Le comte Fiodor Ivanovitch Tolstoï, surnommé , est un noble russe de la famille Tolstoï, oncle au degré de l’écrivain Léon Tolstoï et oncle au degré de la salonnière Anastasie de Circourt.

Avec son tempérament inhabituel, son désir marqué pour l'aventure et sa passion pour les duels et le jeu de cartes, il est renommé dans les cercles aristocratiques russes, et passe pour un personnage extrêmement scandaleux de la société russe du début du . En même temps, il connaît personnellement beaucoup de poètes renommés de ce temps-là, et sert de modèle à certains pour des personnages de leurs œuvres.

Biographie Enfance et adolescence Fiodor Tolstoï naît parmi les sept enfants du comte Ivan Andreïevitch Tolstoï (1747 – 1832) et de sa femme Anna Fiodorovna († 1834), qui provenait de la famille de petite noblesse des Maïkov. On ne connaît pas avec certitude le lieu de naissance de Fiodor, mais on suppose qu'il est né dans la propriété de famille de Kologriv dans l'oblast de Kostroma.

La famille Tolstoï est ancienne et honorée dans l'Empire russe, mais elle s'est appauvrie au après des conflits avec l’État, la confiscation ou le bannissement de certains de ses représentants. Pour ménager une carrière à leurs fils, il est devenu usuel de les envoyer dans une école militaire. C'est ainsi que Fiodor Tolstoï et ses deux frères font leurs études à l'école des cadets de la marine impériale à Saint-Pétersbourg.

thumb|Fiodor Tolstoï jeune

Dès sa jeunesse, Fiodor montre beaucoup de force physique, d'adresse et d'endurance, ce qui présage bien pour une carrière militaire. Mais en même temps, il montre déjà son caractère imprévisible, parfois violent. À l’école des cadets, il acquiert une précision extrême à l’escrime et au tir, qui fera plus tard de lui un adversaire dangereux en duel. À la fin de ses études, il ne fait cependant pas son service militaire dans la marine, mais – peut-être grâce à l'appui de puissants parents – dans le régiment Préobrajensky de la Garde impériale.

Ses camarades d'alors, parmi lesquels par exemple le futur critique littéraire Faddeï Boulgarine, se rappellent Tolstoï comme un excellent tireur, et un combattant inhabituellement brave. Il est plein de tempérament, passionné, mais cependant il agit au combat avec un sang-froid et une décision remarquables. Son caractère sauvage, avec sa passion déjà marquée pour les femmes et le jeu, le conduisent à des querelles incessantes avec ses camarades et ses supérieurs, qui se terminent souvent par des infractions à la discipline. En outre, Tolstoï passe pour être extrêmement rancunier et vindicatif quand il arrive à quelqu'un de l’irriter.

Il est très habituel parmi les cercles d'officiers russes du début du de courir des risques et de se mettre en danger, et ce, non seulement au front, mais aussi dans la vie ordinaire. À cette époque, les duels sont très goûtés et se font à propos des moindres querelles. Ce fait, en liaison avec les traits du caractère de Tolstoï, en particulier sa témérité bien connue, peut être le point de départ de son goût pour les duels. En 1799, à 17 ans, Tolstoï fait son premier duel avec un officier qui lui reproche des indisciplines. On ne sait pas comment le duel se termine, ni quelle punition Tolstoï reçoit. Selon certains témoignages de l'époque, Tolstoï perd le grade d'officier juste acquis et est dégradé au rang de soldat. Mais ceci est contredit par d'autres témoignages.

Le tour du monde

En 1803, Tolstoï embarque en tant que membre d'équipage du trois-mâts carré Nadejda sous les ordres du commandant Adam von Krusenstern pour le premier tour du monde sous pavillon russe. On ne sait pas comment Tolstoï arrive sur ce bateau puisqu'il n'est pas de la marine. Maria Fiodorovna Kamenskaïa, fille de son cousin germain, le futur artiste célèbre Fiodor Petrovitch Tolstoï, écrit dans ses Mémoires que Tolstoï évite ainsi habilement une punition imminente dans le régiment Préobrajenski. Selon elle, il se présente alors dans l'équipage à la place de son oncle homonyme, qui doit faire partie du voyage comme diplomate, mais qui souffre énormément du mal de mer, et ne souhaite pas entreprendre ce voyage.

L'expédition part en du port militaire russe de Kronstadt, avec deux navires, et Néva, le second sous le commandement de Iouri Lisianski. À côté de ses buts d'exploration et de recherche, elle sert principalement à nouer des relations diplomatiques et commerciales entre l'Empire russe et le Japon, d'où la présence à bord d'une importante délégation diplomatique, sous la direction de l'homme d'État Nikolaï Rezanov. Le voyage parcourt d'abord la Baltique, la mer du Nord, l'Atlantique, passe au large des Canaries et de la côte du Brésil, jusqu'au cap Horn, puis, à travers le Pacifique, fait escale aux îles Marquises, à Hawaï et au Kamtchatka. Là, le Nadejda va faire escale à Nagasaki et Hakodate au Japon, et la Néva va à l'île Sitka, qui appartient alors à l'Amérique russe. Ensuite, l'expédition revient à Kronstadt par la Chine, Macao, l'océan Indien et l'Atlantique, la mer du Nord et la côte européenne de Russie. En tout, l'expédition dure un peu plus de trois ans, du au .

thumb|Le voilier Nadejda

Sur le bateau, l'absence de tâches à remplir rend l'attitude de Fiodor Tolstoï absolument imprévisible. Le comte provoque sans arrêt des disputes avec les autres membres de l'équipage, même avec le commandant Krusenstern. En plus, Tolstoï se permet souvent des bouffonneries à l'égard de compagnons de voyage qu'il n'apprécie pas. C'est ainsi qu'un jour, il fit boire le pope qui les accompagne sur la Néva, et pendant que celui-ci gît ivre mort au sol, il lui scelle sa longue barbe sur le plancher avec de la cire à cacheter, qu'il marque d'un sceau officiel. Ensuite, il faut complètement couper sa barbe pour pouvoir libérer l'ecclésiastique — et Tolstoï lui fait peur en lui disant qu'il ne faut pas briser les sceaux. Une autre fois, Tolstoï se glisse dans la cabine du commandant en son absence, avec la mascotte de l'équipage, un orang-outan domestique qu'il a acheté lors d'une escale dans une île du Pacifique. Là, il prend les cahiers de notes de voyage de Krusenstern, pose dessus une feuille de papier blanc et montre à l'orang-outan comment on noircit le papier avec de l'encre. Puis il enferme le singe seul dans la cabine, et celui-ci commence à imiter Tolstoï sur les cahiers du commandant. Quand le commandant rentre dans la cabine, toutes ses notes ont été rendues inutilisables.

Ce genre de comportement de Tolstoï à bord conduit de nombreuses fois à le mettre aux arrêts. Finalement Krusenstern perd patience et fait débarquer ce passager encombrant pendant l'escale au Kamtchatka. La suite de son voyage n'est connue que par ses propres récits, parfois invraisemblables. Du Kamtchatka, Tolstoï aurait gagné une des îles Aléoutiennes ou encore Sitka, et y aurait séjourné plusieurs mois parmi les autochtones d'Alaska, les Tlingits. Il est possible qu'il ait navigué sur la Néva du Kamtchatka jusqu'à Sitka après avoir été débarqué du Nadejda. C'est là – ou pendant une des escales du Nadejda aux Marquises – qu'il a orné son corps de nombreux tatouages, qu'il est fier de présenter aux curieux. L'orang-outan évoqué plus haut, qui a été débarqué avec Tolstoï, et dont le sort ultérieur est inconnu, donne lieu à de nombreux racontars qui circuleront plus tard dans le milieu de la noblesse de Russie. Selon ces bruits, la guenon aurait servi de concubine à Tolstoï pendant son séjour au Kamtchatka, mais on prétendra aussi que Tolstoï l'aurait mangée pendant son séjour de Robinson sur son île.

En tous cas, Tolstoï doit revenir de ces îles d'Amérique russe à Saint-Pétersbourg, par l'extrême-Orient russe, la Sibérie, l'Oural et la région de la Volga. Ce voyage est émaillé de nombreuses aventures, dont seul Tolstoï connaît le détail. D'après ses propres récits, il prend d'abord un cargo d'Alaska jusqu'au port de Petropavlovsk-Kamtchatski au Kamtchatka, d'où il fait un long voyage par la terre jusqu'en Russie européenne, sur des charrettes, des traîneaux, et aussi en partie à pied. Une des rares évocations écrites de cette odyssée se trouve dans les Notes publiées en 1892 par le journaliste Filipp Wigel, qui voyage dans le pays à l'été 1805 pour étudier le quotidien des Russes, et qui y rencontre par hasard Tolstoï en Oudmourtie. Il raconte :

À un de nos arrêts, nous voyons avec surprise entrer un officier sous l'uniforme du régiment Préobrajenski. C'est le comte F. I. Tolstoï […] Il a fait le tour du monde avec Krusenstern et Rezanov, mais s'est disputé avec tous, les a tous fait se disputer entre eux et a été débarqué au Kamtchatka comme dangereux, et il rentre par la terre à Pétersbourg. Qu'est-ce qu'on peut raconter sur lui…

Le voyage de Tolstoï se termine avec son arrivée à Saint-Pétersbourg au début . Par son aventure, qui donne lieu à toutes sortes de ragots dans le milieu de la noblesse, le comte gagne une célébrité presque légendaire, ainsi que son surnom à vie de L'Américain, par allusion à son séjour en Amérique russe.

Participation à la guerre Au moment de son arrivée à la capitale, une contrariété supplémentaire attend Tolstoï : dès qu'il arrive à la limite de la ville, il est interpellé et mis aux arrêts. Par ailleurs, un ordre spécial du tsar Alexandre lui interdit d'entrer dans la capitale.

Le passé jusqu'alors scandaleux de Tolstoï lui interdit de continuer sa carrière militaire. Du régiment d'élite Préobrajenski, il est muté dans la fortification plutôt quelconque de Nyslott (nom suédois de Savonlinna), où il sert de 1805 à 1808. Le journaliste évoqué précédemment, Filipp Wigel, écrit, au sujet de cette période assez insatisfaisante pour Tolstoï :

Quand il arrive de son tour du monde, il est arrêté à la limite de la ville de Pétersbourg, puis conduit à la fortification de Nyslott, en ne faisant que traverser la capitale. Par ordre du même jour, il est muté du régiment Préobrajenski à la garnison de cet endroit, en conservant son grade de lieutenant. C'est une dure punition pour un brave combattant, qui n'a encore jamais participé à une bataille, et ce, juste au moment où la guerre embrase toute l'Europe d'est en ouest.

thumb|250px|Bataille de Ratane près d'Umeå

Ce n'est que son amitié avec le général Mikhaïl Petrovitch Dolgoroukov qui ménage au comte finalement un poste comme aide de camp sur l’un des fronts de la guerre russo-suédoise qui vient d'éclater. Tolstoï se trouve enfin dans son élément : il prend une part active aux combats, parmi lesquels la bataille d'Iisalmi le , où Dolgoroukov tombe au champ d'honneur. Quelques semaines plus tard, Tolstoï conduit au risque de sa vie une opération de reconnaissance sur la côte du golfe de Botnie, qui permet au corps de du général Michel Barclay de Tolly de traverser sans pertes le golfe sur la glace, et de prendre la ville d'Umeå. Pour cette action, qui fait faire un pas décisif à l'armée russe vers la victoire sur la Suède, Tolstoï est enfin réhabilité aux yeux du commandement, et est autorisé à reprendre son service le comme lieutenant au régiment Préobrajenski.

Peu de mois après, il arrive qu'il participe de nouveau à deux duels : dans le premier, Tolstoï tue un capitaine de ses collègues, qu'il a apparemment provoqué lui-même en lançant d'obscènes commérages sur sa sœur. Quelques jours après, il se bat en duel avec le jeune enseigne Narychkine, qui affirme que Tolstoï l’a trompé au jeu de cartes, le provoque, et est de même tué. Il s'ensuit pour Tolstoï plusieurs mois d'arrêts dans la fortification de Vyborg, et son congédiement des forces armées le .