historien Peter Hopkirk, elle fut une réussite partielle. Pour Robert W. Ford, un opérateur radio britannique au Tibet, Ringang est le seul qui eût réussi au Tibet, en construisant une station hydroélectrique et une ligne électrique jusqu'à Lhassa. Pour l'historien Alastair Lamb, les jeunes diplômés furent par la suite incapables ou empêchés de contribuer de façon notable au développement du Tibet Alastair Lamb, The McMahon line: a study in the relations between India, China and Tibet, 1904-1914, Volume 2, Routledge & K. Paul, 1966, repris sous le titre Tom Browns from Central Asia, in The History of Tibet: The modern period : 1895-1959, the encounter with modernity, ss la dir. de Alex Mackay, Routledge, 2003, 737 p., pp. 325-328, p. 327 : .

Selon le dalaï-lama, ils firent un excellent travail à leur retour. L'un (Ringang) mit en place un réseau électrique dans une partie de Lhassa, et un autre (Kyipup) une liaison télégraphique entre Gyantsé et Lhassa.

L’expérience

vignette|Lungshar, Möndro, Ringang, Kyibu II et Gongkar au palais de Buckingham le après avoir été reçus en audience par le roi George V thumb|Möndro (à droite) et Kyipup en 1939

En , le dalaï-lama demanda à ce qu’un certain nombre de « fils de bonne famille, vigoureux et intelligents », reçoivent une éducation hors pair en Angleterre. Les jeunes gens choisis se retrouvèrent à l’agence commerciale britannique à Gyantsé, accompagnés d’un de ses conseillers, Lungshar. Il s’agissait de W. N. Kyipup, âgé de 16 ans, K. K. Möndro (un moine), 17 ans, S. G. Gokharwa, 16 ans, et R. D. Ringang, 11 ans. Le gouvernement indien décida que Basil Gould, qui était sur le point de rentrer en Angleterre, les accompagnerait pendant la durée du trajet et les aiderait pendant les premières semaines de leur séjour en Angleterre en Alastair Lamb, , p. 325 : .

Lungshar était aussi accompagné de sa femme, de Laden La, un policier sikkimais, et du fils de ce dernier, Sonam TopgeAlastair Lamb, , p. 325 : , et de deux serviteurs.

Dès le départ, les Britanniques trouvèrent Lungshar plutôt embêtant. Alors qu'en théorie il n'était guère plus que le chaperon des enfants, dans les faits il se considérait comme ambassadeur tibétain itinérantAlastair Lamb, , pp. 326 : .

Le , Lungshar fut reçu, avec les quatre garçons, par le roi George V et la reine Mary de Teck, ainsi que par les principaux ministres. Il leur remit des cadeaux de la part du dalaï-lama et en reçut en échangePatrick French, Tibet, Tibet, une histoire personnelle d'un pays perdu, traduit de l'anglais par William Oliver Desmond, Albin Michel, 2005, , p. 192..

Les quatre jeunes Tibétains s’installèrent à Farnham, dans le Surrey, où ils commencèrent à apprendre l’anglais sous la houlette de l’école Berlitz tandis que l'épouse de Lungshar parvenait à séduire l'un d'entre euxAlastair Lamb, , pp. 326 : , GongkarMichael Harris Goodman, Le Dernier Dalaï-Lama ?, . Après avoir exclu les écoles de Harrow, Eton et Wellington, et le collège de Cheltenham (lequel devait accueillir trois fils du président chinois Yuan Shikai), leurs hôtes britanniques décidèrent de les envoyer étudier à RugbyAlastair Lamb, , pp. 326-327 : .

W. N. Kyipup

thumb|Möndro en 1939

Né en 1896, Wangdu Norbu Kyipup avait étudié la télégraphie, l'arpentage et la cartographie et, à son retour au Tibet en 1917, s'était vu confier la tâche de développer le réseau télégraphique. Martin Brauen précise qu'il installa une ligne télégraphique entre Gyantsé et Lhassa, permettant au Tibet de communiquer avec le reste du monde Martin Brauen, Patrick A. McCormick, Shane Suvikapakornkul, Edwin Zehner, Janice Becker, The Dalai Lamas: a visual history, Serindia Publications, 2005, , p. 147 : . Selon Lhalu Tsewang Dorje, il n'aurait pas réussi dans les télégraphes, et fut affecté au poste de magistrat ou maire de Lhassa, à celui de chef de la police. Il servit aussi au Bureau des Affaires étrangères du Tibet, où il aurait notamment fait office d'interprète et de guide pour les visiteurs anglophones, et il lut aussi les nouvelles en tibétain à Radio LhassaRobert W. Ford, , p. 108 : .

K. K. Möndro

Né en 1897, Khenrab Kunzang Möndro étudia l'ingénierie minière aux houillères de dans le sud du Yorkshire, et la minéralogie à Camborne dans les Cornouailles. À son retour en 1917, il se lança dans la prospection minière Tibet Album, British photography in Central Tibet 1920-1950, Mondo Biography.. Accusé de déranger les esprits et de gâter les récoltes, il finit par renoncerRobert Ford, , p. 108 : . Cependant, en 1922, il se remit à chercher de l'or au Tibet avec un Britannique, sir Henry Hubert Hayden (1869–1923), dont l'intervention avait été sollicitée par le gouvernement tibétain pour la prospection de mines. Il devint ensuite l'interprète personnel du dalaï-lama et occupa, en 1923, le poste de chef de la police de Lhassa Tsepon W. D. Shakabpa, Tibet: A Political History, Yale University Press, 1967, 369 p., p. 249 : . Plus tard cependant, il fut rétrogradé au niveau d'agent de sixième rang et envoyé à Ngari comme dzongpön de Rudok. En 1930, il fut rappelé à Lhassa pour représenter les habitants de Rudok. Il fut également conservateur des objets sacrés au Norbulingka et au Potala et nommé mipön (maire) du village de Shöl.

S. G. Gokharwa

Sonam Gompo Gokharwa (ou Gongkar) alla à l'académie militaire de Woolwich puis suivit une formation d'officier auprès de l'armée de l'Inde britannique car on comptait sur lui pour réorganiser l'armée tibétaine. Pour des raisons politiques, il fut affecté à un poste frontière du KhamRobert W. Ford, , p. 109 : . Selon David Macdonald, Gongkar serait tombé amoureux d'une jeune Anglaise et aurait voulu l'épouser mais permission de convoler en justes noces lui aurait été refusée par le dalaï-lama. Selon Alastair Lamb, Gongkar succomba, encore jeune, à une pneumonie en 1917, privant l'armée tibétaine de l'expérience qu'il avait acquiseAlastair Lamb, , pp. 327-328 : Robert W. Ford, , p. 109 : . Selon K. Dhondup, un historien tibétain, il est retourné au Tibet en et est mort de la malaria en à Lhassa K. Dhondup, The Thirteenth Dalai Lama's Experiment in Modern Education. The Tibet Journal, 1984, 9(3): 38-58. p. 46 : .

R. D. Ringang

thumb|Ringang en 1939 Né en 1904 et le plus jeune des quatre, Rinzin Dorji Ringang était resté plus longtemps en Angleterre et avait fait des études de génie électrique à l'université de Londres et à celle de Birmingham avant de rentrer au pays en 1924Alaister Lamb, , p. 327 : . Il construisit, dans la vallée de Dodé, la première centrale hydroélectrique du Tibet à partir d'équipements acheminés depuis l’Angleterre et posa une ligne électrique jusqu'à la ville et au palais d'été du dalaï-lama, une entreprise colossale pour un Tibétain. Hormis pendant les mois d'hiver où la rivière gelait, la centrale fournissait de l'électricité à la ville. En 1935, il fonda également Drapchi Lekhung, une usine hydroélectrique située à Drapchi près de Lhassa, alimentée par la centrale Tibet Album, British photography in Central Tibet 1920-1950, Ringang Biography. Selon Robert W. Ford, après la mort de Ringang, la centrale de la vallée de Dodé ne fut plus entretenue faute d’argent Robert W. Ford, , pp. 109-110 : brève description physique et photographies, Tibet Album, British photography in Central Tibet 1920-1950.. Peter Aufschnaiter, un évadé autrichien arrivé à Lhassa le , fut chargé par le gouvernement tibétain d'évaluer si l'ancienne centrale électrique pouvait être agrandie Peter Aufschnaiter et Martin Brauen, Peter Aufschnaiter's eight years in Tibet, 2002, p. 90 : . À l'aide de Reginald Fox, qui en conçut les plans, Aufschnaiter construisit une centrale beaucoup plus performante que la précédenteRobert W. Ford, , p. 110 : .

Bilan thumb|L'expédition allemande au Tibet reçoit trois anciens élèves de Rugby (de gauche à droite : Kyipup, Ringang, Möndro), ainsi que l'envoyé chinois Chang et Tsarong Dzasa (1939) Pour le fils de Lungshar, Lhalu Tsewang Dorje, qui s'en ouvrit à l'opérateur radio britannique Robert W. Ford, . Pour ce dernier, la faute n’en incombait pas entièrement aux anciens élèves tibétains de Rugby Robert W. Ford, Wind Between the Worlds, David McKay Company, Inc, New York, 1957, pp. 107-110, p. 109 (ce livre contient l'histoire des quatre élèves de Rugby telle que l'avait racontée à Robert Ford Lhalu Tsewang Dorje, le fils de Lungshar) : , Tibet rouge: capturé par l'armée chinoise au Kham, p. 99 . Ringang est le seul qui eût réussi au Tibet, ayant construit une station hydroélectrique et établi une ligne électrique jusqu'à Lhassa et au Norbulingka Robert W. Ford, ''op cit., p. 100.. Pour Alastair Lamb, les deux autres élèves, Möndö et Kyipup, furent aiguillés sur une voie de garage par le pouvoir tibétainAlastair Lamb, , p. 327 : The other boys all returned to Tibet, where they were effectively sidetracked by the Tibetan establishment..

Pour l'historien Peter Hopkirk, l'expérience fut une réussite partielle. Un fonctionnaire britannique déclara que ces enfants

Pour Alastair Lamb, l'apport des « quatre Tibétains de Rugby » au développement du Tibet fut minime et leur expérience ne rendit pas les Tibétains plus anglophiles pour autant. Elle ne fut pas renouvelée pendant les ultimes décennies de la présence britannique dans le sous-continent indienAlastair Lamb, , p. 327 : . L'une des raisons est que les parents ne souhaitaient pas envoyer leur enfant au loin, aussi, le gouvernement tibétain invita un éducateur britannique, Frank Ludlow, qui dirigea l'école anglaise de Gyantsé (1923 - 1926) Catriona Bass, Education in Tibet: policy and practice since 1950, Zed Books, 1998, , p. 2. Sam van Schaik, Tibet: A History, 2011, p. 203 : .

Selon le dalaï-lama, ils firent un excellent travail à leur retour. L'un d'eux (Ringang) mit en place un réseau électrique dans une partie de Lhassa, et un autre (Kyipup) une liaison télégraphique entre Gyantsé et Lhassa, raccordant ainsi Lhassa au réseau anglo-indien et au reste du mondeRoland Barraux Histoire des Dalaï-Lamas - Quatorze reflets sur le Lac des Visions, Albin Michel, 1993; réédité en 2002, Albin Michel , p. 291.. Lungshar lui-même apprit beaucoup lors de son séjour. À son retour, il commença à moderniser l'armée tibétaineThomas Laird, Dalaï-Lama, Christophe Mercier, Une histoire du Tibet : Conversations avec le Dalaï Lama, Plon, 2007, , p. 251, 264 : , . Il fut nommé ministre des finances après son retour en , puis commandant en chef de l'armée en 1925 ou 1929 Alex McKay, The History of Tibet: The modern period : 1895-1959, the encounter with modernity, Routledge, 2003, , p. 521..