Le Corbeau est un film français réalisé par Henri-Georges Clouzot, sorti en .

Dans une petite ville française de province, des habitants reçoivent des lettres anonymes diffamatoires, en particulier à l'encontre d'un médecin de la ville, le docteur Rémi Germain (Pierre Fresnay), accusé par ces lettres de pratiquer des avortements clandestins. L'incertitude quant à l'auteur des lettres finit par entraîner des violences.

Outre sa qualité intrinsèque, ce film est notable pour avoir causé de sérieux problèmes à Clouzot à la Libération. En effet, le film a été produit par la Continental Films, une société de production française à capitaux allemands créée le par Alfred Greven à la demande de Joseph Goebbels. De plus, le film fait référence aux lettres anonymes, courantes sous l'Occupation. Par conséquent, celui-ci est perçu par la Résistance et la presse communiste de l'époque comme une tentative pour dénigrer le peuple français.

Pour ces raisons, Clouzot est d'abord banni à vie du métier de réalisateur en France et le film est interdit. Ces deux interdictions sont finalement levées en 1947, à l'initiative de Pierre Bourdan, ministre de la Jeunesse, des Arts et des Lettres..

Le film a fait l’objet d'une reprise avec La Treizième Lettre (The Letter) d'Otto Preminger (1951).

Synopsis vignette|Micheline Francey (Laura Vorzet) et Pierre Fresnay (Rémi Germain) dans le film.

Les notables de Saint-Robin, petite ville française de la province ou de la grande banlieue parisienne À la fin du film, l'ambulance qui emporte le corbeau identifié porte l'inscription ː Département de Seine-et-Oise., commencent à recevoir des lettres anonymes signées « Le Corbeau » au contenu calomnieux.

Ces calomnies se portent d'abord sur le docteur Rémi Germain, accusé de pratiques abortives et d'entretenir une liaison adultère avec Laura Vorzet (l'épouse du docteur Michel Vorzet, un psychiatre expert en anonymographie), puis sur d'autres personnes de la ville.

Les choses se gâtent lorsque François, l'un des patients cancéreux du docteur Germain, se suicide d'un coup de rasoir sur son lit d'hôpital, une lettre lui ayant révélé que son cancer était en phase terminale.

Le docteur Germain enquête pour démasquer le mystérieux « corbeau ». Tour à tour, plusieurs personnes sont soupçonnées. Le docteur Germain finit par découvrir son identité peu après l'assassinat de celui-ci par la mère de François.

Fiche technique Titre : Le Corbeau Réalisation : Henri-Georges Clouzot Scénario : Louis Chavance, d'après un fait divers authentique qui s'est déroulé à Tulle de 1917 à 1922 Adaptation et dialogues : Louis Chavance, Henri-Georges Clouzot Images : Nicolas Hayer Assistant réalisateur : Jean Sacha Cadreur : Jacques Lemare Décors : André Andrejew et Hermann Warm (non crédité) Musique : Tony Aubin Montage : Marguerite Beaugé (non créditée) Son : William-Robert Sivel, procédé Western Electric Photographe de plateau : Henri Pecqueux Régisseur : Marcel Byrau, Paul Polty Producteurs : René Montis et Raoul Ploquin (non crédités) Société de production : Continental Films Société de distribution : Films sonores Tobis Pays de production : Format : noir et blanc - 35 mm - 1,37:1 Tournage : à partir du , Montfort-l'Amaury (Yvelines, 78) et dans les studios de Neuilly et de Billancourt Genre : Film dramatique, Film policier Durée : 92 minutes () Dates de sortie : France : États-Unis : Allemagne : sur la première chaîne de télévision Affiche : Jacques Bonneaud (France)

Distribution vignette|Pierre Fresnay et Ginette Leclerc dans le film. vignette|redresse=1.3|Héléna Manson, Micheline Francey et Ginette Leclerc dans le film (avec Liliane Maigné en arrière-plan).

Pierre Fresnay : le docteur Rémy Germain (de son vrai nom Dr Germain Monate) Ginette Leclerc : Denise Saillens, la sœur du directeur de l'école Pierre Larquey : le docteur Michel Vorzet, psychiatre et mari de Laura Micheline Francey : Laura Vorzet, assistante sociale et épouse de Michel Héléna Manson : Marie Corbin, infirmière et sœur de Laura Vorzet Noël Roquevert : Saillens, le directeur de l'école, père de Rolande et frère de Denise Liliane Maigné : Rolande Saillens, la postière et nièce de Denise Saillens Pierre Bertin : le sous-préfet Roger Blin : François, le cancéreux (lit 13) Antoine Balpêtré : le docteur Delorme, directeur de l'hôpital Louis Seigner : le docteur Bertrand, un confrère du docteur Germain Jean Brochard : Bonnevie, l'économe de l'hôpital Bernard Lancret : le substitut Delorme, fils du directeur de l'hôpital Sylvie : la mère de François Jeanne Fusier-Gir : la mercière Robert Clermont : M. de Maquet Pierre Palau : le receveur des postes Marcel Delaître : le dominicain

Et, parmi les acteurs non crédités :

Paul Barge : un homme du village Lucienne Bogaert : la femme voilée qui cherche à piéger le docteur Germain Albert Brouett : un suspect Marie-Jacqueline Chantal : une suspecte Pâquerette : une suspecte Eugène Yvernès : un suspect Nicole Chollet : la bonne du docteur Vorzet Étienne Decroux : le garçon du cercle Gustave Gallet : Fayolle Palmyre Levasseur : une commère du village Albert Malbert : le suisse de l'église.

Production Inspiration du scénario : l'affaire de Tulle

De 1917 à 1922, une épidémie de 110 lettres anonymes s'abat sur le centre-ville de Tulle qui compte à l'époque . Glissées dans les paniers des ménagères, abandonnées sur les trottoirs, les rebords des fenêtres et jusque sur les bancs des églises ou dans un confessionnal, ces dizaines de lettres qui dénoncent l'infidélité des uns, la mauvaise conduite des autres alimentent toutes les conversations et inquiètent les habitants.

En , une employée de la préfecture, Angèle Laval, reçoit la première lettre anonyme sur son bureau, qui calomnie son supérieur, le Chef de bureau Jean-Baptiste Moury. Moury, célibataire, entretient une maîtresse dont il a eu un enfant naturel, mais qu'il compte quitter pour épouser Marie Antoinette Fioux, une sténodactylo qu'il vient d'engager. Peu à peu, une atmosphère de suspicion recouvre la ville : quel est donc ce mystérieux délateur anonyme, et que cherche-t-il ?

Auguste Gibert, un greffier du Conseil de la Préfecture, reçoit deux lettres anonymes signées « Madame Gibert » (sa femme) le . Terrassé, il perd la raison, est interné et meurt au cours d'une crise de démence le après s'être accusé d'être l'auteur des lettres pour ne pas voir sa femme incriminée à tort. Dès lors, l'enquête policière s'accélère et la presse nationale se précipite à Tulle à la recherche d'un fait divers susceptible de passionner autant les Français que le procès de Landru, qui vient de s'achever.

Le premier juge d’instruction, François Richard, dépité d'avoir un dossier vide, va jusqu'à faire participer les témoins à des séances d'hypnose dans son bureau. Avec l'accord du Procureur général, une souscription organisée auprès des habitants de Tulle permet d'engager à titre onéreux le meilleur expert graphologue de l'époque : Edmond Locard. Une dictée collective, réalisée le par Edmond Locard, permet d'identifier la coupable, qui met très longtemps à rédiger sa dictée. À force de lui faire récrire plusieurs pages, elle ne peut plus maquiller son écriture : il s'agit d'Angèle Laval qui, à 34 ans, désespère de se marier. Vierge, pieuse et vivant seule avec sa mère, elle est amoureuse de Jean-Baptiste Moury, mais, lorsque ce dernier l’invite à un vin d’honneur pour célébrer son mariage avec Marie Antoinette Fioux, elle accélère sa campagne de lettres ordurières et diffamatoires. Selon le rapport de Locard, quelques-unes de ces lettres sont peut-être également écrites par sa mère.

Placée jusqu'à son procès dans des asiles d'aliénés pour y être examinée, elle est déclarée responsable pénalement par les psychiatres qui réclament cependant les circonstances atténuantes pour cette femme manipulatrice, qui subit l'opprobre de toute la ville.

À l'issue du procès en correctionnelle qui a lieu à Tulle, elle est condamnée le à un mois de prison avec sursis et 200 francs d’amende, pour diffamation et injures publiques. Refusant d'avouer et devant indemniser les parties civiles, elle fait appel, mais le premier jugement est confirmé. Celle que la presse a nommée « le corbeau » retourne vivre dans son immeuble, restant cloîtrée et aidée financièrement par son frère, jusqu'à son décès à l'âge de 81 ansL'Affaire du Corbeau de Tulle émission sur RTL, le 15 février 2011..

L'auteur des lettres anonymes signait « L'œil de Tigre », et pas d'un dessin de corbeau, comme dans le film de Clouzot. Un journaliste du Matin, dans son édition du Le corbeau : Histoire vraie d'une rumeur. Du tigre au corbeau, ., décrit l'accusée sur les bancs du tribunal en ces termes : « elle est là, petite, un peu boulotte, un peu tassée, semblable sous ses vêtements de deuilSa mère est morte noyée dans un étang, sa fille Angèle Laval étant soupçonnée de l'y avoir aidée., comme elle le dit elle-même, à un pauvre oiseau qui a replié ses ailes. »Le corbeau : Histoire vraie d'une rumeur. Du tigre au corbeau, .. Si le journaliste n'emploie pas le mot « corbeau », la description y fait penser. Chavance et Clouzot choisissent donc le corbeau, oiseau de mauvais augure, comme signature des lettres anonymes, ainsi que pour le titre du film, mais ils s'inspirent aussi peut-être de la réputation de dénonciateur de ce corvidé (pendant la chasse au renard à la période médiévale, il avertissait les chasseurs de la présence du goupil par ses cris.) ; l'expression s'est répandue depuis.

En plus du film de Clouzot, cette affaire a aussi inspiré Jean Cocteau pour sa pièce de théâtre, La Machine à écrire, en 1941.

Pré-production Alfred Greven, directeur de la Continental Films et patron du cinéma français sous l'Occupation, a pour mission de produire des films de divertissement de qualité, dans un « esprit français », et desquels toute allusion politique est proscrite. Mais il souhaite lancer des films capables de concurrencer ceux d'Hollywood et favorise la liberté d'exploiter des scénarios livrant une vision particulièrement sombre de la société française..

C'est dans cette optique qu'il se tourne vers de nouveaux talents, puisqu'une partie de la profession s'est exilée. Il repère ainsi un jeune scénariste, Clouzot qui est nommé en 1941 directeur du département scénario de la Continental. Ce dernier s'associe avec Louis Chavance qui a écrit en 1932 un scénario intitulé L'Œil de serpent s'inspirant d'un fait divers réel survenu au début des années 1920, l'affaire du corbeau de Tulle. Mais le projet était resté en sommeil, car il faisait peur aux producteurs, et c'est finalement la Continental qui l'achète, grâce à Clouzot, spécialiste des films policiers, qui voit dans ce manuscrit un thriller bien agencé. Clouzot réécrit en grande partie le scénario (signant seul les dialogues) et convainc Greven de produire le film et de le choisir comme réalisateur (pour la Continental il avait déjà réalisé L'assassin habite au 21 sorti en 1942).

Tournage Clouzot entreprend le début du tournage le dans le village de Montfort-l’Amaury, mais le contexte politique et moral a fondamentalement changé avec l'Occupation. Le fait divers original prend la dimension, avec la guerre, d'une « réussite de circonstance », selon le critique Roger Régent, si bien que le film ne plaît pas du tout à Greven.

Deux jours avant la sortie triomphale du Corbeau à Paris le , Clouzot quitte la Continental en claquant la porte..

Interdiction et critiques Le film est interdit à la Libération. La thématique de la lettre anonyme est en effet vue comme une évocation de la délation, très pratiquée dans les années 1940. En outre, le film est produit par le studio Continental Films, une compagnie de production financée par des capitaux allemands durant l'Occupation.