vignette|upright|道 dào « la Voie », calligraphie 草書 cǎoshū « herbes folles », un style très libre influencé par le taoïsme.

Le taoïsme () est un des trois piliers de la pensée chinoise avec le confucianisme et le bouddhisme, et se fonde sur l'existence d'un principe à l’origine de toute chose, appelé « tao ».

Plongeant ses racines dans la culture ancienne, ce courant se fonde sur des textes, dont le Dao de jing de Lao Tseu, le Lie Tseu et le Zhuāngzǐ de Tchouang Tseu, et s’exprime par des pratiques qui influencèrent de façon significative tout l’Extrême-Orient, et même l'Occident depuis le . Il apporte entre autres :

une mystiqueFrançois Houang parle d'un naturalisme mystique dans sa préface de la première édition de sa traduction du Tao-tê-king : Lao-Tzeu, La Voie et sa vertu, Tao-tê-king, texte chinois présenté et traduit par François Houang et Pierre Leyris, 1949, coll. Points-Sagesses , Le Seuil, 1979, 2004 . quiétiste, reprise par le bouddhisme chán (ancêtre du zen japonais) ; une éthique libertaire qui inspira notamment la littérature ; un sens des équilibres yin yang poursuivi par la médecine chinoise ; un naturalisme visible dans la calligraphie et l’art.

Ces influences, et d’autres, permettent de comprendre ce qu’a pu être cet enseignement dans ses époques les plus florissantes.

Caractéristiques générales

Il est difficile d'offrir un portrait unifié du taoïsme, le terme recouvrant un ensemble de textes, de croyances et de pratiques, qui ont pu se réclamer les uns des autres, répartis sur d’histoire. Nous allons d'abord exposer comment la catégorie même de taoïsme est apparue pour regrouper cet ensemble de textes, de croyances et de pratiques puis aborder la question de la nature du taoïsme : est-ce plutôt une philosophie ou une religion ?

L'apparition de la catégorie du « tao » La catégorie « tao » est née sous la dynastie Han (-206~220), bien après la rédaction des premiers textes, du besoin de classer les fonds des bibliothèques princières et impériales. Dào jiā (道家) ou dào jiào (道教), « école taoïste », distingue, à l’époque, une des écoles philosophiques de la Période des Royaumes combattants (-500~-220). « École » est ici à entendre dans son sens grec, voire pythagoricien, d’une communauté de pensée s’adonnant aussi à une vie philosophique ; n’y voir qu’un courant intellectuel est un anachronisme moderne. Mais cette école ne fut sans doute que virtuelle, car ses auteurs, dans la mesure où ils ont vraiment existé, ne se connaissaient pas forcément, et certains textes sont attribués à différentes écoles selon les catalogues. De plus, les auteurs réunis rétrospectivement sous la même rubrique « taoïsme » peuvent avoir sur leurs orientations fondamentales des vues tout à fait opposées : le Dao de jing contient les principes d'une recherche de l'immortalité alors que le Zhuangzi la critique comme une vanité ; le Dao de jing est en partie fait de conseils à l'usage du Prince alors que le Zhuangzi est très critique à l'égard de l'action politique, etc. Le taoïsme est donc essentiellement pluriel.

Durant la période des Trois Royaumes (220~265), les termes dào jiā (道家) et dào jiào (道教) divergent, le premier désignant la philosophie et le second la religion. Car la catégorie a vite englobé des croyances et pratiques religieuses d’origines diverses, comme l’évoque Isabelle Robinet dans Histoire du taoïsme : des origines au : Isabelle Robinet Histoire du taoïsme : des origines au Pour l’Encyclopédie philosophique de Stanford Encyclopédie philosophique de Stanford-Taoïsme : ..

vignette|Cérémonie au de Chengdu.

Histoire

Sima Qian (-145~-86) est le père de l’histoire chinoise. Il chercha à renseigner la biographie de tous les personnages mythiques ou réels des époques précédentes et, parmi des vies d’empereurs, ce commentaire en exergue est à propos des saints de l’école de la Voie (Zhuangzi, Laozi). Il résume la difficulté d’établir une chronologie de cet enseignement, car ceux qui le suivirent s’ingénièrent aussi bien à se cacher, qu’à brouiller les dates et les noms. L’établissement d’une histoire du taoïsme satisfaisant la critique occidentale est une élaboration récente.

En 1934, Marcel Granet écrivait : Marcel Granet, Pensée chinoise, « Introduction », 1934.. À la même époque, Henri Maspero commence à classer et analyser l’immense corpus taoïste postérieur à l’antiquité, donnant lieu à une édition posthume en 1950. En 1963, Max Kaltenmark peut écrire Lao Tseu et le taoïsme, et pose en 1972 les jalons de la philosophie chinoise dans les d’un Que sais-je ? (réédité en 1994). En 1997, Anne Cheng porte enfin à la connaissance du public non spécialiste une Histoire de la pensée chinoise de , qui va jusqu’en 1919, et répondant aux exigences posées en 1934. Parallèlement, en 1991, Isabelle Robinet publie une Histoire du taoïsme : des origines au , très citée à l’étranger. Ces deux dernières références ont été privilégiées pour renseigner cette section.

Temps mythiques (-1500~-500) La chronologie traditionnelle chinoise de Sima Qian en dynasties est peu fiable quant aux faits sur les périodes anciennes. Toutefois, elle fournit un état des représentations de son époque, ainsi que des penseurs qui l'ont précédée. Confucius croyait aux empereurs Yao et Shun, le Dao De Jing les évoque, plus vaguement. Cette ligne temporelle permet d'introduire quelques idées de mythologie chinoise qui auront leur importance dans la suite du taoïsme.

Nostalgique des origines, le taoïsme situe généralement l'âge d’or avant l’histoire et les empereurs, supposant une douce communauté paysanne sans ordre politique. Dao De Jing : . », maintenant, « Le peuple a faim parce que le prince dévore l’impôt.. L'archéologie constate que la vallée du fleuve jaune est cultivée. On peut supposer des traces de chamanisme (période Yangshao), ces thèmes se retrouveront beaucoup plus tard (voir l’alchimiste Ge Hong, 283~343).

Le plus vieil ancêtre auquel se réfère parfois le taoïsme est l'Empereur Jaune, premier empereur mythique, Huángdì (-2697~-2598), dont l'existence n’est pas vérifiable. Par contre, des mythes lui attribuent une invention dont on a trace après cette époque, la métallurgie. Si l'on en croit le mode de transmission des croyances et pratiques alchimiquesMircea Eliade, Forgerons et alchimistes, Flammarion (coll. « Homo Sapiens »), Paris, 1956, 209 p., on peut supposer que les premiers mystères initiatiques sur la fusion des métaux commencèrent ici (mais les échos écrits commencent avec le huanglao).

La dynastie Shang (-1751~-1111) laisse des traces plus certaines d’une unité de culture, sinon politique. Les écritures retrouvées permettent de reconstituer une société clanique, avec une famille royale occupant le sommet de la hiérarchie, et des chefs de lignée qui perpétuent le culte familial. Ils entretiennent des devins interprétant les craquelures de carapaces de tortue jetés au feu (scapulomancie), de cette pratique se dégagent les sinogrammes, et donc, l’écriture.

Les Shang sont renversés par les Zhou (-1000). Cette ethnie installe une organisation de type féodale, même si le terme n’est parfois pas accordé à la Chine. On trouve en tous cas un mouvement de dissolution de la fidélité à la royauté centrale, dont la nostalgie est conservée. La restauration d’un empire idéal est un thème central des écoles postérieures, mais aussi du projet de civilisation, jusqu’au premier empereur Qin Shi Huang.

Vient ensuite la période des Printemps et des Automnes (-722~-481), du nom de la chronique du royaume de Lu qui couvre ces dates. De nombreux seigneurs avec une langue et une culture commune assistent à une progression démographique, économique et culturelle ; mais sans l’unité politique. Ils se fient de moins en moins à la noblesse héréditaire, ouvrant leurs cours à des intellectuels itinérants, dont résultent les sources compilées dans les cinq classiques. L’un d’eux, le Yì Jīng, a une grande influence sur le taoïsme de notre ère. On suppose qu’à cette époque s’élaborent aussi les spéculations du Yin-Yang et des cinq éléments, ainsi que les premières pratiques d’immortalité.

De ces temps de créations anonymes et de datation incertaine on peut donc retenir : chamanisme, Huángdì, sinogrammes, immortels, Yin-Yang, cinq éléments ; thèmes qui persistent et se combinent tout au long du taoïsme.

Royaumes combattants, bourgeonnement intellectuel et mystiques taoïstes (-500~-220) La séparation entre cette période et la précédente est tout à fait artificielle, elle en conserve les mêmes caractères sociaux, avec cependant une progression pragmatique dans la concentration politique (sept royaumes) qui entraîne une crise du modèle culturel traditionnel (Confucius). Il s’y développe une classe intellectuelle mercenaire pouvant vivre en dehors des cours seigneuriales, en formant les jeunes nobles pour les emplois publics. C’est le temps des cent écoles. Même si le nombre est trop symbolique pour être exact, la période témoigne d’une vivacité intellectuelle où se forgèrent des concepts pour de nombreux siècles ensuite.

Même si les personnes physiques de Laozi et Zhuangzi sont incertaines, de même que la généalogie de leurs influences et de leur descendance, la possibilité historique de leur œuvre à cette époque est vérifiée par l’état de la langue et de la culture. La section conceptions de cet article se concentre sur ces œuvres. Sociologiquement, ils prouvent une société assez riche pour avoir des sages cachés, des lettrés instruits sans pour autant briguer une place et vivant au cœur du peuple. Les thèmes politiques des autres écoles sont présents, mais on ne lit pas les mêmes intentions de flatter un prince, ou de promettre la recette décisive. La politique semble être une conséquence d’une vérité mystique et cosmologique. Autrement dit, le contexte historique aide à comprendre les mots utilisés, mais ne suffit pas à expliquer les phrases composées, qui elles, sont proprement taoïstes.

C’est également à cette période que se développe dans les cours royales et princières la Voie des magiciens et des immortels née dans les pays de Qi et de Yan. En s’entourant de spécialistes (fangshi) de rituels, magie et alchimie, les souverains espèrent s’assurer le succès et échapper à la mort. La mer Jaune baignant les rivages de ces deux États du Shandong et du Hebei n'abrite-t-elle pas trois îles où poussent des herbes prolongeant la vie ? Le premier empereur Qin et plus tard Wudi des Han y enverront des expéditions infructueuses, mais la mythologie des immortels et les savoir-faire des magiciens garderont leur prestige et seront intégrés dans le taoïsme.

Empire, compilations, taoïsme ésotérique (-221~200)

En -221, Qin Shi Huang unifie l’Empire. Il institue la bibliothèque impériale, afin de conserver l’édition officielle des classiques chinois, pour les retirer aux écoles et aux anciens royaumes. La sélection s’est accompagnée de persécutions sur les intellectuels, des livres ont été brûlés, surtout confucéens. Durant la dynastie Han, un travail bibliographique de quatre siècles établira les textes qui nous sont parvenus, en ajoutant parfois beaucoup aux originaux, comme cette citation tirée du Zhuangzi, certainement postérieure :

La période est tentée par un éclectisme qui concilierait toutes les sagesses héritées des Royaumes combattants. Yang Xiong (-53~18), l’ermite de la cour, illustre le génie de cette époque, par ses imitations originales des classiques. Son Fayan « paroles pour guider » le rattacherait au confucianisme puisqu’il reprend la forme du Lúnyǔ « les entretiens de Confucius » ; mais il s’inspire aussi du Yì Jīng pour le Taixuanjing « Livre du Mystère suprême » développant une combinatoire ternaire (Terre, Ciel, Homme) qui a eu peu de postérité.