Le mouvement eustathéen est un mouvement monastique qui naquit sous l'impulsion du saint moine Ewostatewos au début du . Le mouvement s'implanta essentiellement dans la région du Tigré, dans le nord du royaume éthiopien, et devint grâce à l'activité évangélisatrice du saint et de ses disciples, l'un des plus importants réseaux monastiques de l'Éthiopie médiévale.

La mise en place d'une communauté monastique autour du moine Ewostatewos (fin - début )

Le mouvement eustathéen tire son nom du célèbre moine Ewostatewos qui naquit dans la région du Tigré à la fin du . Il fut initié à la vie monastique auprès de son oncle maternel Dan’el, abbé supérieur du monastère de Dabra Maryam dans le Gar’alta. Après avoir reçu les ordres, il quitta la communauté de son oncle pour s’installer dans le Sara'e, accompagné par de nombreux fidèles.

Il s'établit à Särabi où il fonda le monastère de Dabra Sarabi, sans doute une des premières fondations eustathéennes et dans laquelle il dispensa son enseignement, prônant l'indépendance de son mouvement vis-à-vis du monde séculier et basant son enseignement sur le respect strict des saintes Écritures. Mais ce fut en imposant la célébration des deux sabbats, c’est-à-dire le repos du samedi en plus du dimanche et avec la même importance, qu'il acquit sa grande notoriété. Rompant avec la position du clergé officiel, qui considérait cette pratique comme hérétique et contraire à la foi il fut à l’origine de la controverse sur la pratique du double sabbat qui agita le royaume éthiopien entre le début du et le milieu du .

L’opposition entre le groupe de fidèles rassemblés autour d'Ewostatewos et le clergé éthiopien soutenu par le patriarcat d'Alexandrie commença véritablement au moment de la prédication du moine. Ce fut sous le règne d’Amda Ṣeyon (1314-1344) qu’arriva d’Égypte en 1337 l’un des plus farouches adversaires du double sabbat, le métropolite Ya’eqob. Victime des persécutions des opposants au sabbat il fut contraint à l'exil.

En 1337 Ewostatewos quitte donc l’Éthiopie, accompagné par quelques-uns de ses disciples dont les moines Marqorewos, Bakimos et Gabra Iyasus. Avant de partir il laissa à la tête de sa communauté l’un de ses premiers disciples le moine Absadi.

Les étapes de son périple font l’objet d’un long développement dans son gadlTURAEV Boris, Vitae Sanctorum Indigenarum, I, Acta Sancti Eustathii, « CSCO », 32, « Scriptorum Aethiopici », 15, Rome, Paris, Leipzig, 1906.. Son exil le conduisit tout d’abord à Alexandrie où il rencontra le patriarche Benjamin II d'Alexandrie (1327-1340). Il y rencontra également le patriarche d’Arménie, lui aussi exilé pour des raisons de doctrines religieuses. Après un séjour pénible au Monastère Saint-Macaire de Scété où il fut enchaîné pendant quarante joursTURAEV B., Gadl Ewostatewos, Vita e Miracula, p. 50., il se rendit en Terre Sainte. Il embarqua ensuite pour l’Arménie où il mourut après avoir passé quatorze années en exil. L’exil du saint ne mit pas fin à son enseignement, bien au contraire ses disciples restés en Éthiopie continuaient à dispenser la parole du maître et observer le double sabbat. Malgré l’interdiction de cette pratique, les Eustathéens continuèrent d'étendre leur influence principalement dans le nord du Tigré où furent fondés les premiers établissements monastiques. L'éloignement géographique et la difficulté pour le pouvoir de contrôler cette région, permit au mouvement de se développer dans le nord du royaume tout d'abord.

Les débuts de l'expansion eustathéenne dans le Tigré (milieu du - fin )

Dans les sources du mouvement, il est fait mention du monastère de Dabra Sarabi comme lieu supposé de la première installation d'Ewostatewos et de ses disciples lorsqu'il quitta la communauté de son oncle. Si l’on se réfère aux « Actes » d’AnanyaLUSINI G., "Il Gadla Ananya", p. 149-191., un des successeurs du saint, qui dresse une liste des abbés de Dabra Sarabi le premier abbé à la tête du monastère fut Ewostatewos, et fut suivi par le moine Bakimos.

Il semblerait que d’autres lieux servaient à la réunion de la communauté d’Ewostatewos alors qu’il se trouvait encore dans le Tigré. C’est le cas du monastère de Dabra Semana qui se situe dans le Siré. Très peu d'informations viennent nous renseigner sur ce monastère mis à part celles du gadl Marqorewos qui mentionne qu'Ewostatewos lui remit l'habit monastique en même temps qu'à Absadi à Dabra SemanaCONTI ROSSINI C., "Gadla Marqorewos", p. 24..

Ces lieux de rassemblement de la communauté autour du maître furent d'une grande importance pour le mouvement. Ils marquent le début de la diffusion de l'enseignement d'Ewostatewos et jouèrent un rôle essentiel dans la propagation de la doctrine eustathéenne qui donna la première impulsion à la création du vaste réseau eustathéen.

Du temps de la prédication d'Ewostatewos, le réseau se concentrait probablement essentiellement autour des deux monastères de Dabra Sarabi et Dabra Semana. Ce fut seulement avec le retour des disciples d'Arménie que le mouvement commença à s'organiser et surtout à s'étendre, grâce à la fondation de nouveaux monastères.

Ce fut d’abord dans le Tigré et plus précisément au nord du fleuve Mareb, que les premiers monastères furent fondés, sans doute plus propice à la diffusion de l’enseignement d’Ewostatewos.

Le premier monastère eustathéen et fondé par l’un des disciples d’Ewostatewos semble avoir été Dabra Maryam. Il fut fondé vers 1350 par le moine Absadi sans le Sara’e. Le choix du lieu de son implantation est mentionné dans les gadl d’Absadi et d’Ewostatewos. Ce dernier serait apparu en miraculeusement à Salomé l’anachorète et aurait désigné le « mont prédestiné » qu’il allait bénir pour ses filsLUSINI G., "Il gadla Absadi", p. 54 ; TURAEV B., Gadl Ewostatewos, Vita e Miracula, p. 62. . À cet endroit Absadi et d’autres disciples érigèrent le monastère de Dabra Maryam qui joua un rôle de première importance dans l’histoire du mouvement.

D’autres monastères furent fondés par les disciples d’Ewostatewos parmi ces fondations le monastère de Dabra Demah qui se situe dans le Siré. Il fut fondé par le moine Marqorewos dans la seconde moitié du . Il devint l’un des principaux centres eustathéens, notamment sous le règne du roi Dawit I (1380-1413), qui au retour de l’une de ses campagnes dans le nord du royaume apprit la renommée du moine et lui rendit visite à Dabra Demah.

Il faut également mentionner le monastère de Dabra Barbaré fondé par Matewos dans l’Amba Sanayt. On retrouve dans le gadl Marqorewos la mention d’un séjour que fit Ewostatewos à Barbaré, d’où le choix de Matewos d’installer son monastère là où le saint aurait fourni la première impulsion à la création d’un monastère.

Le mouvement s’implanta principalement la région du Tigré, qui devint en quelques années seulement le fief de la communauté.

Dabra San également connu sous le nom de Dabsan, fait figure d’exception dans le choix de son implantation, en effet le moine Gabra Iyasus à l’origine de sa construction fut le premier des disciples du saint a s’installer dans une région extérieure au Tigré. Il choisit la région de l’Enfraz, à proximité du Lac Tana pour y établir sa communauté. Dans son gadl le choix de ce site aurait été directement dicté par Ewostatewos alors que les deux hommes étaient encore en Arménie. Ewostatewos aurait remis les tabot consacrés et aurait commandé à Gabra Iyasus de se rendre en Enfraz pour y prêcher.

La fondation de ces monastères fondés par les premiers disciples fut suivi par la fondation d'autres monastères attribués aux disciples de la seconde génération. Le plus fameux d’entre eux fut sans doute le monastère de Dabra Bizan. Ce monastère figure parmi les plus célèbres fondations monastiques du mouvement eustathéen, au même titre que Dabra Maryam. Il fut fondé vers 1370 par Filepos. Le monastère se situe à l’extrême nord du plateau érythréen, dans la province du Hamasien, à côté du village de Nafasit, à environ 25 km de la ville d'AsmaraLUSINI G., Studi sul monachesimo eustaziano : secoli XIV-XV, p. 96 (note 16).. Le monastère occupa une place importante dans le réseau, notamment à la fin du .

Persécutions et mise à l’écart du mouvement par les autorités politiques et religieuses (fin - début )

Les débuts de la communauté furent marqués par une grande répression de la part des autorités politiques et religieuses qui se poursuivit, voire s’amplifia au moment du retour des moines qui accompagnèrent leur maître lors de son exil. La question du double sabbat continuait à mettre en péril l’unité religieuse et politique du royaume.

Les souverains qui se sont succédé après Amda Seyon (1314-1344) ont tenté d’éradiquer cette pratique, en réprimant les Eustathéens. Mais cette répression n’est pas le seul fait du pouvoir royal, les autorités religieuses, en la personne du métropolite, tentèrent également de faire rentrer les disciples d'Ewostatewos dans le giron de l’Eglise officielle. Pour cela ils frappèrent d’excommunication les Eustathéens et ne leur conférèrent plus le sacerdoce, les privant ainsi du statut de moine à part entière de l’Eglise éthiopienneCONTI ROSSINI C., Mashafa Berhan, II (traduction), p.82..

Malgré cela les disciples d’Ewostatewos, dans leur grande majorité continuèrent à suivre les préceptes de leur maître et ne renoncèrent pas à la célébration du double sabbat, évangélisant une grande partie du Tigré.

La première grande offensive des autorités eut lieu sous le règne de Dawit (1379/80-1413), et sous l’impulsion d’un autre adversaire du double sabbat, le métropolite Bartalomewos, arrivé en Éthiopie vers 1398/99. En effet le roi convoqua un concile censé régler définitivement la question du double sabbat en Éthiopie. À ce concile furent présents en plus du roi et du métropolite, une autre grande figure du clergé éthiopien, et l’un des plus farouches adversaires de cette pratique, l’aqqabé sa’at, Saraqa Berhan, du monastère de Dabra Hayq. Du côté eustathéen, furent présents l’abbé du puissant monastère de Dabra Bizan, Filepos, et celui de l’autre grand monastère eustathéen de Dabra Maryam, l’abbé Tawalda Madhen. D’après leurs gadl respectifs, ils furent parmi les 12 moines du mouvement eustathéen présents, et chargés de représenter leurs monastèresTEDROS ABREHA, “Controversie sul sabato e sul millenio second I gadl ineditti di Tawadla Madhen e di Fiqetor”, 2008, p.85 ; CONTI ROSSINI C., “Il Gadla Filepos e il Gadla Yohannes di Dabra Bizan”, 1901, p. 111-120.. Les gadl de Tawalda Madehn et de Filepos s’accordent également sur le fait que les Eustathéens ne vinrent pas au concile de leur propre initiative, mais sous la contrainteTEDROS ABREHA, “Controversie sul sabato e sul millenio second I gadl ineditti di Tawadla Madhen e di Fiqetor”, 2008, p. 83.TEDROS ABREHA, “Controversie sul sabato e sul millenio second I gadl ineditti di Tawadla Madhen e di Fiqetor”, 2008, p. 83..

Pour les Eustathéens ce concile n’était en fait qu’un moyen pour les autorités de réaffirmer l’interdiction du sabbat. La suite du concile montre bien également à quel point le pouvoir royal et les autorités religieuses avaient en fait comme but la suppression totale de cette pratique jugée contraire à la foi chrétienne. Au terme du concile, la décision fut de renouveler l’interdiction du double sabbat, que les Eustathéens refusèrent. La conséquence de ce refus fut l’emprisonnement du moine Filepos de Dabra Bizan, dans le monastère de Hayq, sous la garde de Saraqa BerhanCONTI ROSSINI C., “Il Gadla Filepos e il Gadla Yohannes di Dabra Bizan”, 1901, p. 163 note F47 ; SCHNEIDER R., « Notes sur Filepos de Dabra Bizan », 1978, p. 138. .

La reconnaissance du mouvement par les autorités (milieu du )